Faire un métier artistique : une véritable passion
pour certains et de gros défis à relever pour d'autres.
Même s'il n'y a aucun cadre légal reconnaissant la
musique, la danse ou la peinture comme une profession, beaucoup
de personnes à Maurice vivent de leur art. Ils partagent
avec nous leurs joies et leurs découragements. Des hauts
et des bas, comme dans tous les métiers.
Sanedhip Bhimjee, chorégraphe
Grâce, sons et mouvements rythment la vie de Sanedhip Bhimjee.
Voilà 20 ans qu'il s'est lancé dans le monde de
la danse. Au départ, une passion. Aujourd'hui, son métier.
Chorégraphe et professeur de danse, il accueille à
la Art Academy à Quatre-Bornes, des jeunes dès 4
ans avec lesquels il partage son expérience et son talent.
Vivre de son art à Maurice, pas impossible, selon lui,
mais un objectif pas toujours facile à atteindre. "Faire
de la danse son métier est quelque chose de très
difficile. Mais si on est passionné, si on aime vraiment
ce qu'on fait, on peut y parvenir", dit-il.
Tout en reconnaissant qu'il n'y a aucune loi régissant
ce secteur, donc aucune sécurité au niveau légal,
le chorégraphe soutient que petit à petit, les Mauriciens
commencent à devenir plus conscients du rôle de l'art
dans la société. "Certains le voient comme
un simple hobby, mais d'autres comprennent parfaitement que c'est
un métier à part entière."
S'il a un conseil à donner aux jeunes, Sanedhip Bhimjee
leur dirai de ne jamais baisser les bras. De persévérer,
d'y mettre toute leur passion, cela finira par payer. "Souvent,
je rencontre des jeunes qui pratiquent la danse pendant un certain
temps, puis, lorsque viennent les examens importants comme le
CPE ou le HSC, ils arrêtent les cours. Je leur dirai que
la danse n'empêche pas la concentration. Bien au contraire.
Elle nous aide à nous sentir mieux et cela a un impact
sur le travail académique."
Gérard Louis, auteur-compositeur-interprète/producteur
Dans son studio à Albion, Gérard Louis, l'ancienne
tête pensante de Cassiya reçoit régulièrement
de jeunes talents en quête d'un producteur ou de conseils
précieux. Il y a une vingtaine d'années, il était
un garnisseur. Aujourd'hui, il vit essentiellement de la musique.
Malgré sa réputation faisant de lui un des musiciens
les plus respectés de l'île, et un label musical
signant les plus gros succès de vente, l'homme ne s'emballe
pas sur sa situation. "Vivre de la musique comporte des
hauts et des bas, comme dans tous les métiers. J'ai commencé
par jouer dans les hôtels. Ce n'était pas facile.
Pour pouvoir garder ma place, j'ai dû suivre des cours,
chercher à toujours progresser, bosser dur
Aujourd'hui,
même si je suis célèbre, la musique reste
un métier sans garantie."
Gérard Louis rappelle ainsi qu'un artiste ne sort pas un
CD, ni ne joue dans un concert tous les jours. Entre temps, il
faut continuer à faire bouillir la marmite. "Le
succès est éphémère. On sort une chanson
aujourd'hui, ça marche très fort, mais dans quelques
semaines, elle est déjà vieille, il y a une autre
qui cartonne à la place." Gérard Louis
fait une comparaison avec les artistes de La Réunion qui,
en donnant un minimum de 20 concerts par an, sont considérés
comme des intermittents du spectacle, et bénéficient
de certaines facilités. "20 dates pour eux ce n'est
rien, comparé au nombre d'événements qu'il
y a dans l'île chaque semaine."
Si on veut tenir le coup dans ce domaine, souligne-t-il, il faut
une bonne dose de passion. Même si parfois, des situations
comme le piratage peuvent atténuer grandement la passion.
Aux jeunes qui voudraient opter pour la musique comme métier,
Gérard Louis n'a qu'un seul conseil : "Al lekol
pran zot letan aprann, apre zot get lamizik." Lui-même,
dit-il, est entré dans ce métier par obligation,
faute de travail. Étant donné les difficultés,
il affirme préférer voir les jeunes avoir un métier
grâce à leurs études académiques et
considérer la musique comme une passion.
Jean-Yves L'Onflé, artiste-peintre
Les tableaux à prédominance bleue
les amateurs
d'art connaissent. C'est la signature de Jean-Yves L'Onflé.
L'enfant de Tamarin ne pourrait faire autrement que de s'inspirer
de la mer. Aujourd'hui, sa réputation s'est étendue
à toute l'île et au-delà. La peinture est
devenue son métier, même si cela n'a pas toujours
été évident. "C'était mon
rêve le plus cher dès ma tendre enfance. Je dis souvent
que je suis né avec un pinceau. À l'école,
je passais mon temps à dessiner dans mes cahiers de devoirs."
Il a fallu beaucoup de persévérance et de sacrifices
à Jean-Yves L'Onflé pour en arriver là. "J'ai
dû faire le tour des expositions et des salles pour nouer
des contacts, trouver des encadrements
car il faut le dire,
la peinture est un art qui coûte très chère."
Mais son amour pour cette expression artistique était
plus fort que les difficultés. La popularité aidant,
Jean-Yves L'Onflé est sollicité pour encadrer les
jeunes talents, lorsqu'un projet d'atelier d'art est mis en place
dans son village. Des années plus tard, l'école
de peinture La Pointe Tamarin a une réputation nationale.
Tant et si bien que l'école primaire du village fait aussi
appel à son talent.
La persévérance, c'est le maître mot si on
veut réussir dans ce domaine, souligne-t-il. Il invite
les jeunes à rester positif et à ne pas baisser
les bras facilement, s'ils veulent faire un métier artistique.
Lewis Dick, sculpteur
L'école de sculpture de Bambous est sa fierté. En
35 ans de métier, Lewis Dick a su marquer l'art mauricien
de son empreinte. Ses sculptures ne passent pas inaperçues
dans les expositions à Maurice et à l'étranger,
les touristes viennent jusqu'à chez lui pour voir ses uvres.
Les métiers artistiques ont beaucoup à apporter
au pays, soutient-il. "Nous vivons dans une époque
où les gens veulent revenir à ce qui est authentique,
aux racines. Les artistes mauriciens ont beaucoup à donner
dans ce domaine."
Même si son métier de sculpteur n'est pas reconnu
par un cadre légal, Lewis Dick dit contribuer déjà
à l'économie du pays, notamment touristique. Il
souhaite ainsi que les institutions prennent conscience de ce
fait et donnent l'encadrement nécessaire aux artistes.
De leur côté, soutient Lewis Dick, les artistes doivent
aussi accepter qu'ils ont beaucoup à faire en terme de
formation et de recherche, afin de continuer à progresser.
Vanesha Ittoo, danseuse
Enchaîner les pas, encore et encore, tournoyer, s'élancer
Vanesha Ittoo n'imagine pas sa vie autrement. Elle danse comme
elle respire. Voilà douze ans qu'elle a commencé
et elle ne peut plus s'arrêter. Surnommée Cindy,
la danseuse dit exercer le "plus beau métier du
monde". Être sur scène tous les soirs, être
applaudie par un public conquis, procure une sensation de bien-être,
du bonheur. Pour les besoins du spectacle, Cindy est aussi cracheuse
de feu. Mais être danseuse, comme tout autre métier
artistique veut aussi dire ne pas avoir de situation professionnelle
stable. Et ça, il faut le dire, souligne-t-elle. "À
Maurice, les danseurs évoluent surtout dans les hôtels.
Quand l'hôtellerie va bien, ça va bien pour nous,
autrement, cela devient compliqué. Comme c'est le cas en
ce moment avec la récession. J'ai également une
responsabilité envers les autres, étant donné
que je suis responsable de groupe."
Malgré les difficultés, Cindy affirme tenir le coup.
Pas question d'arrêter. "J'aime trop ça.
C'est ma vie." La danseuse a toutefois un regret : quand
on danse à l'hôtel, on n'est pas bien vu par la société.
Il y a encore des préjugés, les gens ne réalisent
pas qu'on fait un métier comme les autres. "Je
me suis même déjà entendue dire : 'allez,
amuse-toi bien', alors que j'allais travailler."
Pour pouvoir persévérer dans ce domaine, la danseuse
estime qu'il faut avoir beaucoup d'encouragements. Dans son cas,
elle le reçoit de sa famille, et surtout de sa fille. "Nous
avons même commencé à faire quelques pas ensemble,
cela me pousse à aller de l'avant."