Week-End/SCOPE
VENDREDI 27 JUIN 2008



INTERVIEW Imran Dhannoo

Drogue : "On constate quel point la demande est importante à Maurice"

La situation touchant au trafic de drogue à Maurice reste préoccupante. Constatant une hausse dans l'incidence il devient nécessaire, dit Imran Dhannoo, pour le pays de définir et de mettre en application une vraie politique de prévention. Des décisions sont aussi attendues pour éviter une crise sur le dossier de la Méthadone dont l'introduction a révolutionné le traitement. Par ailleurs, la corrélation VIH/ SIDA et la drogue est un autre facteur qui, rappelle-t-il fait appel à la collaboration de tout un chacun.

À l'approche de la Journée Internationale contre l'abus de drogue, comment résumerez-vous la situation qui prévaut à Maurice?

De 1982, où le brown sugar est entré sur le marché mauricien, à ce jour le phénomène a toujours été présent. Cette drogue reste toujours disponible sur le marché, sa prévalence et son incidence ont augmenté. La drogue est bel est bien un problème majeur. Il a donné naissance à l'explosion du SIDA à Maurice. Si nous ne faisons pas attention notre ressource humaine sera affectée. Cette situation est dangereuse. Quand il y a de grandes arrestations, se rend compte de la quantité de drogue qui entre à Maurice. Avec les risques que l'on voit les trafiquants et les passeurs prendre, on constate quel point la demande est importante à Maurice.

Quel est le profil de ceux qui sont aujourd'hui dans ce trafic?

Après les trafiquants d'opium reconvertis dans le brown sugar et leurs proches qui ont pris la relève dans les années 90/2000, je parlerai d'une troisième génération de trafiquants qui opère en ce moment. Elle comprend beaucoup de personnes qui ont trouvé en ce trafic un moyen d'avoir pignon sur rue. Elles sont engagées dans le trafic de brown sugar et de Subutex en même temps. Ce sont à l'origine des personnes au-dessus de tous soupçons et qui n'ont pas le profil du trafiquant classique. Ils sont souvent de gros grossistes financés par d'autres individus. Avec ce nouveau schéma le trafic continue sans interruption. Nous le voyons d'ailleurs en prison. Pour moi, il n'y a jamais eu de pénurie de drogues à Maurice.

À quoi attribuer la hausse dans l'incidence, dont vous avez parlé?

Différents facteurs contribuent à rendre les jeunes vulnérables à la tentation. Au niveau psychologique on en retrouve de nos jours de plus en plus qui au moindre petit problème entrent dans une dépression qui les pousse à l'acte: tentative de suicide, consommation de drogue, etc. On note aussi que plusieurs personnes touchées proviennent d'environnement social et familial difficile. Il a aussi le facteur mode: dans une société qui va vite et où les repères n'existent plus. Nous constatons aussi une grande démission parentale. La majorité des new comers sont issus de milieux brisés. Je ne dis pas que les autres sont à l'abri. Les facteurs de risque sont présents partout. Nous vivons dans une société qui met l'emphase sur la satisfaction instantanée. Depuis quelques années, il y a des liens de plus en plus étroits entre la prise de drogue et l'acte sexuel. Des jeunes entrent dans la drogue pour booster leur performance sexuelle. Beaucoup le font à travers des comprimés.

Quelle est la situation quand on parle de prévention?

La prévention reste le parent pauvre dans la lutte contre les drogues licites et illicites. Nous n'avons, malheureusement, pas une bonne politique systémique de prévention contre les drogues à Maurice. En général, nous notons que ce sont essentiellement les ONG qui ont toujours été de l'avant dans ce domaine. Au niveau des établissements scolaires, par exemple, nous avons entendu parler d'une unité de prévention au sein du ministère de l'Éducation depuis les année 80. Mais est-ce qu'elle fonctionne ? God knows ! Entre-temps, il n'y a toujours pas de politique de prévention dans les collèges sinon des programmes ad-hoc qui durent sur une période donnée le temps d'un projet. La NATRESA a un projet pour les collèges, mais ce que je regrette c'est que c'est sporadique. C'est le même phénomène qui revient dans les autres secteurs de la société, au sein des organisations religieuses, dans les regroupements d'employés et autres. Il y a des campagnes de prévention, mais elles ne sont pas soutenues dans le temps alors qu'elles auraient dû être permanentes.

Qu'est-ce qui justifierait une telle démarche ?

Le problème de drogue est réel à Maurice. Et nous notons qu'il y a un rajeunissement des consommateurs de drogue en général. Nous pouvons certainement travailler pour réduire le nombre de nouveau cas. Plusieurs des jeunes qui touchent aux drogues sont scolarisés et c'est plus facile de les toucher dans leurs établissements. C'est aussi le cas dans les prisons où l'on peut contrôler l'auditoire. Je pense aussi qu'une discrimination est nécessaire dans les régions où il y a un problème constant de drogue. Des programmes de prévention permanents y sont nécessaires. Dans le National Drug Control Master Plan, le Dr Sulliman et moi-même avions précisé que la prévention reste le fer de lance de la lutte contre la drogue. Et nous avions fait une série de recommandations pour chaque secteur. Combien ont été mises en application ? C'est vrai que les organisations lancent des actions. La NATRESA, par exemple a remplacé la National Prevention Unit par la Community Prevention Program. Mais est-ce que cela fait vraiment une différence? Souvent il n'y a pas suivi dans ce qui est commencé. C'est pourquoi il serait important d'avoir une vraie politique de prévention.

Quelle devrait être la philosophie d'une telle politique ?

Il y a plusieurs approches. L'une est basée sur l'information et l'éducation. L'autre préconise le changement de comportement. Ce qui devrait aider la personne à faire face. La prévention doit aussi avoir une dimension récréative et une dimension morale. Chacun de ces aspects est nécessaire pour une politique efficace.

Quels sont les retombées de l'introduction de la Méthadone dans le traitement des personnes dépendantes aux opiacés?

L'introduction de la Méthadone a marqué un tournant dans la lutte contre la drogue. Après des années on peut enfin dire que le vrai traitement a commencé. Mais avec l'arrivée de la Méthadone, d'autres problèmes sont apparus surtout dans la manière dont ce dossier est géré. Il y a trois centres référents y compris le Centre Goomany. Nous préparons les patients qui seront placés sous Méthadone et nous faisons le suivi auprès d'eux. Le Rapid Situation Assessment de 2004 estimait le nombre de UDVI à 17 000. Il y en a aujourd'hui plus de 20 000. Avec l'arrivée de la Méthadone, le changement positif noté chez les premiers patients a encouragé les autres à vouloir y avoir accès. Il y a donc eu un rush vers les centres. Nos listes d'attente sont longues et les nouvelles demandes sont constantes. En ce moment, ceux que nous référons avaient été enregistrés en mars 2007. Il est aussi devenu nécessaire d'augmenter le nombre de points de dispensation. Il y a eu des incidents à Candos. 277 patients doivent prendre leurs doses régulièrement à l'hôpital Jeetoo, ailleurs aussi la tension monte. Je salue le personnel médical du National Detoxification Centre et ceux basés dans les centres de dispensation. Ils nous aident vraiment. Mais ils travaillent dans des conditions difficiles et sont sous pression. Sur le dossier de la Méthadone, si nous ne faisons pas attention la situation deviendra explosive et incontrôlable.

Que faudrait-il faire pour éviter cela?

Nous sommes arrivés à un stade où des décisions administratives doivent être prises et cela doit se faire au plus haut niveau. Il faut augmenter les points de dispensation et avoir un meilleur cadre et contrôle. En absence de testes d'urine plusieurs patients continuent à prendre d'autres produits. Il y a déjà eu des morts par overdose parmi ceux qui sont sur Méthadone. Un autre problème concerne le renouvellement des ordonnances. Il se fait par des médecins du National Detox Centre qui viennent chez nous tous les jours pour rencontrer une quarantaine de patients. Tout personnel doit se mobiliser pour ce travail alors que nous avons d'autres priorités. On se retrouve à faire le travail du ministère de la Santé. J'ai déploré cette situation auprès du ministre Faugoo, il m'a demandé d'être patient. Nous allons vers une crise. Le renouvellement doit être fait ailleurs.

Comment se passe le programme d'échange de seringues à votre niveau?

Depuis janvier 2008 nous avons donné 14 214 seringues lors de 56 sessions. Nous n'en avons pas récupéré autant. En dépit des amendements apportés la loi les personnes ont toujours peur d'être arrêtées avec leur matériel usé. Donner des seringues propres contribue à diminuer incidence du VIH. Elle devient aussi une occasion de débuter un dialogue avec les patients.

Quels sont les autres aspects à prendre en considération pour une lutte efficace?

Il faut avant tout qu'il y ait The right person in the right place et une vraie volonté politique. Il faut aussi un monitoring du travail entrepris pour voir aussi ce qui est fait de l'argent public qui est investi dans ce combat.

Votre message dans le cadre du 26 juin ?

Le combat contre la drogue ne peut s'arrêter au 26 juin. Il continue chaque jour. Chacun a sa part de responsabilité. Je lance appel contre l'indifférence et demande aux organismes privés d'investir dans le social comme le font déjà certaines compagnies. Aujourd'hui, il est important que chacun aide à sa façon surtout à cause de la problématique du SIDA. Il est important que nous parvenions à diminuer l'incidence : réduire le nombre de nouveaux consommateurs et aider un plus grand nombre à s'en sortir.


26 juin…

Le 26 juin, le monde observera la journée internationale contre l'abus de drogue et le trafic illicite. Une occasion pour les différents pays de réfléchir sur l'impact des drogues sur les sociétés. À Maurice, les torts causés restent conséquents. En sus des dégâts occasionnés sur les individus, des répercussions directes sont aussi ressenties au niveau de la société dans son ensemble. La drogue et le trafic sont étroitement associés à la montée de la criminalité et de la violence, à la propagation du VIH, à la pauvreté, entre autres. Jusqu'ici, Maurice est le pays africain avec la plus haute prévalence dans la consommation d'héroïne, et se présente en terme de pourcentage, comme étant le deuxième consommateur mondial. Les derniers chiffres sont attendus dans le prochain rapport de l'Office des Nations Unies contre les Drogues et les Crimes dont la publication coïncidera avec le 26 juin. À Maurice, en se basant sur les chiffres du Rapid Situation Assessement de 2004, les observateurs parlent aujourd'hui d'une population de consommateurs d'opiacés qui dépasserait les 20 000. Parmi, de plus en plus de jeunes et de femmes. Soutenu par des approximations, le copinage, la corruption, l'indifférence et le trafic continuent de prospérer.

À souligner que les activités du 26 juin seront organisées autour du thème Do drugs control your life? Your life. Your community. No place for drugs.