Week-End/SCOPE


SOCIÉTÉ : JEUNES

Fuguer… pour fuir quoi ?

Pourquoi un jeune fugue-t-il ? S'il n'est pas bon de dramatiser la fugue, cette situation demande néanmoins une attention particulière. Considéré comme un problème de société, fuguer c'est l'expression d'un malaise du jeune qui ne supporte plus la situation dans laquelle il vit. La fugue est aussi un appel à l'aide…

"Je n'ai jamais réfléchi aux conséquences", témoigne Béatrice. "Dans ma tête ce que je faisais était bien", poursuit-elle. Les faits remontent en début d'année. "L'atmosphère chez moi était conflictuelle et tendue. Je ne me sentais plus chez moi", explique-t-elle. Des disputes répétées entre ses parents, le départ du papa, le manque d'attention de la part d'autres membres de la famille, un tout qui a poussé un jour Béatrice à quitter le toit familial. "Un matin avant d'aller à l'école, j'ai pris quelques affaires, c'était un vendredi… ", soupire-t-elle. Au lieu de prendre, comme tous les matins le bus de l'école, Béatrice grimpera dans un autre pour aller à Forest-Side, chez son petit copain. Entre vendredi et lundi matin, c'est le grand silence. Sa mère n'aura pas de ses nouvelles. "Je croyais que j'allais me sentir mieux. Mais au contraire, j'avais peur de la réaction de mes parents et je savais que ma mère était inquiète." C'est prise de remords qu'elle rentrera chez elle. Depuis, cette jeune fille de 16 ans est suivie par un psychologue.

Facteurs. Pour comprendre la fugue, le Dr Mahendranath Motah, psychologue, parle de "phénomène universel." Selon lui, la fugue est liée à différents facteurs, notamment des troubles et des bagarres au sein du foyer familial, l'alcool, la discorde, des carences affectives, des séparations précoces. Ceux-là représentent selon lui 60 % des facteurs déclencheurs. Pour Raj Moothoosamy de Victim Support, la fugue est en partie le résultat de la démission des parents face à leurs responsabilités. Ce dernier parle des changements de société qui influent sur les valeurs humaines mais aussi sur le coût de la vie, qui nécessite plus d'heures passées au travail. Pour lui, ce genre de situation limite la communication entre les parents et l'enfant. "Avant les mères restaient à la maison, ce qui leur permettaient d'avoir un œil sur leur enfant. Aujourd'hui tout a changé, les femmes sont plus actives et ont une vie professionnelle", souligne-t-il. Aussi, des relations négatives avec les parents ou l'impossibilité de communiquer au sein de la famille s'aggravent au fil du temps et finissent par déboucher sur une situation intenable. Monique Rose, éducatrice de rue pour l'ONG SAFIRE, parle de problème de fugue comme étant une solution pour l'enfant de montrer son existence. Chez les filles le problème est lié à un vide affectif qu'elles cherchent à combler en fuguant et se retrouver chez leur petit ami. "Dans la majorité des cas, la fille essaie de combler l'absence d'un père", explique-t-elle.

Analyses. Pour décortiquer ce problème de société, le Dr Mahendranath Motah évoque l'éclatement de plusieurs institutions de bases notamment la famille. "La course vers le matérialisme, les parents qui travaillent, la disparition des familles étendues laissant place à des familles nucléaires - font que les enfants ressentent un sentiment d'insécurité affective. C'est un problème qui relève de l'amour filial. L'éducation est pour lui un élément primordial, tout en soulignant l'importance des parents à inculquer les valeurs à leurs enfants. "Le système éducatif met en avant le cursus scolaire alors que c'est l'enfant qui aurait du se retrouver au centre du système, mais malheureusement ce n'est pas le cas. L'école doit être un endroit où l'enfant peut s'épanouir sur toutes les dimensions : social, moral, psychologique et spirituelle." Travaillant avec des jeunes qui dans le passé ont fugué, il note l'absence de repère chez certains. "Nous leur demandons souvent pourquoi ont-ils quitté la maison et dans bon nombre de cas, ils ne savent pas la raison et disent qu'ils ont tout simplement voulu se retrouver loin de leur famille." Qualifiant ce phénomène de signe de malaise chez l'enfant, il insiste sur la racine du problème qui se trouve dans la responsabilité des adultes.

Dangers et conséquences. D'autre part, les fugueurs se trouvent dans un état de grande vulnérabilité. Ils sont donc des proies et le risque d'être victimes de violences est grand. Raj Moothoosamy parle d'abus sexuels qui ont été notés dans plusieurs cas alors que Monique Rose constate quant à elle, des cas où les filles se retrouvent enceintes. "C'est un cercle vicieux qui entraînera d'autres problèmes", laisse-t-elle échapper.


Comment réagir en tant que parents

Il est important d'apporter assistance dès la première fugue d'un jeune afin de prévenir d'éventuelles récidives. Si la fugue révèle une situation de crise, elle ne doit pas nécessairement être considérée de manière négative. Celle-ci montre en fait que le jeune refuse de s'installer dans une situation insupportable. Dans ces moments difficiles, l'enfant en difficulté ainsi que ses parents, font souvent preuve de beaucoup de bonne volonté. Mais celle-ci diminue rapidement dès que la crise est passée. Il faut donc profiter de ce moment pour prendre des mesures sur le long terme, en étroite collaboration avec le jeune, bien entendu, et avec son entourage direct. Blâmer l'enfant, selon le Dr Mahendranath Motah n'est certes pas la solution, une telle réaction de la part des parents risquent d'envenimer la situation et rendre la communication plus difficile ou le problème insolvable. Ne pas en parler serait selon lui une des meilleures solutions pour l'enfant mais aussi pour les parents. Dans le meilleur des cas, prendre l'initiative de consacrer du temps aux membres de la famille est la solution aux problèmes existants. "Faire ces efforts ne veulent pas dire effacer tout le problème du jour au lendemain. Il faut créer ce lien de confiance en montrant un intérêt graduel." Raj Moothoosamy évoque quant à lui les tabous qui existent dans la société mauricienne, qui pour lui demandent à être brisé. Pour Monique Rose, le rôle des parents est un élément important. "Ils doivent se montrer très attentifs aux fait et gestes de leurs enfants. Ils doivent se sentir concernés par les fréquentations de ces derniers, par exemple savoir ce qu'ils font après l'école. Au lieu de faire des discours moralisateurs, ils doivent leur accorder du temps et les laisser s'exprimer. Cela résoudra un bon nombre de conflits"