Week-End/SCOPE


INTERVIEW : MISELAINE DUVAL

Paradis Blues : "Comme se regarder dans un miroir"

Miselaine Duval se raconte et dépeint les couleurs de Paradis Blues. Une création dramatique largement inspirée de sa vie et des tourments liés à la condition féminine mauricienne. Une mise à nu autant qu'une libération où le personnage et la comédienne se confondent. La création réunit aussi le bluesman Eric Triton, l'auteure Shenaz Patel, le metteur en scène Ahmed Madani, le cinéaste David Constantin. À voir prochainement sur les planches.

Paradis Blues raconte une tranche de votre vie. Pourquoi livrez-vous votre histoire personnelle au public ?

C'est une histoire personnelle qui donne cependant à voir d'autres personnes dans un seul être humain. Je représente à travers elles un peu toutes les femmes mauriciennes. Cette pièce de théâtre est comme se regarder dans un miroir. Peut-être que d'autres femmes ont vécu une histoire similaire ; elles verront peut-être ce qui peut les aider et leur apporter des outils pour avancer.

C'est cependant une histoire grandement inspirée de votre propre vie.

Oui. Mais le plus important est que Miselaine se raconte et raconte ce qu'elle ressent en tant que femme mauricienne. C'est aussi ce que je vois chez les autres femmes qui vivent à Maurice. Je voudrais partager… je ne sais pas comment le dire. C'est comme si on avait quelque chose qui est mort à l'intérieur de soi ; ce n'est pas nous qui l'avons tué, mais les autres l'ont fait à notre place. Mais on nous oblige quand même à être des mortes-vivantes. Ma mère me disait toujours : il faut que tu comprennes que c'est notre sort. C'est une idée transmise par sa mère qui elle-même la tenait de sa mère.

Qu'est-ce que ce sort ?

Ce sort est que tu dois comprendre qu'une fille ça va à l'école dans la mesure du possible, puis il lui faut penser à se marier, avoir des enfants, grandir ses enfants, les envoyer à l'école… et puis l'enfant se marie aussi. C'est tout un cheminement déjà agréé depuis très longtemps. C'est un sort ; ce n'est même pas un destin !

Pourquoi Paradis Blues ?

Pour raconter le blues qui habite notre petit paradis ; raconter le blues de tous les êtres humains qui vivent dans ce pays. La pièce raconte le blues du paradis à travers la vie d'une femme.

Et ce lit d'hôpital dans lequel vous êtes allongée ?

C'est le choix du metteur en scène qui a vu que je reconstruisais mon corps dans un centre. On me pétrissait la chair et on faisait travailler mes muscles avec des électrodes sur mon corps. Ce lit et tous ces fils représentent, dans la pièce, tout ce à quoi on est attaché : toutes ces valeurs bonnes ou moins bonnes. Ces fils retiennent ou donnent des électrochocs. Pour nous rappeler notre sort de femme, et ce qui est attendu de nous.

La plus grande question que les filles de 18 à 20 ans se posent est de savoir quand elles se marieront. On dirait que le mariage est un passage obligé, que c'est ça la vie. Ce lit d'hôpital montre quelque part qu'on agit parfois comme une malade… sans avoir de médicament, on sait seulement qu'on est malade. Cette graisse autour de moi est peut-être une carapace que j'ai voulu porter pour me protéger.

Vous protéger contre quoi ?

Contre des choses auxquelles je ne pouvais pas faire face dans ma vie. Il y a toujours une raison derrière la boulimie.

Que dire à propos du personnage que vous interprétez.

Ce qu'on peut dire du personnage, c'est surtout pourquoi Miselaine montre toutes ses rondeurs ; pourquoi cette graisse qui l'entoure ? Je n'ai pas été toujours grosse ; j'ai commencé à l'être à partir d'un certain âge. Après vingt ans, j'ai vraiment manger.

Quand on montre, dans la pièce, cette chair malaxée pour éliminer la graisse et la cellulite, c'est pour symboliser qu'on enlève ce que la personne a voulu revêtir comme armure… Quand elle essaie de se dénuder, c'est là qu'elle se libère et devient la femme qu'elle souhaite être : une femme heureuse qui vit pleinement et qui sait ce qu'elle souhaite faire de sa vie.

La boulimie a été votre armure ?

Trop manger relevait souvent d'un problème émotionnel ; manger me donnait une sensation d'apaisement. J'avais l'impression d'écraser sous mes dents ce que je n'ai pas pu dire, ce que je n'ai pas pu vraiment être, ce que je n'ai pas pu faire sortir de moi-même. On éprouve alors une sorte de satisfaction et puis on a envie de manger… manger.

Parfois c'est le contraire. Il y a celles qui ne mangent pas parce qu'elles refusent. Elles se disent : je n'en ai pas besoin. J'ai pas envie de manger… ça ne sert à rien. Dans mon cas, ça a été une colère qui a tout déclenché, et manger a été un exutoire à un certain moment. De vingt à trente ans, j'ai vécu et j'ai bien nana (rires). Mais quand on mange pour d'autres raisons que celle de s'alimenter ; on ne remarque pas que son inconscient travaille derrière.

Paradis Blues est aussi une mise à nu dans laquelle le mariage est source de tourment ?

J'ai toujours dit que je me suis réveillée à trente ans. J'ai cru que j'étais en train de bien faire, et j'ai bien fait certaines choses. J'ai fait des choix, qu'aujourd'hui, je ne regrette pas. Mais quelqu'un m'a dit un jour que j'ai tout commencé à l'envers. Que j'aurais dû faire ce que je fais aujourd'hui, au début, et poursuivre par les choses que j'ai faites dans le passé… Des choses qui n'ont pas marché. Ça aurait peut-être marché maintenant ? Je ne sais pas. C'est trop tard.

Raconter votre vie est un besoin que vous éprouvez ?

J'éprouve un besoin de raconter ma vie pour aider certaines femmes. On doit comprendre que c'est comme lire un bouquin qui peut aider à se comprendre et à mieux se connaître. Chaque personne a une vie différente ; chaque personne a des tourments différents ; chaque personne a des choix différents. Mais ce qui est important dans la vie est de pouvoir faire ce pourquoi on est venu pour. Sauf que ça, on l'oublie parce qu'on se laisse aller à des préjugés, des frustrations, des obligations.

Votre premier rôle solo est dans une création dramatique. Souhaitez-vous rompre avec le gros rire qui a contribué à votre popularité ?

Absolument pas. Je suis une artiste tout-terrain qui possède différentes facettes. Je me permets de dire que je peux manipuler les personnages que j'ai au fond de moi. Il y a plusieurs femmes en moi. Mon prochain spectacle sera d'ailleurs une représentation des différents types de femmes qui existent sur Terre.

Ça vous éloigne cependant de la Miselaine de Kel fami.

Absolument. Là, c'est un créneau différent. C'est du théâtre dramatique. Mais c'est aussi une chose que j'ai toujours aimée. Sauf que le public m'a emmenée vers le rire.

Dans la première pièce de théâtre que j'ai jouée au Drama Festival en 1995, j'incarnais une femme battue. Ça s'appelait Pas faire dominaire. Je monte sur scène et remporte le prix de la meilleure actrice ; mais tout le monde se marrait dans la salle dès que j'étais battue. Il y avait quelque chose de comique en moi apparemment ; j'ai creusé ce créneau et Komiko est né.

Ce côté dramatique est ce qui manquait à votre carrière de comédienne ?

Avec Paradis Blues, je me complète. Et suis ce que je suis vraiment. Je fais ce que je dois faire.

Cherchez-vous à exorciser des sentiments douloureux enfouis en vous ?

Je n'ai jamais pu accepter et n'accepterai jamais cette souffrance que ma mère croyait être son sort. Je n'ai jamais compris ces femmes qui croient que la vie est comme ça. Je cherche à dire cette douleur - cette espèce de malédiction - qui frappe les femmes. Mais c'est une chose qui n'existe pas ! On peut vivre sa vie dans le respect et faire ses choix ; faire une carrière et se débrouiller. La femme ne doit pas rester dans cette sorte de conditionnement destructeur. Elle doit pouvoir se réaliser et être une personne respectée. Et non pas croire qu'être femme équivaut à souffrance et douleur.

On dit que les comiques porteraient en eux une profonde souffrance. Est-ce votre cas Miselaine ?

Une profonde souffrance par rapport à des échecs humains. Les comiques sont des personnes très très sensibles. Tellement sensibles qu'on ne voit pas ce qui a derrière leur rire.

Que cache ce rire ?

Derrière ce rire, il y a une personne qui vit ; qui a connu des échecs et des réussites. Une personne qui a des désirs, des envies ; qui a sa colère, ses frustrations… sa douleur.

Pourquoi êtes-vous comédienne ?

Parce que je pense que c'est ma passion et ma vocation. C'est ma mission et la chose que je fais le mieux et bien. Être comédienne c'est de pouvoir se regarder dans un miroir et faire aux autres se regarder dans un miroir. C'est jouer des personnages ; exorciser plein de choses. C'est aussi épouser le rôle d'un autre être humain.


Calendrier et billetterie

Paradis Blues sera présenté dans un premier temps au Festival de la francophonie à Limoge en septembre. La pièce a aussi été achetée par le Festival d'Annecy. Des représentations seront auparavant données pour le public mauricien au Centre Culturel Français Charles Baudelaire à Rose-Hill. Du mercredi 17 au samedi 20 juin à 20h, et à 18h le dimanche 21. Billets en vente à Rs 250 (Rs 50 pour les -25 ans) au CCFCB et dans le Rézo Ôtayô (466 9999).


Théâtre sur roues

Komiko a inauguré un camion théâtre le mois dernier. Un conteneur transformé en scène avec lumières et tout le nécessaire pour donner des représentations. Le but du projet est de véhiculer le théâtre afin de l'installer n'importe où. En claire : si vous n'allez pas au théâtre, c'est le théâtre qui vient à vous. Le prochain rendez-vous comique est au Jumbo de Phœnix ce samedi à 19h.


Ahmed Madani (metteur en scène)

"On a accompli quelque chose de nécessaire pour secouer le cocotier du monde du spectacle et la condition de la femme à Maurice. Miselaine a la capacité de se donner corps et âme. Elle a eu le courage de se mettre à nu sur un plateau pour se raconter. Ce qui est original est que Paradis Blues réunit le théâtre du réel à une poésie extrême […] sur un mode sensible lié à une personnalité de Maurice. Shenaz Patel est la parole du personnage qui brise le silence et met en évidence le sens d'une vie d'une femme à l'île Maurice. Une vie de femme pas tellement différente de celle des autres ; avec cette histoire singulière on atteint l'universalité."

Shenaz Patel (auteure)

"Paradis Blues est une création théâtrale qui s'inspire de certains faits de la vie de Miselaine Duval, et porte sur une interrogation beaucoup plus large qui relève de moi. Ça traduit un double enfermement : la vie de la femme et la femme dans l'espace de l'île ; espace fantasmé mais néanmoins confiné. Paradis Blues parle d'une expérience de femme et de toute personne coincée dans une image. La question qui se pose est : comment vivre l'enfermement auquel nous confine toute vie, et comment échapper à cet enfermement. C'est ce qui sous-tend Paradis Blues et qui le porte."

Eric Triton (présence sonore)

"C'est toujours le blues qui justifie ma présence dans la pièce. D'autant que Paradis Blues s'inscrit dans la même démarche artistique que celle dans laquelle j'évolue avec ma musique. J'incarne aussi une représentation fantomatique de l'homme. Celui qui hante la vie du protagoniste par sa présence musicale. Cette création théâtrale me renvoie à mon enfance passée auprès de ma mère et d'autres femmes de sa génération."

David Constantin (imagerie)

"J'ai réalisé avec Ahmed Madani des images qui appuient cette création et qui en font partie intégrante. Ce sont des images qui retranscrivent une sensation de ce que pourrait être Maurice d'après ce que dégage Paradis Blues. Ces images jouent sur l'émotionnel et montrent un travail sur le rythme du corps autant que le rythme d'une machine qui s'emballe ; le côté mécanique du travail dans une usine et, à la fois, le rythme qui nous est imposé par la société. "