SOCIÉTÉ : DON D'ORGANES
Un sujet tabou
L'année dernière, le jeune chanteur français
Grégory Lemarchal est décédé des suites
d'une mucoviscidose. Il était en attente d'une greffe de
poumon
De tels drames n'arrivent pas qu'ailleurs et qu'aux
autres. À Maurice, également, des malades comptent
sur des dons d'organes pour survivre. La transplantation rénale
et la greffe de la cornée sont les seules interventions
du genre pratiquées actuellement ici. Faut-il encore trouver
un donneur. Le sujet demeure tabou, même après la
loi votée en 2006.
Il y a quatre ans, Sanjay a subi une transplantation rénale.
Grâce à son jeune frère qui lui a fait don
d'un rein, il a recommencé à vivre normalement.
"Je me sens bien. Je dois simplement prendre mes médicaments
tous les jours. Je ne finirai jamais de remercier mon frère
de m'avoir sauvé la vie."
Comme Sanjay, ils sont nombreux à souffrir et attendent
que quelqu'un veuille bien leur faire don d'un organe. Mais ce
n'est pas une décision facile. Se faire opérer alors
qu'on est en bonne santé, enlever une partie de soi pour
sauver la vie d'un autre
cela fait peur. Plus facile à
dire qu'à faire. "C'est une peur que l'on peut
comprendre. Même lorsqu'on doit subir une intervention pour
sa propre santé on a peur", avance le Dr Rajiv
Upadhyaya, consultant à l'hôpital de Rose-Belle.
Famille. Toujours est-il que comparé à l'Inde,
par exemple, on trouve des donneurs plus facilement, alors qu'en
Angleterre, les organes sont prélevés sur les cadavres.
"Les donneurs mauriciens sont principalement des membres
de la famille, comme l'autorise la loi actuellement en vigueur."
Si une personne n'ayant pas de lien familial avec le malade
veut lui faire don d'un rein, il lui faudra jurer un affidavit.
Le Human Tissue (Removal, Preservation and Transplant) Act
voté en 2006 n'a pas encore été promulgué
(voir hors-texte). Cette loi vise à faciliter le prélèvement
d'organes sur des volontaires ou des personnes décédées
avec l'autorisation de leur famille.
Ces difficultés expliquent sans doute pourquoi les greffes
de rein ne sont pas des interventions courantes. En effet, depuis
1991, date des premières transplantations dans le secteur
public, à ce jour, seulement 275 cas ont été
enregistrés. "Il n'y a eu que 2 rejets sur les
275 cas", précise le Dr Upadhyaya. En effet, les
cinq premières années suivant l'intervention sont
décisives quant à la survie du malade. Les pourcentages
de réussite enregistrés entre 1 à 5 ans sont
respectivement de 90% et 75%. Le patient devra toutefois, prendre
des médicaments à vie.
Risques. Quant à savoir s'il y a des risques pour
le donneur, notre interlocuteur souligne que les études
internationales ont démontré que la durée
de vie des donneurs est supérieure à la normale.
Il précise: "Ce n'est pas parce qu'ils ont donné
un rein, mais parce qu'ils ont fait une série de tests
avant de pouvoir faire don."
Pour ce qui est des risques lors de l'intervention elle-même,
le Dr Upadhyaya fait ressortir qu'il y a toujours un risque quand
on fait une anesthésie générale et pour n'importe
quelle cause. "Mais à ce jour, personne n'est décédée
lors d'une transplantation rénale dans nos hôpitaux.
Si on peut parler de complications, il n'y a eu que deux cas qui
ont développé une hernie au niveau de la cicatrice."
Cornée. L'autre greffe d'organe pratiquée
dans nos hôpitaux est celle de la cornée. Celle ci
est possible depuis une vingtaine d'années grâce
au soutien du Lions Club de Port-Louis (voir hors-texte). La cornée
ne pouvant être prélevée que sur les personnes
décédées, il faut donc en faire venir de
l'étranger. Actuellement, du Sri Lanka. Le résultat
est que l'hôpital des yeux de Moka doit attendre de recevoir
des cornées du Lions Club pour pouvoir faire les interventions.
"Nous avons actuellement une trentaine de cas en attente.
Nous procédons aux greffes au fur et à mesure que
le Lions Club nous fournit les cornées. Nous leur sommes
d'ailleurs très reconnaissants pour cela", avance
le Dr Hassenjee Daureeawoo, consultant à l'hôpital
de Moka.
Pour les 12 derniers mois, une quinzaine de greffes de cornées
ont été réalisées. La principale cause
menant à une telle intervention est la kératocône.
Il s'agit d'une déformation progressive de la cornée,
survenant après l'âge de la puberté. Les personnes
les plus touchées se situent dans la fourchette de 20 à
40 ans. Les autres cas relèvent de l'opacité cornéenne
due à un traumatisme ou une infection.
Rejets. La greffe de la cornée n'est pas la première
option du traitement. Pour la kératocône, par exemple,
des verres et des lentilles sont utilisées pour corriger
la vision. "Mais à un certain stade de la maladie,
la cornée devient opaque. Il faut alors avoir recours à
la greffe", poursuit le Dr Daureeawoo. Il ajoute que
les chances de réussite sont très grandes et que
les rejets sont très rares. Les premières semaines
sont les plus délicates. Le risque de rejet diminue avec
le temps. Toutefois, le patient devra attendre au moins un an
avant d'avoir un résultat définitif. "Au
départ, la vision est un peu floue. Puis, elle va en s'améliorant.
Il faut attendre 18 mois pour enlever le fil." Pendant
ce temps, le patient devra appliquer des gouttes oculaires. Le
Dr Daureeawoo précise aussi que c'est seulement la cornée
qu'on remplace, soit un tissus de 7-8 mm et non pas l'il
en entier.
Si la loi de 2006 était appliquée, on aurait pu
obtenir les cornées sur place et ainsi permettre à
un plus grand nombre de patients d'être opérés.
Tout en reconnaissant ce fait, le Dr Daureeawoo avance que c'est
un processus qui va prendre du temps. "Il faut sensibiliser
la population. Il y a encore des préjugés."
Le Dr Uppadhyaya reconnaît lui aussi que l'application
de la loi aurait permis un plus grand nombre d'interventions,
mais ne veut pas faire de commentaires à ce sujet.
La banque des yeux attend la loi
La banque des yeux est un vieux projet du Lions Club qui attend
d'être concrétisé. "Les équipements
sont à l'hôpital de Candos, des techniciens ont été
formés, mais nous attendons que la loi sur le don d'organes
soit promulguée pour qu'elle soit opérationnelle",
avance Eric Quenette du Lions Club de Port-Louis. Ce dernier fait
ressortir que ce projet a été travaillé en
collaboration avec le ministère de la Santé. Deux
techniciens ont ainsi pu être formés à la
banque des yeux de France.
Les premières greffes à Maurice remontent aux années
80 et les greffons arrivaient d'Afrique du Sud. Mais les interventions
sont interrompues en 1987 car "l'Afrique du Sud ne pouvait
plus nous fournir de greffon", précise Eric Quenette.
Elles reprendront en 1997, grâce à une nouvelle collaboration
avec le Sri Lanka. "La Organ and Tissue Bank du
Sri Lanka, gérée par un Lion nous fournit, depuis
le début de cette année, 2 greffons chaque 3 mois,
quand c'est disponible." Eric Quenette ajoute que le
Sri Lanka ne sert pas uniquement Maurice, mais 42 pays à
travers le monde.
Si le Lions Club n'achète pas les cornées, il doit,
en revanche, contribuer aux frais de roulement de la Organ
and Tissue Bank du Sri Lanka. Que ce soit en matière
d'équipement, de personnel ou de traitement des greffons.
Des levers de fonds sont organisés pour cela et Eric Quenette
tient à remercier le public mauricien pour sa générosité.
Actuellement, le Lions Club de Maurice organise la campagne
Sight First II. Des billets de loterie sont en vente à
Rs 100 et l'unique prix est un appartement d'une valeur de Rs
4m à Quatre-Bornes. L'argent recueilli lors de cette campagne
servira non seulement à financer la greffe de la cornée,
mais aussi, "de grosses améliorations à
l'hôpital de Moka."
Pour qui ?
Les personnes concernées par la transplantation rénale
sont ceux dont les deux reins ne fonctionnent plus. Cela peut
résulter d'une pathologie des reins, mais aussi d'une complication
liée au diabète ou à l'hypertension. Le dialyse
se pose comme premier traitement. Mais ce processus s'avère
long, difficile et douloureux. Il reviendra au médecin
traitant de juger de la nécessité d'une greffe ou
pas. "Nous ne faisons pas de pression sur les patients",
précise le Dr Upadhyaya.
Concernant les donneurs, n'importe qui, en bonne santé,
peut se porter volontaire pour faire don d'un rein. Il devra toutefois
être compatible avec le malade. Une série de tests
seront effectués, une fois le donneur identifié,
afin de juger s'il est en état de subir une telle intervention.
Le donneur, reprend sa vie normalement, après la transplantation.