MUSIQUE : ALBUM
Ti Marmit devenues grandes
Elles étaient les vedettes de l'album Ti Marmit,
qui a fait le bonheur des petits et ému les plus grands.
Aujourd'hui, pour leur faire la bise, il faut se hisser sur la
pointe des pieds. Aurélie, Kelly et Estelle ont bien grandi.
Elles jouent de la ravanne et ont rejoint leurs aînés
au sein du Grup Abaim. Qui plus est, ce sont elles, maintenant,
qui encadrent les enfants du Saturday Care. Scope
les a rencontrées en pleine préparation du nouvel
album d'Abaim.
Octobre 2002, le Grup Abaim émeut toute l'île Maurice
avec son album 16 ti morso nu lanfans (Ti Marmit). Pour
l'occasion, Marousia, Alain et les autres, cèdent la place
aux enfants du Saturday Care. Structure mise en place depuis
quelques années déjà, pour répondre
à un besoin d'encadrement des enfants de la région
de Beau-Bassin. Faut-il le rappeler, Abaim est une association
comprenant le groupe musical, l'école de ravanne et le
groupe d'enfants (Saturday Care).
Septembre 2008, Abaim enregistre son 7e album. Une fois de plus,
il s'agit d'un événement : 32 chansons issues du
patrimoine, enregistrées en live par un ingénieur
du son venu de la Belgique (voir hors-texte).
Passion. Parmi les 30 chanteurs et 10 musiciens, on retrouve
les membres fondateurs du Grup Abaim, mais aussi quelques protagonistes
de Ti Marmit, devenues grandes. Depuis 2002, Kelly, Aurélie
et Estelle n'ont cessé de nourrir leur passion de la musique
au sein d'Abaim. "Après Ti Marmit, il y a eu Tizan.
Mais même quand nous n'avons pas enregistré, nous
avons continué à travailler. Pour le prochain album,
par exemple, nous apprenons les morceaux depuis deux ans",
souligne Kelly. Cette fois, la jeune fille ne se contentera pas
de chanter. Elle a aussi appris à jouer de la ravanne sur
partitions, comme ses autres camarades. "La musique nous
a aussi appris à reconnaître notre patrimoine. Derrière
chaque morceau, il y a une histoire. Je les partage avec mes copines
à chaque fois que l'occasion se présente."
Et Kelly n'hésite pas à pousser la chansonnette
: Akoz sa lera la, Tambi la finn mor (
) Seki riye riy
dan mo deryer, seki plore, plor dan mo figir
L'ancienne
Ti Marmit parle du morceau Riye mem, son préféré
sur le nouvel album. Un morceau qui parle des superstitions et
qui lui a aussi appris que dans le passé, dans certaines
religions, on payait les gens pour pleurer aux enterrements. "Cela
m'a touchée, je ne pouvais pas imaginer qu'une telle chose
existait."
La vibe. Enroulant son écharpe pour protéger
sa gorge, épuisée par une répétition
la veille, Estelle se décide à parler. En faisant
attention tout de même, l'enregistrement commence dans quelques
heures. "Depi Ti Marmit, mo dan la vibe net. Je n'ai pas
cessé de chanter, de répéter, d'apprendre."
La jeune fille, bientôt majeure, ne manque pas de mettre
à l'épreuve la mémoire de maman ou de grand-mère,
à chaque fois qu'elle apprend un nouveau morceau. "Des
fois elles connaissent, des fois les paroles sont différentes
dans leurs versions
Cela pour dire que les chansons du patrimoine
relèvent de l'héritage de tous les mauriciens. Abaim
est en train de les revaloriser, les réhabiliter, pour
qu'elles ne se perdent pas."
Estelle fait un parallèle avec la chanson Salam-e-bismillah,
qui figurera sur l'album. "C'est une chanson en rapport
avec notre dodo. Même si on retrouve aujourd'hui des répliques
en bois ou de tout autre matière, cela ne remplace pas
celui qui a disparu. Pour les chansons, c'est pareil. On peut
en écouter de tous les styles, mais celles du patrimoine
sont différentes. Il y a quelque chose de très fort,
de très profond
"
Professionnel. Aurélie, Aurélie konn pik
sega ! À 14 ans, elle n'a rien oublié de ses
pas de danse sur la scène ou dans la ronde, 6 ans plus
tôt. Au contraire, Aurélie se décrit aujourd'hui
comme une mélomane. Elle joue du violon, de la guitare
et bien sûr, de la ravanne. Pour elle, ce nouvel album s'annonce
plus professionnel que Ti Marmit. "Il y a différentes
voix : soprano, alto, basse
il a fallu beaucoup travailler.
Et puis, l'enregistrement se fait en live et en plein air. Il
faut chanter juste."
La montan Beler pa kapav monte pa kapav desann
Aurélie
en donne un aperçu : "Ena enn zafer ladan ki tik
mwa
Mo sir dimoun pou kontan."
A-t-on oublié quelqu'un ? Il s'est fait très discret.
Intimidé par les filles ? "Je n'étais pas
là pour Ti Marmit, j'ai intégré le groupe
à partir de l'album Tizan", précise Christopher.
Il fait tout de même partie de cette génération
du Saturday Care qui a su faire grandir sa passion de la
musique. Christopher est un des guitaristes du Grup Abaim. Bien
sûr, il joue aussi de la ravanne. Il enregistrera aux côtés
des 9 autres musiciens. "Cette nouvelle expérience
s'annonce très enrichissante. Nous allons travailler dans
de nouvelles conditions. C'est un peu fatiguant. En plein air,
les ravannes se refroidissent vite
mais nous sommes contents
de vivre une telle expérience."
ENGAGEMENT : Dans la continuité
Ce 7e album s'inscrit dans la continuité de la musique
d'Abaim qui consiste en la revalorisation du patrimoine orale
de Maurice. "Nous sentons que nous sommes en train d'investir
dans la préservation de la tradition", souligne
Daniella Bastien, secrétaire de l'association. Cette dernière
ne manque pas de faire ressortir que l'album est lié au
concept de la biodiversité et cadre avec la convention
de l'UNESCO sur la conservation du patrimoine immatériel.
Un travail qu'Abaim a commencé avec son premier album Enn
lot sezon. Faisant référence à Ti Marmit,
Daniella Bastien soutient que "si deux générations
arrêtent de jouer à ces jeux, ils vont certainement
se perdre." Une fois de plus, le parallèle est
fait avec le dodo.
Pour cet album-événement, Abaim a fait appel à
l'ingénieur du son belge Philippe de Magnée, qui
connaît autant la musique mauricienne que la langue créole.
Dans le passé, il a enregistré Zozef ek so palto
larkansyel, Krapo Kriye et plus récemment, Charlésia
Alexis. Son déplacement a été rendu possible
avec le soutien financier de Médine Horizons. Pour la réalisation
de l'album lui-même, Abaim compte encore sur des bienfaiteurs.
"Nous avons eu quelques réponses positives et nous
espérons pouvoir sortir l'album d'ici la fin de l'année."
Comme c'est la tradition maintenant, le CD sera accompagné
d'un livret analysant chaque morceau. Parmi les 32 morceaux, citons
Baltazar, Lamontan Beler, Banane, Mama pa ti fer mo leker,
Gato koko, Zoli p'ti lakaz, entre autres.
Adieu Sooresh
Le début des enregistrements du nouvel album d'Abaim a
été marqué par un triste événement.
Sooresh Ramdin, un des membres fondateurs de l'association qui
jouait également du triangle au sein du groupe musical
s'est éteint le vendredi 29 août. "Sooresh
était un non-voyant avec nous depuis plus de 25 ans. Ce
n'est que ces derniers temps, lorsque son état de santé
s'est aggravé, qu'il a dû arrêter",
dit Daniella Bastien.
"Nous faisons le deuil de Sooresh. Il a une grande contribution
au sein d'Abaim", ajoute pour sa part, Marousia Bouvéry.
Le défunt avait interprété le morceau Dir
mwa Zan, en duo avec elle, sur l'album Lerla. Sur le
nouvel album, le morceau Misye Misel lui est dédié.