Week-End/SCOPE


Société : Débat

Religion et politique : cohabitation indécente

A l'approche des élections générales ce sont les mêmes débats qui reviennent. Parmi il y a celui touchant aux discours politiques tenus sur des plateformes religieuses. Une pratique maintes fois dénoncée mais qui semble avoir la peau dure. Dans le cadre d'une démocratie laïque, cette manière de procéder noie les vraies discussions touchant au développement et peut avoir de lourdes conséquences sur la société.

Le président de la Mauritius Sanathan Dharma Temples' Federation, Somduth Dulthumun, est catégorique. Ce dernier affirme que sur ses plateformes religieuses, la politique n'a pas sa place ou sa raison d'être. Pourtant la question qui est venue à maintes reprises sur le tapis, semble le gêner. " Nous sommes contre les discours politiques lors des cérémonies religieuses ; d'ailleurs, nous ne permettons pas aux dirigeants politiques d'utiliser ce genre de plate-forme pour faire passer leur mot d'ordre. Chacun doit pouvoir se sentir libre de son choix. Je suis contre la politique partisane. " M. Dulthumun soutient toutefois que les leaders socioculturels peuvent et doivent s'intéresser à la politique surtout lorsqu'il s'agit de l'avancement du pays. " On peut tout de même s'en servir pour le bien-être du pays ", explique-t-il.

Le son de cloche semble être le même pour le pandit Imrit, qui ne mâche pas ses mots : la politique ne doit pas figurer sur les plateformes religieuses. " La spiritualité ne doit pas se mêler à la politique et aux discours de nos politiciens. " Notre interlocuteur évoque également l'aspect spirituel, qui, selon lui, est bafoué lorsque les politiciens prennent la parole lors des cérémonies religieuses. " Je suis contre toute forme d'amalgame entre la politique et la religion tout simplement parce que les dévots ne se déplacent pas pour écouter différents discours mais pour prier. Il faut aussi savoir que pour prier il faut instaurer une atmosphère adéquate impliquant plusieurs éléments, dont la concentration et l'écoute. Des éléments qui ne sont pas présents lorsque plusieurs orateurs politiques prennent la parole et parlent d'autres choses que la spiritualité. Avec les discours politiques, les fidèles ne bénéficient malheureusement pas de la tranquillité qu'ils sont venus chercher. Il y a un moment pour chaque événement ", précise le pandit. Cependant, il estime que tous les politiciens ne doivent pas être mis dans le même panier. " Certains ne viennent pas pour faire des discours politiques mais pour parler de spiritualité et des valeurs de l'hindouisme. D'autres viennent pour se faire voir et cherchent à amadouer l'assemblée. "

Pour sa part, Ashok Subron, membre de Rezistans ek Alternativ, prône une société démocratique où l'Etat et les institutions privées ne se mêlent pas à la religion. Et de dénoncer cet écart de la part des politiciens. Il évoque le rôle des institutions religieuses qui ne consiste surtout pas à faire de la politique partisane ou d'aider à cette pratique d'une manière ou d'une autre. " Ils doivent se cantonner à ce qui les définit ". Notre interlocuteur parle également d'une manifestation communalo-religieuse qui remplit de plus en plus un rôle politique en donnant des mots d'ordres ou en influençant la décision dans ce contexte. " Ne pas départager religion et activités politiques résulterait en une atmosphère malsaine, car la prolifération de politiciens faisant campagne à travers diverses institutions religieuses est importante ", souligne-t-il.

Néanmoins, Ashok Subron ne généralise pas … il cite en exemple Desmond Tutu en Afrique du Sud et évoque l'Amérique latine aussi bien que la théologie de la libération. Selon lui, cette tendance serait une opportunité de remettre en question la Constitution et un moyen de redéfinir les élections et éliminer le communalo-religieux.


Questions à Philippe Goupille (président du Conseil des Religions) : " Une ambiguïté qui ne permet ni à la religion ni à la politique d'être autonome l'une vis-à-vis de l'autre "

En tant que président du Conseil des Religions quel regard portez-vous sur l'association de la politique à la religion ?

Je vous réponds d'abord en tant que prêtre de l'Eglise catholique. Depuis 1977 il y avait une demande de la part des catholiques au Cardinal Margéot pour fonder un parti politique chrétien. Le Cardinal a toujours refusé cet amalgame politico-religieux et il en a donné les raisons essentielles dans une lettre pastorale de Carême publiée en 1977 qui a pour titre Foi et politique, tensions et unité. Elle se trouve dans le livre que j'ai édité récemment sur les écrits du Cardinal Margéot (i).

En 2005, avant les élections générales, les chefs de toutes les religions existantes à Maurice ont été invités par le Conseil des Religions à signer un document demandant aux hommes religieux de ne pas s'engager dans la politique de parti et de ne pas donner de consigne de vote. Ce document a été lancé officiellement en présence de la plupart des responsables religieux de cette époque. En tant que président du Conseil des Religions, je m'inscris totalement dans la ligne de ces deux documents et je pense qu'il est sage de ne pas faire l'amalgame entre politique et religion.

Êtes-vous pour ou contre les discours politiques lors des cérémonies religieuses ?

Personnellement, toujours au nom du refus de l'amalgame politico-religieux, je ne suis pas pour que les leaders politiques prennent la parole au cours des cérémonies religieuses. Il y a là une ambiguïté qui ne permet ni à la religion ni à la politique d'être autonome l'une vis-à-vis de l'autre.

Il n'y a pas que les politiciens à blâmer, mais aussi des dirigeants des associations socioculturelles qui n'hésitent pas à indiquer aux électeurs l'identité du candidat pour lequel ils doivent voter… quel est votre avis à ce sujet ?

Dans la ligne de ce qui a été énoncé clairement par le Cardinal Margéot dans sa lettre pastorale de 1977, reprise par Monseigneur Maurice Piat à plusieurs reprises et inscrite dans le document du Conseil des Religions en 2005, je ne pense pas que ce soit le rôle des hommes religieux d'indiquer à leurs fidèles pour quel candidat voter. Le citoyen doit pouvoir faire son choix en fonction de ses convictions religieuses et de ses valeurs morales, mais il doit garder sa liberté de conscience et ne pas être manipulé.

Quels en sont les dangers ou les conséquences sur la société mauricienne ?

Dans toutes les sociétés comme l'Irlande du Nord, le Liban ou encore d'autres pays, le blocage politico-religieux a entraîné à long terme ou court terme des violences et même des guerres. Je ne suis pas pour qu'on associe directement une religion à un parti politique. Pour nous chrétiens c'est l'Evangile de Jésus Christ qui est la référence de notre agir moral, mais Jésus a bien dit qu'il fallait rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu.

Quelles sont vos attentes pour les prochaines campagnes électorales ?

Je souhaite de tout cœur que les hommes religieux ne se mêlent pas à la politique sur le terrain et qu'ils prônent les valeurs de respect des autres et encouragent un débat d'idées sur le contenu des programmes de chaque parti. Je souhaite aussi que les leaders religieux rappellent sans cesse que le véritable enjeu d'une campagne électorale c'est de travailler au bien commun du peuple dans son ensemble avec ferveur patriotique et sans jamais tomber dans les bassesses indignes d'une nation tournée vers l'avenir.


NITA DEERPALSING : : "Chaque politicien doit prendre ses responsabilités"

"On vit dans un État, je ne dirai pas laïc parce que je n'aime pas ce terme, mais séculier. Pour moi c'est un sujet qui est clair dans ma tête; autant que la religion ne se mélange pas à la politique, c'est mieux. Il ne faut pas oublier que notre désir, c'est d'avoir une société civile forte. Tous les issues ne sont pas les mêmes et mélanger les deux en ne sachant pas ce que nous disons risque de causer beaucoup de tort à la société mauricienne. Il va sans dire que les politiciens sont invités lors de plusieurs cérémonies religieuses ; c'est leur choix de prendre la parole et ils prennent leurs responsabilités. Ils doivent savoir quel message véhiculer. Lorsqu'un politicien prend la parole sur une quelconque plateforme, il doit faire passer un message de citoyen et de nation building. La seule chose qui doit primer, c'est bien évidemment l'unité nationale."

À souligner que la rédaction a tenté d'obtenir une déclaration de Samioullah Lauthan sur cette même question. En dépit des arrangements convenus la semaine dernière, ce dernier ne nous a toutefois pas répondu au jour convenu.