A Rose-Hill, par exemple, on les croise souvent sur les trottoirs
à la nuit tombée. Eux, ce sont ces jeunes hommes
travestis pour qui la prostitution est devenue un moyen de survie.
En effet, ils y ont souvent été poussés :
certains à cause de la drogue, d'autres, victimes de préjugés,
éprouvant du mal à trouver du travail. Dans la rue
comme dans la vie, leur réalité demeure rude. C'est
ce dont nous parlent Carine et Elisa, deux travestis qu'on a rencontrés
à Rose-Hill. Nous parlerons d'elles au féminin.
22 heures. Certaines avenues du centre de Rose-Hill redeviennent
les bases d'opération des travestis. Maquillées,
coiffées, habillées sexy, celles-ci arpentent les
rues en proposant leurs services. Nombreux sont les clients qui
profitent du couvert de la nuit pour les aborder. Dans les recoins
ou juste à côté, les souteneurs surveillent
les filles. L'on aura vite compris qu'il s'agit le plus souvent
d'une certaine racaille à proximité qui joue aux
gros bras. En quelques années, ce phénomène
a pris de l'ampleur. Elles sont de plus en plus nombreuses à
s'adonner à cette activités. Ce qui a ainsi permis
aux travestis de marquer leur territoire au sein du centre-ville.
Ici, les collègues femmes sont mal accueillies, ces dernières
évitant désormais les routes principales.
Belles. Carine et Elisa ont bien voulu nous recevoir chez
elles, les deux "filles" cohabitant depuis près
d'une année dans un studio menu mais coquet. Une coiffeuse
bien garnie se détache du décor. C'est "le
must" de ces "dames" : se faire belle à
tout prix. Le trottoir, elles l'ont adopté pour sortir
des avenues de la pauvreté et pour s'acheter des choses
jugées indispensables. Ne trouvant point de travail ailleurs
à cause de leur orientation sexuelle, elles ont opté
pour la prostitution en "désespoir de cause",
soutient l'une d'elles. Contrairement à nombre de travailleuses
du sexe qui hantent les rues la nuit en vue de trouver de l'argent
pour la prochaine dose de drogue, les deux jeunes "filles"
soulignent que leur motivation est tout autre : "Nous,
on le fait pour s'en sortir, pour avoir de l'argent pour vivre
et non pas pour la drogue."
Parcours. Carine, la plus jeune, a 18 ans et "fréquente
les clients" depuis sept mois. Cette benjamine d'une
famille beaubassinoise s'est découverte "femme"
à l'âge de 13 ans. Pudique, elle attendait le
départ de sa mère chaque matin pour se travestir
grâce à la garde-robe de cette dernière. "Je
me sentais plus à l'aise en femme, mon corps d'homme me
faisait souffrir", dit-elle. Depuis son enfance, elle
avoue ne pas se sentir "bien" dans sa peau, dans cet
emballage masculin. "Mon entourage n'était pas
au courant de mon homosexualité. Quand ma mère a
su que j'étais un travesti, elle m'a mis à la porte.
Durant deux mois, j'avais juste le droit de rester sur le balcon",
confie Carine. Issue d'une famille désunie - ses parents
étant séparés et sa grande sur déjà
mariée -, elle n'avait personne à qui se confier.
Pendant les deux mois sur le balcon, elle trouvera à manger
et une place pour se doucher chez sa voisine. "Après
j'ai trouvé refuge chez des amis à Quatre-Bornes
avant de venir à Rose-Hill..."
Battue. Elisa, à peine 24 ans, a connu un parcours
plus chaotique. Cette ancienne habitante de Centre de Flacq a
été victime de violence par sa famille à
cause de sa "différence". Très ouverte
sur son orientation sexuelle, Elisa dit s'être affichée
en femme durant sa dernière année scolaire. "J'allais
en salle d'examens habillé en femme. Les autres élèves
se moquaient de moi, mais je m'en fichais", raconte Elisa.
C'était "normal" pour elle d'être vêtue
au féminin. Mais tel n'est pas l'avis de ses proches, surtout
son frère aîné. Quand sa famille apprend la
nouvelle vie d'Elisa, elle est battue par ce dernier. "Il
mit le feu à tous mes vêtements de fille, mon maquillage..."
Peu de temps après, elle quitte le toit familial pour habiter
chez sa copine à Bel Air Rivière Sèche, avant
de se rendre à Grand-Baie "où je fus victime
de harcèlement et de menaces venant d'un groupe de gros
bras de Roche Bois." Elle s'éloigne du Nord, et
c'est ainsi que Rose-Hill devient sa demeure-refuge. Elle a loué
un petit studio et essaie de vivre de ses propres moyens... Cela
va faire un an et un mois qu'Elisa a commencé à
"recevoir des clients".
Affirmer. Des petits boulots ci et là face à
leur situation précaire, les deux finiront par se tourner
vers la prostitution. "Prendre des clients", l'expression
dont elles font usage pour qualifier ce "métier".
Carine ne veut plus se cacher, elle entend s'affirmer en tant
que femme. Ce métier, elle le fait quand le besoin d'argent
se fait cruellement sentir. "Je ne peux faire le trottoir
tous les jours car mon copain ne sait pas que je fais cela, il
pense toujours que je suis danseuse dans une boîte".
Idem pour Elisa, qui raconte à son "mec"
qu'elle travaille à son compte. "C'est notre
petit secret à nous", disent-elles.
Rivalité. Si la plupart des travestis se connaissent
à Rose-Hill, elles ne sont pas toutes amies. "Il
y a deux groupes, celui qui comprend davantage des victimes de
la drogue et l'autre qui fait ce métier pour de l'argent
uniquement", avancent nos deux "interlocutrices".
L'on trouve aussi une rivalité entre les anciennes et les
nouvelles. Souvent des nouvelles sont "battues ou font
l'objet de menaces pour qu'elles quittent les lieux".
Et d'ajouter : "Un clan règne en maître à
Rose-Hill et complote parfois pour se débarrasser des nouvelles
têtes".
Clientèle. Le "marché", nous dit
Elisa, n'est pas pour autant saturé ; les clients ne manquent
pas. "C'est un business qui marche. Des fois, il y a trop
de clients
", met en avant Carine. "On
a le plus souvent affaire à des hommes mariés",
laissent entendre les deux en riant. Mais, il faut être
vigilant car bien souvent, soutiennent-elles, les clients viennent
en groupe pour des "gang bangs" et "on
refuse toujours car c'est risqué de s'aventurer avec plusieurs
hommes".
Call girl. Pour éviter les rues, les deux travestis
optent souvent pour les rendez-vous par téléphone.
Un genre de call girl. "Comme la plupart de nos
clients sont des hommes mariés, père de famille,
ils préfèrent la discrétion. Et souvent c'est
par téléphone qu'on fixe nos rendez-vous. J'ai 5
ou 6 clients réguliers par mois. Quand ils ont un peu d'argent,
ils m'appellent", indique Elisa. Carine évoque
également sa liste de clients privilégiés.
"C'est moins dangereux et plus discret
Le salaire
que j'ai en un mois dans un magasin, je peux l'avoir en trois
jours. C'est pour cela que cette voie me tente
", poursuit
Carine.
Changer. Ce "métier", elles ne comptent
pas l'exercer encore longtemps. Elisa veut se lancer de nouveau
dans la peinture. "À l'école j'étais
bon en peinture, j'en ai même réalisé sur
des bateaux pour des particuliers. J'ai envie de me remettre à
l'art, d'acheter de la peinture et vivre de ça", nous
dit-elle. Et Carine de rêver également d'une autre
vie : "Combien de temps vais-je me risquer à faire
le trottoir. Je veux trouver une stabilité dans ma vie
et un travail plus correct".