Week-End/SCOPE


REPORTAGE : CORDONNIER

Le glas a sonné

Ils apportent un second souffle aux chaussures. Mais avec la popularité et l'implantation en masse des magasins spécialisés en chaussures importées, les cordonniers mauriciens perdent le sourire. Rencontre avec deux cordonniers qui partagent la même passion et qui nous expliquent les raisons de l'éventuelle disparition de ce métier.

Une forte odeur de colle, des chuchotements provenant d'une radio allumée, des chaussures réparées sur des étages, le tout dans un atelier étriqué. C'est dans cette atmosphère que le propriétaire de la Cordonnerie Mona à Port-Louis, passe la majeur partie de sa journée. Visiblement très occupé, le vieil homme prend tout de même la peine de faire un résumé de son parcours : "J'avais 15 ans quand j'ai ouvert mon atelier. A l'époque, je n'avais pas de boulot et la vie était assez difficile. Les cordonneries étaient en vogue et ce fût ainsi que je pris la décision de suivre la tendance en prenant des cours d'apprentissage auprès d'un cordonnier de mon quartier. Je croyais que ce métier n'était que mon gagne-pain mais plus tard j'ai réalisé que c'était devenu une véritable passion." Ce dernier précise que "ça faire 45 ans qui mo dan sa business là." Pierre Etiennette, propriétaire de la Cordonnerie Etiennette à Rose-Hill, raconte que dans son cas, le métier de cordonnier s'est légué de père en fils. "Ça va faire bientôt 20 ans que j'ai repris le flambeau. J'ai réalisé mon rêve d'enfance en devenant cordonnier." Cependant M. Etiennette ajoute amèrement : "C'est dommage que ce fabuleux boulot soit en voie de disparition."

L'importation. Même si le métier a bravé bien des tempêtes et traversé les années, l'existence des cordonneries est plus que jamais menacée. Une situation due à la déferlante vague des magasins de chaussures importées. Le gérant de la Cordonnerie Mona donne son point de vue : "C'est certain qu'avec ces magasins de produits importés, notre travail a pris un sale coup. Au départ, c'était un job qui rapportait gros avec plusieurs commandes de chaussures. Mais maintenant, on ne vit qu'avec les réparations." Et si c'était qu'une question de modernité, "C'est vrai que les magasins donnent plus de choix et de variétés (chaussures pour le boulot, soirée, pour mieux s'adapter à l'été et l'hiver...) et avec les nouvelles tendances à l'instar des chaussures à petites talons et le grand retour des ballerines dont le design et la forme est beaucoup plus travaillé et raffiné, les personnes croient que la cordonnerie est un vieux métier qui n'arrive pas à se réinventer." Cette remarque est la triste vérité, rien qu'à voir les modèles exposés (des chaussures démodées), on comprend pourquoi les gens préfèrent acheter que commander. Quant à Pierre Etiennette, il estime que "ce n'est pas seulement la faute des prêts à porter mais aussi de l'importation des chaussures venant de la Chine. Elles sont vendues à des prix abordables et les mauriciens trouvent que c'est moins cher de dépenser Rs 300 que de Rs 700 (la matière première incluse) pour une commande chez un cordonnier."

Absence d'ouvriers. Depuis quelques temps, les cordonniers se plaignent de manque de mains d'œuvres. "Il n'y a pas de relève. Les jeunes ne sont plus intéressés par ce métier. Auparavant, il existait des cours de cordonnerie à l'IVTB, qui faute de participation, ont dû s'arrêter. Une bonne majorité se tournent vers la mécanique et trouve que notre boulot est ennuyeux." Le propriétaire de la Cordonnerie Mona a bien raisons car il partage son travail avec deux ouvriers tous deux âgés d'une quarantaine d'année, qui essaye tant bien que mal d'aider le vieil homme à diminuer l'énorme quantité de chaussures. Même problème chez Pierre Etiennette : "La nouvelle génération n'accorde aucune importance à ce métier. Ils n'oseraient jamais travailler comme nous, c'est à dire, avoir cette humilité de toucher et travailler une paire de souliers en piteuse état. Banes zens la anvi garde zotte la main propre." Il continue tout ajoutant "je m'occupe tout seul la responsabilité de recevoir les clients et de m'atteler à la lourde tâche de réparation." Il se remémore le temps d'autrefois : "Auparavant, il était fréquent de voir une mère qui cherchait du travail pour son enfant dans une cordonnerie, mais aujourd'hui, cela ne se fait plus." Pour le gérant de Mona, les gens préfèrent chercher du travail dans des usines de chaussures pour la sécurité d'emploi et le salaire. Autre problème pour Pierre Etiennette : "Trop de machinistes. Le métier de cordonnier est avant tout un travail manuel. Un cordonnier doit toucher, voire sentir la matière de son travail avec ses doigts. En plus, je pense que travailler à la machine n'est qu'une routine et un travail paresseux tandis que le vrai cordonnier démontre tout son savoir-faire en montant la chaussure avec ses propres mains. C'est une des raisons qui explique pourquoi je n'ai pas d'ouvriers."

Avenir flou. Le futur de la cordonnerie est grandement compromis, "Ce métier est mort. Personne ne veut s'assurer de son futur. Nous sommes les derniers cordonniers mauriciens encore en vie à exercer cette profession." Pour Pierre Etiennette, il y a longtemps que la cordonnerie a perdu sa valeur et que personne n'y prêtent attention. Il mentionne qu'avec "la génération étiquette qui préfèrent le luxe, la marque, ainsi qu'être à la pointe de la mode au confort et simplicité, la cordonnerie est vouée à disparaître en silence. Tout comme les tailleurs, maçons et tombalistes, les cordonniers deviendront de plus en plus rares." Il ajoute que leur métier s'éteindra avec leurs décès. A noter que ces cordonniers travaillent durement avec des hauts et des bas afin de survivre : "Si je savais faire autre chose, il y a bien longtemps que j'aurais renoncé à ce métier, mais bon, la cordonnerie reste mon domaine de prédilection." Les deux cordonniers sont d'accord sur le fait qu'ils assistent à la mort lente de la cordonnerie.


Rajoo Permal Sinnappan: "L'avenir de la cordonnerie à Maurice est très sombre."

Fondateur de Banker Shoes, un des gros fabricant local, Rajoo Permal Sinnappan, donne son opinion sur la disparition de la cordonnerie à Maurice et le rôle de son entreprise. Situé à la rue Nicolay dans la capitale, Banker Shoes fait la fierté de son directeur : "J'ai ouvert mon usine en 1983 et je suis fier de voir qu'après tout ce temps, Banker Shoes tient encore sur ses pieds." Néanmoins, Rajoo Permal Sinnappan, avoue qu'il fait face à des problèmes, similaires à ceux des cordonniers. "Avec la fermeture des cours de l'IVTB et des ateliers, les jeunes tombent dans d'autres secteurs tels que le tourisme et l'informatique. Et si nous recevons des ouvriers, ce sont pour la plupart des personnes inexpérimentées et nous sommes dans l'obligation de les former. Le manque de main-d'œuvre a toujours été un des gros souci à résoudre à l'île Maurice." L'importation reste un des plus gros problèmes pour le patron de Banker Shoes : "Ces chaussures importées principalement de la Thaïlande et de la Chine, inondent le marché local. Il n'y a pas de contrôle, et il est nécessaire de préciser que c'est cela qui est entrain de tuer la cordonnerie. Et si ce problème persiste, l'avenir de la cordonnerie à Maurice est sombre." Ce dernier ajoute que ces chaussures importées sont de pâles imitations qui ne comportent aucune qualité. Pour cela, Banker Shoes en connaît tout un rayon, car l'usine est réputée pour produire des chaussures en cuir de première classe. "Mon entreprise est l'unique à l'île Maurice à investir dans de grosses machines pour donner vie à la qualité. Ainsi, nous importons de Singapore, de l'Inde et de l'Italie des matières premières de premier choix afin de produire des chaussures de ville, industrielles et safety." Dans une usine qui vise l'excellence, les employés ne chôment pas : "Nous produisons 500 paires de chaussures par jour. Mais de nos jours, la situation est assez précaire."

Pour remonter la pente, Rajoo Permal Sinnappan compte sur la contribution du gouvernement : "J'attends impatiemment que le gouvernement applique le duty free et donne libre champs à la foire d'importation pour relancer le business."