INTERVIEW/PORTRAIT : TIKEN JAH FAKOLY
"Dire tout haut ce que personne n'osait dire
"
En chantant, il milite pour un monde plus juste. La sincérité
de son action lui a valu un profond respect qui s'étend
d'Afrique jusqu'en Occident où ses messages bousculent
les consciences. Sur fond de reggae, l'Ivoirien continue ce combat
qui l'a contraint à l'exil. Nous l'avons joint au téléphone
alors qu'il était en France, la semaine dernière.
Tiken Jah Fakoly sera à Maurice pour le Festival Sakifo.
"J'ai vu mon père subir des choses. J'ai vu qu'il
y avait tellement d'injustice autour de moi. Il y en avait partout.
Mais il n'y avait personne pour en parler. Personne n'osait
",
dit-il à Scope en préface à son histoire
qui commence bien avant sa naissance en 1968. Huit ans auparavant,
la Côte d'Ivoire obtenait son indépendance de la
France. Mais la liberté avait un goût amer. Cette
période post-colonialiste est marquée par de graves
turbulences sociales et politiques. Lègue maudit des colons,
entretenu par la soif de pouvoir des nouveaux maîtres. Dans
ce jeu, le peuple sert de pions. À 867 kilomètres
d'Abidjan, les 100 000 habitants de la ville d'Odienné
sont aussi directement marqués par le désastre.
Forgeron selon la tradition familiale, le père de Doumbia
Moussa Fakoly est de ceux qui en paieront les conséquences.
Ce silence par lesquel les injustices se perpétraient devient
assourdissant pour le jeune homme. C'est à cette époque
qu'il découvre le reggae: "J'écoutais Burning
Spear, Bob Marley. J'écoutais surtout leurs messages et
je me rendais compte que ce que dénonçait Bob, était
autour de moi", ajoute-t-il. En 1987, il crée
Djelys, son premier groupe musical. "Je suis entré
dans la musique pour dénoncer ces injustices et faire entendre
la voix de ceux qui souffrent en silence. Je suis venu dire tout
haut ce que personne n'osait dire." Il devient dès
lors Tiken Jah Fakoly.
Soldat. Dans notre conversation, il cite constamment Bob
Marley. Mais ce n'est pas uniquement son admiration pour le Jamaïcain
qui le conduit vers le reggae. À l'écoute du skang
et du rythme saccadé, il avait aussi compris que: "Le
reggae est une musique faite pour mener un combat." Lui,
avait pris l'engament d'être un soldat du peuple. C'est
sur la scène qu'il gagne en popularité. Ces écrits
reflétant la réalité de toute une population
qui l'adopte comme son porte-parole. Les débalancements
qui faussent le système électoral après la
mort du président Houphouët-Boigny en 1993 rendent
ses textes encore plus incisifs. La jeunesse se range derrière
lui. En 1996, il sort son premier album Mangercratie. Deux
ans après il joue en Europe. Cours d'histoire suit
en 1999 et Le Caméléon en 2000.
Occident. "La politique France Africa: c'est du
blaguer tuer. Ils nous vendent des armes. Pendant que nous nous
battons, ils pillent nos richesses. Et se disent être surpris
de voir l'Afrique toujours en guerre. Ils ont brûlé
le Congo, enflammé l'Angola. Ils cautionnent la dictature,
tout ça pour nous affamer", chante-t-il sur Françafrique
en 2003. Son message s'est adapté au contexte. Parlant
d'Afrique, il s'adresse aussi aux occidentaux à qui ils
offrent le portrait d'une autre réalité:
"Après l'abolition de l'esclavage, ils ont créé
la colonisation. Lorsque l'on a trouvé la solution, ils
ont créé la coopération. Comme on dénonce
cette situation, ils créent la mondialisation. Et sans
expliquer la mondialisation, c'est Babylone qui nous exploite",
chante-t-il. À Scope, il précise: "Depuis
cet album, beaucoup de jeunes Français se sont rendus comptent
que la politique occidentale en Afrique n'est pas à 100%
positive." De cela, il se dit: "fier ! Mais je
n'ai pas été le seul. Il y a aussi eu Alpha Blondy
et quelques autres qui ont pris le même engagement par le
reggae." Tiken Jah Fakoly, est d'ailleurs considéré
comme le digne successeur de l'auteur de Brigadier Sabadier.
Exilé. L'engagement du chanteur et son franc-parler
n'ont pas été sans conséquences sur sa vie.
Depuis 2003, il vît exilé au Mali après avoir
reçu de sérieuses menaces de mort en Côte
d'Ivoire. Il a aussi été déclaré personna
non grata au Sénégal. Lors d'un concert à
Dakar, il avait demandé au Président Wade de "quitter
le pouvoir s'il aime le Sénégal." Des propos
jugés "fracassants, insolents et discourtois"
par l'administration. Et à Scope, il rappelle: "En
Afrique, il y a des chefs d'États qui sont au pouvoir depuis
40 ans et qui gèrent les biens du pays comme leur chose.
Si nous ne faisons pas attention et si nous laissons cette situation
perdurait, les nouveaux croiront que c'est normal et feront la
même chose à leur tour." En 2004, il se
réaffirme et sort Coup de gueule.
Maux. La lutte pour la démocratie demeure l'une
de ses grandes priorités. Militant toujours contre les
injustices, il est aussi engagé contre la faim et ces autres
maux qui continuent à ronger l'Afrique. Parmi, il y a aussi
la corruption "Et elle ne concerne pas uniquement les
chefs d'États. Pour de la paperasserie, certains
fonctionnaires vous font patienter pendant des jours pour un document
qui peut être obtenu en une journée. Ils vous mettent
dans une situation où vous-même penserez avoir recours
à la corruption. Nos systèmes ne peuvent plus fonctionner
ainsi" ajoute-il.
Drop Dept. Tiken Jah Fakoly a collaboré avec différents
artistes sur des thèmes qui rejoignent son combat. Life
avec Dub Incorporation (album Diversité), Question
de peau avec Bernard Lavilliers, African Holocaust
aux côtés des Steel Pulse, Réveillez-Vous
avec Riké, Si si avec Pierpoljak, Electric
griot land (2006) avec Ba Cissoko, Africa Taferka avec
Idir sur l'album La France des couleurs, Ouvrez les frontières
avec Soprano sur Ouvrez les frontières et Soldier
avec Akon. Il est un des auteurs de l'album Drop the
Debt (2003), au profit de l'organisation altermondialiste
ATTAC et African Consciences. Il est pour l'annulation de la dette
des pays africains, et s'est rapproché du mouvement altermondialiste.
Il s'est aussi impliqué dans les manifestations anti-G8.
En octobre 2007, il lançait L'africain. Deux mois
plus tard, il s'embarquait dans une tournée qui prend fin
le 6 décembre 2008. Lors de sa tournée en France
en 2007, les bénéfices de ses concerts ont été
reversés à l'association qu'il dirige (Association
Toloni) pour la création d'écoles en Côte
d'Ivoire.
REGGAE : "Sur le même chemin que Bob Marley"
En 2003, Françafrique lui a valu la consécration
aux Victoires de la Musique dans la catégorie reggae/ragga/world.
Tiken Jah Fakoly voulait permettre à ses messages d'atteindre
une autre dimension. Mais l'artiste précise: "Je
ne fais pas du reggae pour recevoir des Grammy Awards ou des Disques
d'Or. Le reggae, ce n'est pas pour rouler en Ferrari" dit-il
à Scope. Une pointe d'agacement dans la voix, il
ajoute: "Sinon j'aurais fait comme le font ces jeunes
américains avec le dancehall ou avec du reggae rapiécé."
L'homme veut rester fidèle à lui-même
et à sa musique "Avec le reggae que je fais, je
ne pourrais pas m'acheter une Ferrari. Je préfère
mener mes combats. Je suis resté sur le même chemin
que Bob Marley, motivé par la même énergie
pour combattre l'injustice." Tel est, rappelle-t-il,
l'essence du reggae, cet élément qui le rend intemporel.
À Maurice pour: "Laisser des traces!"
"Je suis heureux de venir à la rencontre de mes
frères et surs mauriciens", dit Tiken Jah
Fakoly à Scope. Pour ce premier rendez-vous: "Nous
essaieront de faire un très grand concert. Nous ferons
de notre mieux pour laisser des traces chez vous." La
performance de son équipe, poursuit-il, sera aussi en fonction
"de ce que nous donnera le public. J'espère qu'il
chantera avec nous et qu'il nous donnera son énergie."
Il se dit impatient de vivre cette rencontre. S'il explique
ne pas beaucoup connaître la musique mauricienne, dans sa
voiture à Bamako, nous dit-il, "J'ai un CD mauricien
qui tourne." Il lui avait été offert par
un de ses amis d'Allemagne qui y avait assisté au concert
donné par ce groupe mauricien: les Otentikk Street Brothers.
"J'aime beaucoup leur musique, même si je ne comprends
pas les messages." Tiken Jah Fakoly ne manque pas de
souligner qu'il connaît aussi l'histoire de cet autre chanteur
rasta mauricien: "Celui qui a été assassiné
par les flics." À Maurice son passage sera aussi
une mission: "Je viens avec un message de paix, de justice,
d'égalité, de liberté d'expression."