LAKAZ A : Drogue et VIH
Les priorités des patients délaissées
Centre d'accueil, d'encadrement et de soutien, Lakaz A est devenu
cet incontournable point de rencontre qui reçoit près
de 600 visites mensuellement. Parmi, des usagers de drogues, des
professionnels du sexe, des personnes touchées par le VIH
et des individus vivant dans des conditions de grande vulnérabilité.
Ce qui fait du centre un observatoire social unique. Après
deux ans d'activités, ses animateurs s'inquiètent
et s'indignent. Sur le terrain, les choses vont mal. Absence de
soutien, manque de respect, désespoir affectent ceux qui
auraient dû être les premiers bénéficiaires
des actions lancées pour venir en aide aux usagers de drogues
et personnes vivant avec le VIH.
Actuellement le taux de rechute observé chez les usagers
de drogues qui espéraient décrocher serait plus
élevé que la normale. Actif dans le domaine de la
prévention et de la réhabilitation depuis une vingtaine
d'années, le travailleur social Cadress Runghen en est
convaincu. Témoins directs de cette situation, ce dernier
et les autres animateurs de Lakaz A attribuent cet état
des choses aux failles et aux approximations dans le système
de traitement et d'encadrement. Le manque de soutien pour la réhabilitation
et l'absence d'opportunités pouvant permettre la réinsertion
sociale sont parmi les principaux facteurs qui expliquent ce phénomène.
Cadress Runghen précise que la situation est encore plus
délicate pour les femmes. Depuis quelque temps Lakaz A
note une hausse dans le nombre de jeunes et de femmes touchant
aux drogues.
Désespoir"Nous avons rencontré beaucoup
de gens qui ont démontré une véritable volonté
de s'en sortir. Mais ils ne savent pas à quelle porte frapper
pour aller de l'avant", dit Mario Victor. Selon
Dhiren Moher, qui collabore régulièrement avec Lakaz
A : "Plusieurs n'ont pas de certificat de moralité.
Même s'ils ont arrêté la drogue, à cause
de leurs casiers judiciaires ils ne peuvent trouver du travail."
Même après la prison, ceux condamnés sous
le Dangerous Drugs Act ne peuvent avoir accès à
leur compte en banque et ne peuvent contracter d'emprunt auprès
d'une institution : "Dans l'éventualité
où ils souhaiteraient se mettre à leur propre compte,
la tâche leur est presque impossible", dit Cadress
Runghen. Pour résultat :"Au bout de quelque temps
ils finissent par se décourager et replongent dans la drogue."
Selon Dhiren Moher "Le désespoir chez certains
est tel que nous entendons de plus en plus de patients, surtout
ceux qui sont sur Méthadone, parler de suicide."
Méthadone. Beaucoup de ceux qui rechutent sont actuellement
sous Méthadone. Telle qu'il est appliqué en ce moment,
le programme de substitution rendrait le processus de réhabilitation
encore plus compliqué : "Le toxicomane souffre
d'un débalancement émotionnel grave que la Méthadone
elle-même ne traite pas. En sus d'un traitement médical,
il a besoin d'un accompagnement et d'un encadrement pouvant l'aider
à se remettre sur pieds." Alors que la Méthadone
est dispensée à certains patients, peu de moyens
sont prévus pour leur encadrement et leur suivi. Les centres
engagés dans ce domaine se retrouvent submergés
et restent otages des décisions gouvernementales. Ce qui
rend ce traitement incomplet et obsolète pour quelques-uns.
"Certains semblent davantage intéressés
à avoir accès à la Méthadone plutôt
que de suivre un traitement pour abandonner les substances",
note Mario Victor.
Discrimination. L'autre urgence concerne les graves difficultés
auxquelles sont confrontées les personnes vivant avec le
VIH (pvvih). Sur le terrain, les grosses sommes injectées
et les grandes mesures annoncées et adoptées n'ont
en rien amélioré la qualité de vie des principaux
concernés. Par négligence, par ignorance, à
cause de la discrimination, de la stigmatisation, de l'absence
de moyens plusieurs ne sont pas en mesure de se soigner. De plus
en plus de patients développent des complications graves,
voire, fatales. "Nous avons été témoins
de la réaction négative de certains membres du service
hospitalier, dont des médecins, à l'égard
des patients. C'est pourquoi certains préfèrent
abandonner leurs soins", disent les animateurs. Des anecdotes
sont citées, à quelques reprises les volontaires
du centre ont attendu en vain l'arrivée des secours quand
ils avaient signalé des urgences.
Au téléphone, comme à l'hôpital, ils
ont vu les patients qu'ils avaient finalement accompagnés
être humiliés, livrés à eux-mêmes,
négligés à cause de leur statut sérologique.
"Une fois, nous avons visité une malade qui était
au stade final et qui avait simplement été abandonnée
sur son lit d'hôpital. Son repas n'avait pas été
débarrassé, elle avait des fourmis sur tout le corps,
y compris dans les oreilles", dit Gilberte Némorin.
Prise en charge. Si d'autres membres du service hospitalier
font preuve de professionnalisme dans leur tâche, les conditions
dans lesquelles les malades sont accueillis laissent à
désirer. Dhiren Moher rappelle la nécessité
de salles aseptisées dans les hôpitaux pour les patients
souffrant de défaillance au niveau de leur système
immunitaire. Exposés aux autres patients, ils courent le
risque de développer d'autres complications.
"Il ne suffit pas de donner des antiretoviraux pour dire
que l'on s'occupe des patients" dit Dhiren Moher. "La
prise en charge du patient demande que l'on lui accorde un encadrement
général qui lui permettra à son tour de mieux
se prendre en main. Ceux qui sont touchés par la drogue
ou la pauvreté ne peuvent pas toujours faire de leur santé
une priorité. Parfois ils n'ont pas de travail, pas de
nourriture, pas de maison", souligne-t-il.
Autant de facteurs qui expliquent pourquoi Lakaz A reçoit
régulièrement des patients particulièrement
affectés alors qu'ils auraient pu être en meilleure
forme grâce aux soins disponibles à Maurice. Pour
les membres de l'ONG, trop d'actions lancées au nom des
patients ne les atteignent pas.
Dhiren Moher : Gare à la AIDS Mafia!
La situation qui prévaut à Maurice rappelle à
Dhiren Moher des débats en cours depuis un certain temps
dans les pays fortement touchés par le VIH. Ils concernent
un phénomène baptisé AIDS Mafia où
des structures et projets sont montés en fonction des fonds
disponibles. "Cette mafia prétend s'intéresser
à la cause des personnes vivant avec le VIH alors que c'est
surtout l'argent et les avantages qu'elle peut en tirer qui l'attire."
Dhiren Moher dit craindre que le phénomène n'ait
déjà atteint Maurice : "On entend parler
d'organisations créées pour venir en aide aux malades.
Mais quand on voit les conditions de vie de ces derniers, on est
en droit de se questionner. Les problèmes sont toujours
les mêmes et il y a un manque d'actions concrètes
sur le terrain. Pourtant les moyens dont dispose la lutte ont
augmenté." Dhiren Moher lance un appel au public
pour faire preuve de discernement.
Par ailleurs, il dit aussi redouter que le gaspillage ne continue
alors que des ateliers de travail et des campagnes anti-sida semblent
devenir tendance. "Ce travail est appelé à
continuer. Mais il est important de faire le suivi de ce qui a
été lancé et de mesurer les retombées.
Au cas contraire, nous continuerons à gaspiller de l'argent
sans répondre aux priorités et à l'urgence."
Cadress Runghen : Manque de coordination et de solidarité
"Il y a peut-être de la bonne volonté pour
combattre le problème. Mais il y a un manque de coordination
et un manque de solidarité entre les ONG aussi bien qu'avec
les institutions. Finalement, j'ai l'impression que l'on veut
tout faire sans respecter les priorités" dit Cadress
Runghen. Ce dernier lance aussi un appel pour que les autorités
se penchent sur les requêtes formulées.