Week-End/SCOPE
VENDREDI 25 JUILLET 2008


INTERVIEW/PORTRAIT : TIKEN JAH FAKOLY

"Dire tout haut ce que personne n'osait dire…"

En chantant, il milite pour un monde plus juste. La sincérité de son action lui a valu un profond respect qui s'étend d'Afrique jusqu'en Occident où ses messages bousculent les consciences. Sur fond de reggae, l'Ivoirien continue ce combat qui l'a contraint à l'exil. Nous l'avons joint au téléphone alors qu'il était en France, la semaine dernière. Tiken Jah Fakoly sera à Maurice pour le Festival Sakifo.

"J'ai vu mon père subir des choses. J'ai vu qu'il y avait tellement d'injustice autour de moi. Il y en avait partout. Mais il n'y avait personne pour en parler. Personne n'osait…", dit-il à Scope en préface à son histoire qui commence bien avant sa naissance en 1968. Huit ans auparavant, la Côte d'Ivoire obtenait son indépendance de la France. Mais la liberté avait un goût amer. Cette période post-colonialiste est marquée par de graves turbulences sociales et politiques. Lègue maudit des colons, entretenu par la soif de pouvoir des nouveaux maîtres. Dans ce jeu, le peuple sert de pions. À 867 kilomètres d'Abidjan, les 100 000 habitants de la ville d'Odienné sont aussi directement marqués par le désastre. Forgeron selon la tradition familiale, le père de Doumbia Moussa Fakoly est de ceux qui en paieront les conséquences.

Ce silence par lesquel les injustices se perpétraient devient assourdissant pour le jeune homme. C'est à cette époque qu'il découvre le reggae: "J'écoutais Burning Spear, Bob Marley. J'écoutais surtout leurs messages et je me rendais compte que ce que dénonçait Bob, était autour de moi", ajoute-t-il. En 1987, il crée Djelys, son premier groupe musical. "Je suis entré dans la musique pour dénoncer ces injustices et faire entendre la voix de ceux qui souffrent en silence. Je suis venu dire tout haut ce que personne n'osait dire." Il devient dès lors Tiken Jah Fakoly.

Soldat. Dans notre conversation, il cite constamment Bob Marley. Mais ce n'est pas uniquement son admiration pour le Jamaïcain qui le conduit vers le reggae. À l'écoute du skang et du rythme saccadé, il avait aussi compris que: "Le reggae est une musique faite pour mener un combat." Lui, avait pris l'engament d'être un soldat du peuple. C'est sur la scène qu'il gagne en popularité. Ces écrits reflétant la réalité de toute une population qui l'adopte comme son porte-parole. Les débalancements qui faussent le système électoral après la mort du président Houphouët-Boigny en 1993 rendent ses textes encore plus incisifs. La jeunesse se range derrière lui. En 1996, il sort son premier album Mangercratie. Deux ans après il joue en Europe. Cours d'histoire suit en 1999 et Le Caméléon en 2000.

Occident. "La politique France Africa: c'est du blaguer tuer. Ils nous vendent des armes. Pendant que nous nous battons, ils pillent nos richesses. Et se disent être surpris de voir l'Afrique toujours en guerre. Ils ont brûlé le Congo, enflammé l'Angola. Ils cautionnent la dictature, tout ça pour nous affamer", chante-t-il sur Françafrique en 2003. Son message s'est adapté au contexte. Parlant d'Afrique, il s'adresse aussi aux occidentaux à qui ils offrent le portrait d'une autre réalité:

"Après l'abolition de l'esclavage, ils ont créé la colonisation. Lorsque l'on a trouvé la solution, ils ont créé la coopération. Comme on dénonce cette situation, ils créent la mondialisation. Et sans expliquer la mondialisation, c'est Babylone qui nous exploite", chante-t-il. À Scope, il précise: "Depuis cet album, beaucoup de jeunes Français se sont rendus comptent que la politique occidentale en Afrique n'est pas à 100% positive." De cela, il se dit: "fier ! Mais je n'ai pas été le seul. Il y a aussi eu Alpha Blondy et quelques autres qui ont pris le même engagement par le reggae." Tiken Jah Fakoly, est d'ailleurs considéré comme le digne successeur de l'auteur de Brigadier Sabadier.

Exilé. L'engagement du chanteur et son franc-parler n'ont pas été sans conséquences sur sa vie. Depuis 2003, il vît exilé au Mali après avoir reçu de sérieuses menaces de mort en Côte d'Ivoire. Il a aussi été déclaré personna non grata au Sénégal. Lors d'un concert à Dakar, il avait demandé au Président Wade de "quitter le pouvoir s'il aime le Sénégal." Des propos jugés "fracassants, insolents et discourtois" par l'administration. Et à Scope, il rappelle: "En Afrique, il y a des chefs d'États qui sont au pouvoir depuis 40 ans et qui gèrent les biens du pays comme leur chose. Si nous ne faisons pas attention et si nous laissons cette situation perdurait, les nouveaux croiront que c'est normal et feront la même chose à leur tour." En 2004, il se réaffirme et sort Coup de gueule.

Maux. La lutte pour la démocratie demeure l'une de ses grandes priorités. Militant toujours contre les injustices, il est aussi engagé contre la faim et ces autres maux qui continuent à ronger l'Afrique. Parmi, il y a aussi la corruption "Et elle ne concerne pas uniquement les chefs d'États. Pour de la paperasserie, certains fonctionnaires vous font patienter pendant des jours pour un document qui peut être obtenu en une journée. Ils vous mettent dans une situation où vous-même penserez avoir recours à la corruption. Nos systèmes ne peuvent plus fonctionner ainsi" ajoute-il.

Drop Dept. Tiken Jah Fakoly a collaboré avec différents artistes sur des thèmes qui rejoignent son combat. Life avec Dub Incorporation (album Diversité), Question de peau avec Bernard Lavilliers, African Holocaust aux côtés des Steel Pulse, Réveillez-Vous avec Riké, Si si avec Pierpoljak, Electric griot land (2006) avec Ba Cissoko, Africa Taferka avec Idir sur l'album La France des couleurs, Ouvrez les frontières avec Soprano sur Ouvrez les frontières et Soldier avec Akon. Il est un des auteurs de l'album Drop the Debt (2003), au profit de l'organisation altermondialiste ATTAC et African Consciences. Il est pour l'annulation de la dette des pays africains, et s'est rapproché du mouvement altermondialiste. Il s'est aussi impliqué dans les manifestations anti-G8.

En octobre 2007, il lançait L'africain. Deux mois plus tard, il s'embarquait dans une tournée qui prend fin le 6 décembre 2008. Lors de sa tournée en France en 2007, les bénéfices de ses concerts ont été reversés à l'association qu'il dirige (Association Toloni) pour la création d'écoles en Côte d'Ivoire.


REGGAE : "Sur le même chemin que Bob Marley"

En 2003, Françafrique lui a valu la consécration aux Victoires de la Musique dans la catégorie reggae/ragga/world. Tiken Jah Fakoly voulait permettre à ses messages d'atteindre une autre dimension. Mais l'artiste précise: "Je ne fais pas du reggae pour recevoir des Grammy Awards ou des Disques d'Or. Le reggae, ce n'est pas pour rouler en Ferrari" dit-il à Scope. Une pointe d'agacement dans la voix, il ajoute: "Sinon j'aurais fait comme le font ces jeunes américains avec le dancehall ou avec du reggae rapiécé." L'homme veut rester fidèle à lui-même et à sa musique "Avec le reggae que je fais, je ne pourrais pas m'acheter une Ferrari. Je préfère mener mes combats. Je suis resté sur le même chemin que Bob Marley, motivé par la même énergie pour combattre l'injustice." Tel est, rappelle-t-il, l'essence du reggae, cet élément qui le rend intemporel.


À Maurice pour: "Laisser des traces!"

"Je suis heureux de venir à la rencontre de mes frères et sœurs mauriciens", dit Tiken Jah Fakoly à Scope. Pour ce premier rendez-vous: "Nous essaieront de faire un très grand concert. Nous ferons de notre mieux pour laisser des traces chez vous." La performance de son équipe, poursuit-il, sera aussi en fonction "de ce que nous donnera le public. J'espère qu'il chantera avec nous et qu'il nous donnera son énergie." Il se dit impatient de vivre cette rencontre. S'il explique ne pas beaucoup connaître la musique mauricienne, dans sa voiture à Bamako, nous dit-il, "J'ai un CD mauricien qui tourne." Il lui avait été offert par un de ses amis d'Allemagne qui y avait assisté au concert donné par ce groupe mauricien: les Otentikk Street Brothers. "J'aime beaucoup leur musique, même si je ne comprends pas les messages." Tiken Jah Fakoly ne manque pas de souligner qu'il connaît aussi l'histoire de cet autre chanteur rasta mauricien: "Celui qui a été assassiné par les flics." À Maurice son passage sera aussi une mission: "Je viens avec un message de paix, de justice, d'égalité, de liberté d'expression."