INTERVIEW Imran Dhannoo
Drogue : "On constate quel point la demande est importante
à Maurice"
La situation touchant au trafic de drogue à Maurice
reste préoccupante. Constatant une hausse dans l'incidence
il devient nécessaire, dit Imran Dhannoo, pour le pays
de définir et de mettre en application une vraie politique
de prévention. Des décisions sont aussi attendues
pour éviter une crise sur le dossier de la Méthadone
dont l'introduction a révolutionné le traitement.
Par ailleurs, la corrélation VIH/ SIDA et la drogue est
un autre facteur qui, rappelle-t-il fait appel à la collaboration
de tout un chacun.
À l'approche de la Journée Internationale contre
l'abus de drogue, comment résumerez-vous la situation qui
prévaut à Maurice?
De 1982, où le brown sugar est entré sur le marché
mauricien, à ce jour le phénomène a toujours
été présent. Cette drogue reste toujours
disponible sur le marché, sa prévalence et son incidence
ont augmenté. La drogue est bel est bien un problème
majeur. Il a donné naissance à l'explosion du SIDA
à Maurice. Si nous ne faisons pas attention notre ressource
humaine sera affectée. Cette situation est dangereuse.
Quand il y a de grandes arrestations, se rend compte de la quantité
de drogue qui entre à Maurice. Avec les risques que l'on
voit les trafiquants et les passeurs prendre, on constate quel
point la demande est importante à Maurice.
Quel est le profil de ceux qui sont aujourd'hui dans ce trafic?
Après les trafiquants d'opium reconvertis dans le brown
sugar et leurs proches qui ont pris la relève dans les
années 90/2000, je parlerai d'une troisième génération
de trafiquants qui opère en ce moment. Elle comprend beaucoup
de personnes qui ont trouvé en ce trafic un moyen d'avoir
pignon sur rue. Elles sont engagées dans le trafic de brown
sugar et de Subutex en même temps. Ce sont à l'origine
des personnes au-dessus de tous soupçons et qui n'ont pas
le profil du trafiquant classique. Ils sont souvent de gros grossistes
financés par d'autres individus. Avec ce nouveau schéma
le trafic continue sans interruption. Nous le voyons d'ailleurs
en prison. Pour moi, il n'y a jamais eu de pénurie de drogues
à Maurice.
À quoi attribuer la hausse dans l'incidence, dont vous
avez parlé?
Différents facteurs contribuent à rendre les jeunes
vulnérables à la tentation. Au niveau psychologique
on en retrouve de nos jours de plus en plus qui au moindre petit
problème entrent dans une dépression qui les pousse
à l'acte: tentative de suicide, consommation de drogue,
etc. On note aussi que plusieurs personnes touchées proviennent
d'environnement social et familial difficile. Il a aussi le facteur
mode: dans une société qui va vite et où
les repères n'existent plus. Nous constatons aussi une
grande démission parentale. La majorité des new
comers sont issus de milieux brisés. Je ne dis pas
que les autres sont à l'abri. Les facteurs de risque sont
présents partout. Nous vivons dans une société
qui met l'emphase sur la satisfaction instantanée. Depuis
quelques années, il y a des liens de plus en plus étroits
entre la prise de drogue et l'acte sexuel. Des jeunes entrent
dans la drogue pour booster leur performance sexuelle.
Beaucoup le font à travers des comprimés.
Quelle est la situation quand on parle de prévention?
La prévention reste le parent pauvre dans la lutte contre
les drogues licites et illicites. Nous n'avons, malheureusement,
pas une bonne politique systémique de prévention
contre les drogues à Maurice. En général,
nous notons que ce sont essentiellement les ONG qui ont toujours
été de l'avant dans ce domaine. Au niveau des établissements
scolaires, par exemple, nous avons entendu parler d'une unité
de prévention au sein du ministère de l'Éducation
depuis les année 80. Mais est-ce qu'elle fonctionne ? God
knows ! Entre-temps, il n'y a toujours pas de politique de prévention
dans les collèges sinon des programmes ad-hoc qui durent
sur une période donnée le temps d'un projet. La
NATRESA a un projet pour les collèges, mais ce que je regrette
c'est que c'est sporadique. C'est le même phénomène
qui revient dans les autres secteurs de la société,
au sein des organisations religieuses, dans les regroupements
d'employés et autres. Il y a des campagnes de prévention,
mais elles ne sont pas soutenues dans le temps alors qu'elles
auraient dû être permanentes.
Qu'est-ce qui justifierait une telle démarche ?
Le problème de drogue est réel à Maurice.
Et nous notons qu'il y a un rajeunissement des consommateurs de
drogue en général. Nous pouvons certainement travailler
pour réduire le nombre de nouveau cas. Plusieurs des jeunes
qui touchent aux drogues sont scolarisés et c'est plus
facile de les toucher dans leurs établissements. C'est
aussi le cas dans les prisons où l'on peut contrôler
l'auditoire. Je pense aussi qu'une discrimination est nécessaire
dans les régions où il y a un problème constant
de drogue. Des programmes de prévention permanents y sont
nécessaires. Dans le National Drug Control Master Plan,
le Dr Sulliman et moi-même avions précisé
que la prévention reste le fer de lance de la lutte contre
la drogue. Et nous avions fait une série de recommandations
pour chaque secteur. Combien ont été mises en application
? C'est vrai que les organisations lancent des actions. La NATRESA,
par exemple a remplacé la National Prevention Unit par
la Community Prevention Program. Mais est-ce que cela fait
vraiment une différence? Souvent il n'y a pas suivi dans
ce qui est commencé. C'est pourquoi il serait important
d'avoir une vraie politique de prévention.
Quelle devrait être la philosophie d'une telle politique
?
Il y a plusieurs approches. L'une est basée sur l'information
et l'éducation. L'autre préconise le changement
de comportement. Ce qui devrait aider la personne à faire
face. La prévention doit aussi avoir une dimension récréative
et une dimension morale. Chacun de ces aspects est nécessaire
pour une politique efficace.
Quels sont les retombées de l'introduction de la Méthadone
dans le traitement des personnes dépendantes aux opiacés?
L'introduction de la Méthadone a marqué un tournant
dans la lutte contre la drogue. Après des années
on peut enfin dire que le vrai traitement a commencé. Mais
avec l'arrivée de la Méthadone, d'autres problèmes
sont apparus surtout dans la manière dont ce dossier est
géré. Il y a trois centres référents
y compris le Centre Goomany. Nous préparons les patients
qui seront placés sous Méthadone et nous faisons
le suivi auprès d'eux. Le Rapid Situation Assessment
de 2004 estimait le nombre de UDVI à 17 000. Il y en a
aujourd'hui plus de 20 000. Avec l'arrivée de la Méthadone,
le changement positif noté chez les premiers patients a
encouragé les autres à vouloir y avoir accès.
Il y a donc eu un rush vers les centres. Nos listes d'attente
sont longues et les nouvelles demandes sont constantes. En ce
moment, ceux que nous référons avaient été
enregistrés en mars 2007. Il est aussi devenu nécessaire
d'augmenter le nombre de points de dispensation. Il y a eu des
incidents à Candos. 277 patients doivent prendre leurs
doses régulièrement à l'hôpital Jeetoo,
ailleurs aussi la tension monte. Je salue le personnel médical
du National Detoxification Centre et ceux basés dans les
centres de dispensation. Ils nous aident vraiment. Mais ils travaillent
dans des conditions difficiles et sont sous pression. Sur le dossier
de la Méthadone, si nous ne faisons pas attention la situation
deviendra explosive et incontrôlable.
Que faudrait-il faire pour éviter cela?
Nous sommes arrivés à un stade où des décisions
administratives doivent être prises et cela doit se faire
au plus haut niveau. Il faut augmenter les points de dispensation
et avoir un meilleur cadre et contrôle. En absence de testes
d'urine plusieurs patients continuent à prendre d'autres
produits. Il y a déjà eu des morts par overdose
parmi ceux qui sont sur Méthadone. Un autre problème
concerne le renouvellement des ordonnances. Il se fait par des
médecins du National Detox Centre qui viennent chez nous
tous les jours pour rencontrer une quarantaine de patients. Tout
personnel doit se mobiliser pour ce travail alors que nous avons
d'autres priorités. On se retrouve à faire le travail
du ministère de la Santé. J'ai déploré
cette situation auprès du ministre Faugoo, il m'a demandé
d'être patient. Nous allons vers une crise. Le renouvellement
doit être fait ailleurs.
Comment se passe le programme d'échange de seringues
à votre niveau?
Depuis janvier 2008 nous avons donné 14 214 seringues lors
de 56 sessions. Nous n'en avons pas récupéré
autant. En dépit des amendements apportés la loi
les personnes ont toujours peur d'être arrêtées
avec leur matériel usé. Donner des seringues propres
contribue à diminuer incidence du VIH. Elle devient aussi
une occasion de débuter un dialogue avec les patients.
Quels sont les autres aspects à prendre en considération
pour une lutte efficace?
Il faut avant tout qu'il y ait The right person in the right
place et une vraie volonté politique. Il faut aussi un
monitoring du travail entrepris pour voir aussi ce qui est fait
de l'argent public qui est investi dans ce combat.
Votre message dans le cadre du 26 juin ?
Le combat contre la drogue ne peut s'arrêter au 26 juin.
Il continue chaque jour. Chacun a sa part de responsabilité.
Je lance appel contre l'indifférence et demande aux organismes
privés d'investir dans le social comme le font déjà
certaines compagnies. Aujourd'hui, il est important que chacun
aide à sa façon surtout à cause de la problématique
du SIDA. Il est important que nous parvenions à diminuer
l'incidence : réduire le nombre de nouveaux consommateurs
et aider un plus grand nombre à s'en sortir.
26 juin
Le 26 juin, le monde observera la journée internationale
contre l'abus de drogue et le trafic illicite. Une occasion pour
les différents pays de réfléchir sur l'impact
des drogues sur les sociétés. À Maurice,
les torts causés restent conséquents. En sus des
dégâts occasionnés sur les individus, des
répercussions directes sont aussi ressenties au niveau
de la société dans son ensemble. La drogue et le
trafic sont étroitement associés à la montée
de la criminalité et de la violence, à la propagation
du VIH, à la pauvreté, entre autres. Jusqu'ici,
Maurice est le pays africain avec la plus haute prévalence
dans la consommation d'héroïne, et se présente
en terme de pourcentage, comme étant le deuxième
consommateur mondial. Les derniers chiffres sont attendus dans
le prochain rapport de l'Office des Nations Unies contre les Drogues
et les Crimes dont la publication coïncidera avec le 26 juin.
À Maurice, en se basant sur les chiffres du Rapid Situation
Assessement de 2004, les observateurs parlent aujourd'hui
d'une population de consommateurs d'opiacés qui dépasserait
les 20 000. Parmi, de plus en plus de jeunes et de femmes. Soutenu
par des approximations, le copinage, la corruption, l'indifférence
et le trafic continuent de prospérer.
À souligner que les activités du 26 juin seront
organisées autour du thème Do drugs control your
life? Your life. Your community. No place for drugs.