Week-End/SCOPE
VENDREDI 4 SEPTEMBRE 2008


MUSIQUE : ALBUM

Ti Marmit devenues grandes

Elles étaient les vedettes de l'album Ti Marmit, qui a fait le bonheur des petits et ému les plus grands. Aujourd'hui, pour leur faire la bise, il faut se hisser sur la pointe des pieds. Aurélie, Kelly et Estelle ont bien grandi. Elles jouent de la ravanne et ont rejoint leurs aînés au sein du Grup Abaim. Qui plus est, ce sont elles, maintenant, qui encadrent les enfants du Saturday Care. Scope les a rencontrées en pleine préparation du nouvel album d'Abaim.

Octobre 2002, le Grup Abaim émeut toute l'île Maurice avec son album 16 ti morso nu lanfans (Ti Marmit). Pour l'occasion, Marousia, Alain et les autres, cèdent la place aux enfants du Saturday Care. Structure mise en place depuis quelques années déjà, pour répondre à un besoin d'encadrement des enfants de la région de Beau-Bassin. Faut-il le rappeler, Abaim est une association comprenant le groupe musical, l'école de ravanne et le groupe d'enfants (Saturday Care).

Septembre 2008, Abaim enregistre son 7e album. Une fois de plus, il s'agit d'un événement : 32 chansons issues du patrimoine, enregistrées en live par un ingénieur du son venu de la Belgique (voir hors-texte).

Passion. Parmi les 30 chanteurs et 10 musiciens, on retrouve les membres fondateurs du Grup Abaim, mais aussi quelques protagonistes de Ti Marmit, devenues grandes. Depuis 2002, Kelly, Aurélie et Estelle n'ont cessé de nourrir leur passion de la musique au sein d'Abaim. "Après Ti Marmit, il y a eu Tizan. Mais même quand nous n'avons pas enregistré, nous avons continué à travailler. Pour le prochain album, par exemple, nous apprenons les morceaux depuis deux ans", souligne Kelly. Cette fois, la jeune fille ne se contentera pas de chanter. Elle a aussi appris à jouer de la ravanne sur partitions, comme ses autres camarades. "La musique nous a aussi appris à reconnaître notre patrimoine. Derrière chaque morceau, il y a une histoire. Je les partage avec mes copines à chaque fois que l'occasion se présente."

Et Kelly n'hésite pas à pousser la chansonnette : Akoz sa lera la, Tambi la finn mor (…) Seki riye riy dan mo deryer, seki plore, plor dan mo figir… L'ancienne Ti Marmit parle du morceau Riye mem, son préféré sur le nouvel album. Un morceau qui parle des superstitions et qui lui a aussi appris que dans le passé, dans certaines religions, on payait les gens pour pleurer aux enterrements. "Cela m'a touchée, je ne pouvais pas imaginer qu'une telle chose existait."

La vibe. Enroulant son écharpe pour protéger sa gorge, épuisée par une répétition la veille, Estelle se décide à parler. En faisant attention tout de même, l'enregistrement commence dans quelques heures. "Depi Ti Marmit, mo dan la vibe net. Je n'ai pas cessé de chanter, de répéter, d'apprendre." La jeune fille, bientôt majeure, ne manque pas de mettre à l'épreuve la mémoire de maman ou de grand-mère, à chaque fois qu'elle apprend un nouveau morceau. "Des fois elles connaissent, des fois les paroles sont différentes dans leurs versions… Cela pour dire que les chansons du patrimoine relèvent de l'héritage de tous les mauriciens. Abaim est en train de les revaloriser, les réhabiliter, pour qu'elles ne se perdent pas."

Estelle fait un parallèle avec la chanson Salam-e-bismillah, qui figurera sur l'album. "C'est une chanson en rapport avec notre dodo. Même si on retrouve aujourd'hui des répliques en bois ou de tout autre matière, cela ne remplace pas celui qui a disparu. Pour les chansons, c'est pareil. On peut en écouter de tous les styles, mais celles du patrimoine sont différentes. Il y a quelque chose de très fort, de très profond…"

Professionnel. Aurélie, Aurélie konn pik sega ! À 14 ans, elle n'a rien oublié de ses pas de danse sur la scène ou dans la ronde, 6 ans plus tôt. Au contraire, Aurélie se décrit aujourd'hui comme une mélomane. Elle joue du violon, de la guitare et bien sûr, de la ravanne. Pour elle, ce nouvel album s'annonce plus professionnel que Ti Marmit. "Il y a différentes voix : soprano, alto, basse… il a fallu beaucoup travailler. Et puis, l'enregistrement se fait en live et en plein air. Il faut chanter juste."

La montan Beler pa kapav monte pa kapav desann… Aurélie en donne un aperçu : "Ena enn zafer ladan ki tik mwa… Mo sir dimoun pou kontan."

A-t-on oublié quelqu'un ? Il s'est fait très discret. Intimidé par les filles ? "Je n'étais pas là pour Ti Marmit, j'ai intégré le groupe à partir de l'album Tizan", précise Christopher. Il fait tout de même partie de cette génération du Saturday Care qui a su faire grandir sa passion de la musique. Christopher est un des guitaristes du Grup Abaim. Bien sûr, il joue aussi de la ravanne. Il enregistrera aux côtés des 9 autres musiciens. "Cette nouvelle expérience s'annonce très enrichissante. Nous allons travailler dans de nouvelles conditions. C'est un peu fatiguant. En plein air, les ravannes se refroidissent vite…mais nous sommes contents de vivre une telle expérience."


ENGAGEMENT : Dans la continuité

Ce 7e album s'inscrit dans la continuité de la musique d'Abaim qui consiste en la revalorisation du patrimoine orale de Maurice. "Nous sentons que nous sommes en train d'investir dans la préservation de la tradition", souligne Daniella Bastien, secrétaire de l'association. Cette dernière ne manque pas de faire ressortir que l'album est lié au concept de la biodiversité et cadre avec la convention de l'UNESCO sur la conservation du patrimoine immatériel.

Un travail qu'Abaim a commencé avec son premier album Enn lot sezon. Faisant référence à Ti Marmit, Daniella Bastien soutient que "si deux générations arrêtent de jouer à ces jeux, ils vont certainement se perdre." Une fois de plus, le parallèle est fait avec le dodo.

Pour cet album-événement, Abaim a fait appel à l'ingénieur du son belge Philippe de Magnée, qui connaît autant la musique mauricienne que la langue créole. Dans le passé, il a enregistré Zozef ek so palto larkansyel, Krapo Kriye et plus récemment, Charlésia Alexis. Son déplacement a été rendu possible avec le soutien financier de Médine Horizons. Pour la réalisation de l'album lui-même, Abaim compte encore sur des bienfaiteurs. "Nous avons eu quelques réponses positives et nous espérons pouvoir sortir l'album d'ici la fin de l'année." Comme c'est la tradition maintenant, le CD sera accompagné d'un livret analysant chaque morceau. Parmi les 32 morceaux, citons Baltazar, Lamontan Beler, Banane, Mama pa ti fer mo leker, Gato koko, Zoli p'ti lakaz, entre autres.


Adieu Sooresh

Le début des enregistrements du nouvel album d'Abaim a été marqué par un triste événement. Sooresh Ramdin, un des membres fondateurs de l'association qui jouait également du triangle au sein du groupe musical s'est éteint le vendredi 29 août. "Sooresh était un non-voyant avec nous depuis plus de 25 ans. Ce n'est que ces derniers temps, lorsque son état de santé s'est aggravé, qu'il a dû arrêter", dit Daniella Bastien.

"Nous faisons le deuil de Sooresh. Il a une grande contribution au sein d'Abaim", ajoute pour sa part, Marousia Bouvéry. Le défunt avait interprété le morceau Dir mwa Zan, en duo avec elle, sur l'album Lerla. Sur le nouvel album, le morceau Misye Misel lui est dédié.