Week-End/SCOPE


REPORTAGE : TRAVAIL INFANTILE

Travailler à 15 ans

Il n'a que 15 ans mais il côtoie le monde du travail depuis maintenant 3 ans. Par nécessité et pour subvenir aux besoins de sa famille, Jonathan - c'est le nom qu'on lui donnera - fait un travail d'homme. Il nous dépeint un portrait en rouge et noir de sa vie, mais dit avoir conservé son âme d'enfant. C'est dans le cadre de la journée mondiale contre le travail des enfants, célébrée le 12 juin prochain, que nous l'avons rencontré.

Il nous regarde à peine, c'est tête baissée que Jonathan nous parle de sa vie d'enfant ou plutôt d'adulte. Son nom il hésitera avant de nous le dévoiler, mais préfère utiliser un nom fictif de peur qu'on le reconnaisse. Pour nous, ce sera Jonathan.

Quotidien. Timide et peu bavard, Jonathan éprouve quelques difficultés à nous parler. Sa vie n'a rien à voir avec celle d'un autre enfant du même âge. Cela fait 3 ans depuis qu'il traîne sa bosse. Jonathan a connu le monde du travail à 12 ans commençant par des petits boulots, qu'il enchaîne afin de subvenir aux besoins de sa famille. Son quotidien peut choquer, mais pourtant il a appris au fil des années à gagner sa vie et à nourrir sa famille. Sans travail, cela aurait été difficile pour lui et sa famille de survivre. Avec un père décédé, une mère malade qui ne peut se permettre de travailler et une petite sœur en primaire, Jonathan se voit confronté à la dure réalité, celle d'aider sa famille à pouvoir joindre les deux bouts. Embarquer, débarquer de la marchandise, décharger les camions de rocksand ou de macadam, Jonathan ne bronche pas. "Kot gagner mo bater", nous dit-il. "Des trois fois mo gagne travail pou debarque disik. Li lourd me obliger travay."

Pendant les périodes creuses, il ne reste pas les bras croisés et va à la pêche, sa moisson, il la vendra par la suite. Nettoyer des terrains en friches et même aider à ramasser les cerfs pendant la chasse, Jonathan touche à tout. Rien ne lui fait peur. Débrouillard, cet adolescent qui semble s'être arrêté au temps de l'enfance, l'est certes. Quittant son domicile à 8h du matin, il ne rentrera pas avant 19h. Crevé, c'est dans cet état qu'on le retrouve chaque soir. Il n'aura que la force de prendre un bain, de dîner et de monter au lit.

Exploitation. Ces trois dernières années passées à travailler, n'ont été qu'une routine pour lui et il finit par oublier les injustices dont il a été victime, sans compter l'exploitation des employeurs. Il lui faudra quelques minutes de réflexion puis d'hésitation avant de pouvoir nous en parler. Pour lui, c'est chose courante, rien d'aberrant, ayant côtoyé ce genre de situation à plusieurs reprises, il a finit par se dire que c'est banale. "Ene zour ti gagne travay Pamplemousses pou nettoie ene terrain, misie la pas ti le paye et mo ti bisin retourne lakaz - Triolet - marse." Une injustice qu'il ne peut dénoncer car à son âge, il lui est interdit de travailler. Des gens malhonnêtes et qui se servent des enfants, Jonathan en a rencontré pendant ces trois années. Nettoyer plusieurs arpents de terres pour seulement Rs 100 alors qu'on lui avait promis beaucoup plus, des travaux impayés, ces situations sont celles auxquelles doivent faire face plusieurs enfants. "Subir et accepter", c'est ce que nous dit Jonathan, car pour lui le plus important c'est de ramener de l'argent à la maison.

Innocence. Malgré une vie d'homme, Jonathan a su conserver son esprit d'enfant et nous l'avoue lui-même. Lui demandant ce qu'il fait de ses journées oisives, il avouera "gete ticomik", jouer au foot et "la chasse tangues". Seul, il sait qu'il ne l'est pas. Comme lui, ils sont une quinzaine d'enfants à la Résidence Mère Thérésa à Triolet à travailler. Vivant dans l'extrême pauvreté, dans la majorité des cas le travail infantile fait partie des étapes de la vie de certaines familles. Si Jonathan a un regret, c'est celui d'être illettré. Bien qu'il suit des cours d'alphabétisations, cela lui demandera certes du temps avant de pouvoir rattraper son retard. Ayant échoué à deux reprises aux examens du CPE, pour lui, continuer sa scolarisation était impossible. Aujourd'hui avec la présence de l'ONG SAFIRE dans sa localité, Jonathan essaie tant bien que mal de retrouver une vie normale. Du temps, il lui en faudra nous confie Jacques Zuel, accompagnateur à la Résidence Mère Thérésa. Le rêve de Jonathan, suivre des cours et obtenir une lettre de recommandation pour ensuite intégrer un établissement hôtelier comme plongeur en cuisine. Des modèles, il en a tout plein la tête, ceux-là font partie de son cercle d'amis et ont eu la chance de s'en sortir. Aussi, son rêve le plus cher, c'est d'essayer de s'en sortir lui aussi.


Edley Maurer, coordonnateur de l'ONG SAFIRE "Nous sommes conscients de la situation"

Pour Edley Maurer, les facteurs qui entraînent un enfant à travailler sont multiples. D'abord la famille puis l'environnement dans lequel vit l'enfant mais aussi la situation financière de la famille. Conscient de la situation - étant sur le terrain avec 8 autres éducateurs de terrain - il dit voir un nombre grandissant d'enfant victime du travail infantile. "Nous sommes sur le terrain tous les jours, de voir des enfants traîner les rues alors qu'ils doivent être à l'école, nous donne un avant goût de la situation à Maurice. Nous ne pouvons pas fermer les yeux sur ce problème, il est grand temps de voir les choses en face car plusieurs enfants sont victimes d'exploitation de tous genres." C'est en instaurant la confiance que SAFIRE essaie de faire changer les choses. De divers ateliers, des suivies auprès des familles et des enfants, tout en se renseignant le type de boulot que fait l'enfant, c'est ce que fait SAFIRE dans les quatre coins de l'île. "Cela prendra beaucoup de temps avant de voir changer les choses, car il faut réapprendre les valeurs à ces enfants, la discipline mais aussi essayer de changer leurs comportements pour qu'ils deviennent de bons citoyens. Il leur faut du temps pour qu'ils évoluent à leur rythme. S'il n'y a pas ce genre d'approche, ils resteront livrés à eux-mêmes."