Couper le marbre, tracer les lettres, coups de ciseaux, coups
de pinceaux
Et au soleil pour en finir. Le métier
de tombaliste-graveur, présenté ainsi, à
l'air d'un jeu d'enfant. Mais détrompez-vous ! Précision,
concentration et habilité sont les outils primaires de
l'artisan. Rencontre avec Joseph Labonne qui en a fait son métier.
Des sons tonitruants retentissent de l'arrière cours des
Labonne à St Pierre. Petite radio posée à
terre d'où émane la voix sonore d'un commentateur
furieux se mêlant aux chants des oiseaux. Vêtue de
sa robe verdoyante, Le Pouce se dresse majestueusement en arrière
plan. La senteur de l'herbe fraîchement arrosée titille
les narines. Le décor est planté. Recroquevillé
sur un tabouret usé, l'homme semble indifférent
au paysage qui l'entoure. Ses yeux noisette fixent ardemment le
marbre posé sur une petite table ridée par le passage
des années. Les calculs se multiplient dans sa tête...
12x6, 12x9. Furtivement, il balaie du regard un morceau de papier
jauni où quelques lettres ont été griffonnés.
Burin en main, les doigts de Joseph Labonne s'exécutent
avec dextérité.
Étendard. Une pointe de fierté dans la voix,
le tombaliste-graveur revit son parcours. Le regard profond devient
hagard. Des souvenirs affluent. D'Evariste à Pierre. De
Pierre à Joseph. De pères en fils. Nous en sommes
à la troisième génération. Chez les
Labonne, être tombaliste est avant tout une affaire de famille,
une tradition que l'on cultive soigneusement. D'un ton posé
et limpide, Joseph raconte : "Papa ti tou lé tan
dir ki ene zour li pou mort et okenn so bann zenfan ine interese
aprane grave lor marbre. Mé mwa mot ti souvan guet li et
zamé mo ti demann li nanié." Joseph a appris
de Pierre. Chaque coup de ciseaux donné était pour
le jeune Joseph une leçon. Des heures à voir ce
père cycliste manier le burin avec habilité. Curiosité
se mêlant étrangement à une volonté
inconnue. Néanmoins, ce ne sera seulement lorsque Pierre
tarde à rendre un travail à un "Missié
Blanc" que Joseph fait de son rêve une réalité.
Envol. Déjà conquit à l'époque
par la calligraphie, Joseph se jette à l'eau avec pour
outil simplement deux insipides paires de ciseaux. Ruminant dans
des débarras, il découvre quelques marbres traînant
inutilement. L'affaire est toute trouvée.
Puisant dans sa mémoire, ses moments privilégiés
avec son père. Tap !Tap !Tap! Le rythme lui revient.
Ses doigts effleurent timidement la froideur des marbres. Des
ciseaux manipulés maladroitement. "Un ami m'a même
taquiné lorsqu'il a aperçu mes deux grosses paires
de ciseaux- Li dire moi Joseph ar sa ki pou fer sa la
"
se remémore-t-il, un sourire timide se dressant sur
ce visage ridé. Mais le regard de feu toujours active.
Joseph ne se laisse pas démotiver. Tout au contraire, le
petit homme s'entête et continue. De ses mains, des lettres
juxtaposées avec soin apparaissent. Persévérant
et concentré, il s'accroche. Finalement le travail est
achevé. Et Joseph vit que c'était bon
Et c'est
comme cela que tout a commencé.
Rudesse. Trente ans après, le créateur méticuleux
continue à rendre hommage aux disparus. Burin entre les
mains, cet officier du Bureau de La Société Buriale
de Saint-Pierre accomplit un véritable travail d'artiste
durant ses heures de détente.
Des épigraphes qu'il a gravé en différents
styles décorent, colorient la dernière demeure de
plusieurs disparus au cimetière. Sombre, distinguée,
raffinée ou colorée-le choix des clients diffère,
précise notre tombaliste. "Le travail dépend
avant tout du texte que me donne le client. Et j'essaie tant bien
que mal de respecter ce qu'il me demande de faire. " Il
n'est certes pas donné à tout le monde de s'adonner
à cet art funeste. Un travail de précision qui requiert
énormément d'énergie et de patience, nous
confie Joseph. "Si l'on est fatigué ou énervé,
il faut bien s'arrêter quelques minutes. Car si l'on commet
une faute, on ne peut nullement la gommer" commente-t-il.
Un unique faux geste et tout est à refaire.
La rudesse de ce passe-temps décourage plus d'uns. Parmi
ses frères, Joseph est le seul à avoir emprunté
cette voie. Cependant hésitant, il avoue ne pas savoir
si ses fils vont en faire autant. " Je préfère
ne pas me prononcer " lance-t-il. Il semblerait que la
jeune génération ait d'autres rêves. Néanmoins
dans l'arrière cours de son humble demeure, les coups de
ciseaux continuent à résonner et le tenace Joseph
à perpétuer la tradition.