Week-End/SCOPE
VENDREDI 27 JUIN 2008



SOCIÉTÉ : DON D'ORGANES

Un sujet tabou

L'année dernière, le jeune chanteur français Grégory Lemarchal est décédé des suites d'une mucoviscidose. Il était en attente d'une greffe de poumon… De tels drames n'arrivent pas qu'ailleurs et qu'aux autres. À Maurice, également, des malades comptent sur des dons d'organes pour survivre. La transplantation rénale et la greffe de la cornée sont les seules interventions du genre pratiquées actuellement ici. Faut-il encore trouver un donneur. Le sujet demeure tabou, même après la loi votée en 2006.

Il y a quatre ans, Sanjay a subi une transplantation rénale. Grâce à son jeune frère qui lui a fait don d'un rein, il a recommencé à vivre normalement. "Je me sens bien. Je dois simplement prendre mes médicaments tous les jours. Je ne finirai jamais de remercier mon frère de m'avoir sauvé la vie."

Comme Sanjay, ils sont nombreux à souffrir et attendent que quelqu'un veuille bien leur faire don d'un organe. Mais ce n'est pas une décision facile. Se faire opérer alors qu'on est en bonne santé, enlever une partie de soi pour sauver la vie d'un autre… cela fait peur. Plus facile à dire qu'à faire. "C'est une peur que l'on peut comprendre. Même lorsqu'on doit subir une intervention pour sa propre santé on a peur", avance le Dr Rajiv Upadhyaya, consultant à l'hôpital de Rose-Belle.

Famille. Toujours est-il que comparé à l'Inde, par exemple, on trouve des donneurs plus facilement, alors qu'en Angleterre, les organes sont prélevés sur les cadavres. "Les donneurs mauriciens sont principalement des membres de la famille, comme l'autorise la loi actuellement en vigueur." Si une personne n'ayant pas de lien familial avec le malade veut lui faire don d'un rein, il lui faudra jurer un affidavit. Le Human Tissue (Removal, Preservation and Transplant) Act voté en 2006 n'a pas encore été promulgué (voir hors-texte). Cette loi vise à faciliter le prélèvement d'organes sur des volontaires ou des personnes décédées avec l'autorisation de leur famille.

Ces difficultés expliquent sans doute pourquoi les greffes de rein ne sont pas des interventions courantes. En effet, depuis 1991, date des premières transplantations dans le secteur public, à ce jour, seulement 275 cas ont été enregistrés. "Il n'y a eu que 2 rejets sur les 275 cas", précise le Dr Upadhyaya. En effet, les cinq premières années suivant l'intervention sont décisives quant à la survie du malade. Les pourcentages de réussite enregistrés entre 1 à 5 ans sont respectivement de 90% et 75%. Le patient devra toutefois, prendre des médicaments à vie.

Risques. Quant à savoir s'il y a des risques pour le donneur, notre interlocuteur souligne que les études internationales ont démontré que la durée de vie des donneurs est supérieure à la normale. Il précise: "Ce n'est pas parce qu'ils ont donné un rein, mais parce qu'ils ont fait une série de tests avant de pouvoir faire don."

Pour ce qui est des risques lors de l'intervention elle-même, le Dr Upadhyaya fait ressortir qu'il y a toujours un risque quand on fait une anesthésie générale et pour n'importe quelle cause. "Mais à ce jour, personne n'est décédée lors d'une transplantation rénale dans nos hôpitaux. Si on peut parler de complications, il n'y a eu que deux cas qui ont développé une hernie au niveau de la cicatrice."

Cornée. L'autre greffe d'organe pratiquée dans nos hôpitaux est celle de la cornée. Celle ci est possible depuis une vingtaine d'années grâce au soutien du Lions Club de Port-Louis (voir hors-texte). La cornée ne pouvant être prélevée que sur les personnes décédées, il faut donc en faire venir de l'étranger. Actuellement, du Sri Lanka. Le résultat est que l'hôpital des yeux de Moka doit attendre de recevoir des cornées du Lions Club pour pouvoir faire les interventions. "Nous avons actuellement une trentaine de cas en attente. Nous procédons aux greffes au fur et à mesure que le Lions Club nous fournit les cornées. Nous leur sommes d'ailleurs très reconnaissants pour cela", avance le Dr Hassenjee Daureeawoo, consultant à l'hôpital de Moka.

Pour les 12 derniers mois, une quinzaine de greffes de cornées ont été réalisées. La principale cause menant à une telle intervention est la kératocône. Il s'agit d'une déformation progressive de la cornée, survenant après l'âge de la puberté. Les personnes les plus touchées se situent dans la fourchette de 20 à 40 ans. Les autres cas relèvent de l'opacité cornéenne due à un traumatisme ou une infection.

Rejets. La greffe de la cornée n'est pas la première option du traitement. Pour la kératocône, par exemple, des verres et des lentilles sont utilisées pour corriger la vision. "Mais à un certain stade de la maladie, la cornée devient opaque. Il faut alors avoir recours à la greffe", poursuit le Dr Daureeawoo. Il ajoute que les chances de réussite sont très grandes et que les rejets sont très rares. Les premières semaines sont les plus délicates. Le risque de rejet diminue avec le temps. Toutefois, le patient devra attendre au moins un an avant d'avoir un résultat définitif. "Au départ, la vision est un peu floue. Puis, elle va en s'améliorant. Il faut attendre 18 mois pour enlever le fil." Pendant ce temps, le patient devra appliquer des gouttes oculaires. Le Dr Daureeawoo précise aussi que c'est seulement la cornée qu'on remplace, soit un tissus de 7-8 mm et non pas l'œil en entier.

Si la loi de 2006 était appliquée, on aurait pu obtenir les cornées sur place et ainsi permettre à un plus grand nombre de patients d'être opérés. Tout en reconnaissant ce fait, le Dr Daureeawoo avance que c'est un processus qui va prendre du temps. "Il faut sensibiliser la population. Il y a encore des préjugés." Le Dr Uppadhyaya reconnaît lui aussi que l'application de la loi aurait permis un plus grand nombre d'interventions, mais ne veut pas faire de commentaires à ce sujet.


La banque des yeux attend la loi

La banque des yeux est un vieux projet du Lions Club qui attend d'être concrétisé. "Les équipements sont à l'hôpital de Candos, des techniciens ont été formés, mais nous attendons que la loi sur le don d'organes soit promulguée pour qu'elle soit opérationnelle", avance Eric Quenette du Lions Club de Port-Louis. Ce dernier fait ressortir que ce projet a été travaillé en collaboration avec le ministère de la Santé. Deux techniciens ont ainsi pu être formés à la banque des yeux de France.

Les premières greffes à Maurice remontent aux années 80 et les greffons arrivaient d'Afrique du Sud. Mais les interventions sont interrompues en 1987 car "l'Afrique du Sud ne pouvait plus nous fournir de greffon", précise Eric Quenette. Elles reprendront en 1997, grâce à une nouvelle collaboration avec le Sri Lanka. "La Organ and Tissue Bank du Sri Lanka, gérée par un Lion nous fournit, depuis le début de cette année, 2 greffons chaque 3 mois, quand c'est disponible." Eric Quenette ajoute que le Sri Lanka ne sert pas uniquement Maurice, mais 42 pays à travers le monde.

Si le Lions Club n'achète pas les cornées, il doit, en revanche, contribuer aux frais de roulement de la Organ and Tissue Bank du Sri Lanka. Que ce soit en matière d'équipement, de personnel ou de traitement des greffons. Des levers de fonds sont organisés pour cela et Eric Quenette tient à remercier le public mauricien pour sa générosité.

Actuellement, le Lions Club de Maurice organise la campagne Sight First II. Des billets de loterie sont en vente à Rs 100 et l'unique prix est un appartement d'une valeur de Rs 4m à Quatre-Bornes. L'argent recueilli lors de cette campagne servira non seulement à financer la greffe de la cornée, mais aussi, "de grosses améliorations à l'hôpital de Moka."


Pour qui ?

Les personnes concernées par la transplantation rénale sont ceux dont les deux reins ne fonctionnent plus. Cela peut résulter d'une pathologie des reins, mais aussi d'une complication liée au diabète ou à l'hypertension. Le dialyse se pose comme premier traitement. Mais ce processus s'avère long, difficile et douloureux. Il reviendra au médecin traitant de juger de la nécessité d'une greffe ou pas. "Nous ne faisons pas de pression sur les patients", précise le Dr Upadhyaya.

Concernant les donneurs, n'importe qui, en bonne santé, peut se porter volontaire pour faire don d'un rein. Il devra toutefois être compatible avec le malade. Une série de tests seront effectués, une fois le donneur identifié, afin de juger s'il est en état de subir une telle intervention. Le donneur, reprend sa vie normalement, après la transplantation.