Week-End/SCOPE
VENDREDI 4 SEPTEMBRE 2008


JOSEPH LABONNE : TOMBALISTE-GRAVEUR

Une passion gravée dans le marbre

Couper le marbre, tracer les lettres, coups de ciseaux, coups de pinceaux… Et au soleil pour en finir. Le métier de tombaliste-graveur, présenté ainsi, à l'air d'un jeu d'enfant. Mais détrompez-vous ! Précision, concentration et habilité sont les outils primaires de l'artisan. Rencontre avec Joseph Labonne qui en a fait son métier.

Des sons tonitruants retentissent de l'arrière cours des Labonne à St Pierre. Petite radio posée à terre d'où émane la voix sonore d'un commentateur furieux se mêlant aux chants des oiseaux. Vêtue de sa robe verdoyante, Le Pouce se dresse majestueusement en arrière plan. La senteur de l'herbe fraîchement arrosée titille les narines. Le décor est planté. Recroquevillé sur un tabouret usé, l'homme semble indifférent au paysage qui l'entoure. Ses yeux noisette fixent ardemment le marbre posé sur une petite table ridée par le passage des années. Les calculs se multiplient dans sa tête... 12x6, 12x9. Furtivement, il balaie du regard un morceau de papier jauni où quelques lettres ont été griffonnés. Burin en main, les doigts de Joseph Labonne s'exécutent avec dextérité.

Étendard. Une pointe de fierté dans la voix, le tombaliste-graveur revit son parcours. Le regard profond devient hagard. Des souvenirs affluent. D'Evariste à Pierre. De Pierre à Joseph. De pères en fils. Nous en sommes à la troisième génération. Chez les Labonne, être tombaliste est avant tout une affaire de famille, une tradition que l'on cultive soigneusement. D'un ton posé et limpide, Joseph raconte : "Papa ti tou lé tan dir ki ene zour li pou mort et okenn so bann zenfan ine interese aprane grave lor marbre. Mé mwa mot ti souvan guet li et zamé mo ti demann li nanié." Joseph a appris de Pierre. Chaque coup de ciseaux donné était pour le jeune Joseph une leçon. Des heures à voir ce père cycliste manier le burin avec habilité. Curiosité se mêlant étrangement à une volonté inconnue. Néanmoins, ce ne sera seulement lorsque Pierre tarde à rendre un travail à un "Missié Blanc" que Joseph fait de son rêve une réalité.

Envol. Déjà conquit à l'époque par la calligraphie, Joseph se jette à l'eau avec pour outil simplement deux insipides paires de ciseaux. Ruminant dans des débarras, il découvre quelques marbres traînant inutilement. L'affaire est toute trouvée.

Puisant dans sa mémoire, ses moments privilégiés avec son père. Tap !Tap !Tap! Le rythme lui revient. Ses doigts effleurent timidement la froideur des marbres. Des ciseaux manipulés maladroitement. "Un ami m'a même taquiné lorsqu'il a aperçu mes deux grosses paires de ciseaux- Li dire moi Joseph ar sa ki pou fer sa la…" se remémore-t-il, un sourire timide se dressant sur ce visage ridé. Mais le regard de feu toujours active. Joseph ne se laisse pas démotiver. Tout au contraire, le petit homme s'entête et continue. De ses mains, des lettres juxtaposées avec soin apparaissent. Persévérant et concentré, il s'accroche. Finalement le travail est achevé. Et Joseph vit que c'était bon…Et c'est comme cela que tout a commencé.

Rudesse. Trente ans après, le créateur méticuleux continue à rendre hommage aux disparus. Burin entre les mains, cet officier du Bureau de La Société Buriale de Saint-Pierre accomplit un véritable travail d'artiste durant ses heures de détente.

Des épigraphes qu'il a gravé en différents styles décorent, colorient la dernière demeure de plusieurs disparus au cimetière. Sombre, distinguée, raffinée ou colorée-le choix des clients diffère, précise notre tombaliste. "Le travail dépend avant tout du texte que me donne le client. Et j'essaie tant bien que mal de respecter ce qu'il me demande de faire. " Il n'est certes pas donné à tout le monde de s'adonner à cet art funeste. Un travail de précision qui requiert énormément d'énergie et de patience, nous confie Joseph. "Si l'on est fatigué ou énervé, il faut bien s'arrêter quelques minutes. Car si l'on commet une faute, on ne peut nullement la gommer" commente-t-il. Un unique faux geste et tout est à refaire.

La rudesse de ce passe-temps décourage plus d'uns. Parmi ses frères, Joseph est le seul à avoir emprunté cette voie. Cependant hésitant, il avoue ne pas savoir si ses fils vont en faire autant. " Je préfère ne pas me prononcer " lance-t-il. Il semblerait que la jeune génération ait d'autres rêves. Néanmoins dans l'arrière cours de son humble demeure, les coups de ciseaux continuent à résonner et le tenace Joseph à perpétuer la tradition.


Étapes

Joseph procède par des étapes qu'il connaît désormais sur les bouts des doigts. Servant de support au marbre, du coton ou un morceau de tissu est éparpillé sur la table. Le carré de marbre déjà taillé y est déposé par la suite avec délicatesse. "Beaucoup de gens me donnent des marbres en céramiques pour graver. Mais c'est du fait main dont on a besoin pour ce travail. " Une fois la dimension calculée, le texte initial peut être aménagé sur le carré de marbre. Les outils sont tenus en inclination afin de former les lettres qui ont été précédemment tracées au crayon. Si le marbre est glacé, explique Joseph, avant de commencer à graver, il faut impérativement appliquer de la peinture à l'eau sur tout le marbre. (Quinze minutes au soleil à sécher). Joseph peut enfin commencer le travail assidu de la gravure. Ceci fait, une couche de peinture à l'huile est appliquée exclusivement sur les lettres gravées. Le marbre est mis à sécher jusqu'à le lendemain matin. Dans le but de perfectionner son travail, Joseph déverse de l'eau sur le marbre déjà gravé. Utilisant un autre carré de marbre glacé, il peut ainsi enlever la peinture qui dépasse. Et le marbre est fin prêt.