Week-End/SCOPE


CHAGOS

Le projet de parc marin ravive les blessures

Au moment même où Maurice célèbre ses quarante-deux ans d'indépendance, un nouveau combat commence pour les Chagossiens. Ces derniers, connus pour être les "sacrifiés de l'indépendance" comme le dit tout haut Olivier Bancoult, mènent aujourd'hui bataille contre la Marine Protected Area, qui interdit l'accès aux îles de l'archipel.

"Our homeland, our water : we Chagossians are the true guardians". Jeudi dernier, dans la capitale, le Groupe Réfugiés Chagos, mené par Olivier Bancoult, a manifesté publiquement son désaccord au projet de Marine Protected Area (MPA), tel que présenté par l'État britannique. Si la protection de l'environnement est aussi une préoccupation pour les Chagossiens, elle ne doit pas se faire au détriment de ce dernier. C'est ce que Olivier Bancoult et une délégation de natifs des Chagos ont fait comprendre aux autorités britanniques, lors d'une vidéo conférence jeudi dernier.

À l'extérieur du bâtiment abritant la Haute Commission britannique, une foule impatiente brandit le même message : "We welcome MPA, only if MPA welcomes resettlement." Contre toute attente, le haut commissaire britannique quitte son bureau, vient à la rencontre des manifestants. "Je tiens absolument à écouter ce que tout le monde a à dire sur ce dossier, cela fait partie du processus démocratique", expliquera-t-il.

Attente. Après plus d'une heure, Olivier Bancoult revient, mais il n'a aucune réponse concrète à donner à ses suivants. "Nous avons soumis nos propositions et nous attendons." Mais en attendant, Olivier Bancoult ne compte pas rester les bras croisés. "Nous allons continuer à alerter l'opinion. S'il n'y a pas de négociations possibles, nous aurons d'autres options."

Malgré "l'échec" devant la Haute Cour de Londres, Olivier Bancoult se dit déterminé à aller de l'avant. "L'histoire nous a donné raison d'avoir choisi d'aller en cour. Aujourd'hui, on constate les résultats petit à petit. Par exemple, l'opinion internationale est mieux informée du cas des Chagossiens." Même pour les Mauriciens, constate Olivier Bancoult, les gens comprennent mieux leur lutte. "C'est pour cela que je dis que les Mauriciens doivent faire bloc derrière nous. Ils sont les mieux placés pour témoigner de la souffrance que nous avons endurée de notre exil forcé. Et comme l'État mauricien l'a lui-même reconnu, l'indépendance est incomplet sans les Chagos."

Approche. Dans son appartement à Pointe-aux-Sables, Fernand Mandarin du Comité Social Chagossiens (CSC) observe de loin. Lui ne monte pas au créneau, mais compte mener son combat autrement. "Nous sommes derrière l'État mauricien. Nous souhaitons que le débat se tienne d'État à État. Peut-être qu'à partir de là, une nouvelle porte peut s'ouvrir."

Fernand Mandarin ajoute qu'il n'est ni pour ni contre la MPA. "Nous sommes d'accord avec le principe de protéger l'environnement. Tout le monde doit se sentir concerné par la question. Par contre, ce que nous n'arrivons pas à comprendre c'est pourquoi il faut interdire l'accès aux 65 îles alors que seulement les 30 îles de Peros Banhos sont concernés par ce projet. De même, nous nous demandons pourquoi Diego Garcia et trois autres îles ne font pas partie de la MPA."

Ces questions, le Comité Social Chagossiens les ont soumis par écrit à l'État britannique. Mais à ce jour : "nous n'avons aucune réponse". Ces questions, qui selon Fernand Mandarin, ont une dimension humanitaire, doivent aussi être prises en considération dans le plaidoyer du gouvernement mauricien, soutient notre interlocuteur. Comme d'autres, Fernand Mandarin voit en la MPA, une nouvelle tentative d'empêcher les Chagossiens de rentrer chez eux.

Alors que Maurice célèbre son indépendance et que le patriotisme est mis en exergue, Fernand Mandarin souhaite qu'il y ait une meilleure prise de conscience de la situation des Chagossiens. "Les Mauriciens ne sont pas fautifs. Dans le passé, ils ne savaient même pas ce qu'étaient les Chagos, et si l'archipel faisaient partie du territoire mauricien. Quand nous sommes arrivés, on nous prenait pour des Rodriguais. Ce n'est que lorsque nous avons commencé à nous mobiliser, qu'ils ont vraiment pris conscience du drame que nous vivions."

Solidarité. Le président du CSC estime que si dans le passé, les hommes politiques, ONG et citoyens étaient aussi concernés par le cas des Chagos, nous n'en serions peut-être pas arrivés là. Mais il n'est jamais trop tard pour bien faire, dit-il : "Aujourd'hui, les Mauriciens doivent se montrer solidaires de notre action. S'il y en a qui veulent en savoir plus sur les Chagos, ses îles, notre histoire, comment nous vivions, je suis là pour ce partage avec eux. L'histoire doit être partagée, afin que les jeunes comprennent ce qui s'est passé."


ÉCLAIRAGE : La MPA expliquée

En février 2009, la presse britannique parle pour la première fois, du projet d'une réserve marine aux Chagos, qui serait comparable à la Grande Barrière de Corail en Australie. Ce projet est accueilli à Maurice, comme une tentative de compromettre un éventuel retour des Chagossiens dans leurs îles natales. Les réactions ne se sont pas faites attendre. Pour le gouvernement, le projet visant à transformer l'archipel des Chagos en une Marine Protected Area ne comportera aucune légitimité tant que la souveraineté de Maurice ne sera pas restituée. Le Premier ministre a personnellement pris l'affaire en main pour faire comprendre à Londres, la position de Maurice sur ce projet. Il y a aussi la question de resettlement des Chagossiens qui est absent du projet. En novembre 2009, la Grande-Bretagne lance des consultations à Maurice. Entre-temps, une nouvelle tombe et ranime les passions : Diego Garcia, qui abrite une base militaire américaine, est exclue de la MPA. De son côté, l'organisation écologique Greenpeace qui était en faveur de la MPA est contrainte de revoir sa position, suite à une lettre que lui écrit Ram Seegobin de Lalit, décrivant le projet comme une tentative de "banning the people of Mauritius and Chagos from part of their own country".

Gouvernement, opposition, organisations de Chagossiens, ONG mauriciens sont d'accord sur la question. Ce qui amène Olivier Bancoult à parler de la nécessité de mettre en place une plateforme pour faire bloc.


OCCUPATION "ILLEGALE" DE DIEGO GARCIA : Lalit autorisé à manifester à la veille de sa contestation en cour

Coup de théâtre dans l'affaire opposant Lalit au Commissaire de police concernant l'interdiction d'une manifestation pacifique prévue le 10 mars. Alors que l'affaire devait être entendue en chambre le 9 mars, dans l'après-midi du 8 mars, Lalit reçoit une lettre signée du DCP Seerungen stipulant que "Lalit may proceed to hold a foot procession on Wednesday 10th March."

Cette lettre intervient presque un mois après la demande de Lalit pour une manifestation pacifique contre l'occupation "illégale" de Diego Garcia. Dans un premier temps, la police avait objecté à cette manifestation, précisant que la demande formulée n'est pas conforme à la section 4 (b) et (d) du paragraphe 3 du Public Gathering Act, portant notamment sur la durée de la manifestation et la nécessité de prévenir le ministère des Infrastructures publiques.

Les dirigeants de Lalit se sont tout de même rendus à la Cour suprême où l'affaire était appelée, le mardi 9 mars. Le juge en chambre a donné deux choix à leurs représentants légaux, Me Leclézio et Bibi : soit Lalit retire l'affaire, étant donné que la police a donné son accord à la manifestation, soit Lalit va de l'avant, mais devra s'acquitter des frais de la cour.

A propos de ce revirement de la situation, Ram Seegobin invoque des "magouilles administratives et bureaucratiques" visant à faire capoter la manifestation. Une situation en contradiction avec le Public Gathering Act, qui prévoit un délai d'un mois pour la préparation d'un rassemblement. Or, à la veille de la date prévue, aucune préparation n'a été faite, en raison de l'interdiction. "La manifestation aura bien lieu, mais nous allons devoir choisir une autre date", indique Lindsey Collen.

En attendant, Lalit continuera à mener d'autres actions, notamment la préparation d'une lettre à soumettre au Haut Commissaire britannique à Maurice et une requête au ministre des Affaires étrangères pour réclamer une inspection de International Atomic Energy Agency (IAEA) à Diego Garcia. Entre temps, poursuit Lindsey Collen, la lettre de Lalit à Greenpeace continue de faire des échos auprès d'organisations écologistes qui se sont "laissées prises dans le piège de l'État britannique."