Week-End/SCOPE

VENDREDI 2 MAI 2008 jeunes


JEUNES : CRÉATIVITÉ

Slammer son rêve

Ils sont jeunes et ont déjà le regard ailleurs… Murvyn, 14 ans et Jassen, 15 ans fréquentent le centre Fraternité Nord Sud du frère Julien Lourdes. Ils partagent leurs rêves et leur réalité quotidienne à travers leur art : le slam. Des mots, des cris du cœur qui interpellent… L'ODEROI les a enregistrés pour sa campagne de communication de l'étude sur les adolescents de l'océan Indien. Ils se font ainsi les porte paroles de milliers de jeunes de la région.

Mo kontan sante

Sant sega, sant seggae, Bakorilall

So parol ena koze ladan

Chanter, chanter, chanter

Je crois que c'est la seule chose

Qui me pousse en avant

Je chante

Si Jassen peut ainsi s'exprimer, c'est parce qu'il a appris à le faire. "Depi monn aret CPE mo vinn isi, dan Fraternité." Faut-il en dire plus sur les raisons qui ont conduit ce jeune chez le frère Julien Lourdes ? Il n'en fait pas une fatalité pour autant. "Ici, j'ai appris beaucoup de choses. Beaucoup plus qu'à l'école : le théâtre, le slam, la poésie, le dessin, la cuisine…"

Mwa mo zwe futborl

Fer poto ar savat

Ou ar 2 ros

Vwazin kriye, grinse

Tro tapaz, aret tap bul la

"Mo rapel letan mo ti ankor zanfan

li dir

Mama dir mwa : Garson fer bon zanfan."

Moi je veux me battre

Pour cet art qui est ma passion

Murvyn est amateur de foot. Même s'il va au collège - actuellement en form III - il fréquente la Fraternité Nord Sud les après-midi et les week-ends. "Ici c'est différent. On nous regarde différemment, on explique les choses différemment. Tou zanfan ena mem valer. Pena preferans."

Le jeune homme ne cultive pas la langue de bois. Slammer pour lui, c'est dire la vérité, faire passer des messages. "Je veux que ce message soit entendu des autorités, du gouvernement."

Le terrain est réservé

Aux entraînés et aux équipés

Pas aux pommés

Donn nu enn sant

Nu ava gagn enn sans

2 fwa CPE

Profeser pa serye, profeser large

Mwa mo perdi

Mwa mo perdan

Le terrain de foot de la localité est réservé aux écoles de foot. "Nou nou zwe lor koltar e nu sante." Chanter Kaya, chanter Bacorillal, est un autre moyen pour ces jeunes de dire la réalité des ghettos. Même s'ils disent n'avoir pas connu ces deux artistes, en raison de leur jeune âge, ils veulent toutefois, valoriser leurs paroles. Autant qu'ils prennent plaisir à écouter ceux qui leur ont emboîté le pas : OSB, Ras Nininn, Blackowes…

Pendant les vacances, les jeunes de leurs quartiers - Roche-Bois et Baie-du-Tombeau - passent leur temps dans la rue, s'aventurent jusqu'à la montagne, ou s'égarent à la plage. "S'ils avaient un centre, des loisirs, ils auraient trouvé autre chose à dire. Ils n'auraient pas eu de mauvaises fréquentations. Apré zot dir Sainte Croix, Roche Bois la drogue… kot loisirs, pu nu zenn ?"

Moi Murvyn mo servi parol, langaz plim

Pu dir seki mo truve

Li bom net

Pa topo

Mo manz ar li

Mo pa larg labwet la

Mo pa larg lalign la

Mo kone mo rev pu realize

Qui m'entends, qui m'écoute ?

Personne à part vous

Des paroles, de la zik

Je veux en écrire

Mais à quoi ça sert

Si vous ne m'entendez pas ?

Bizin coq sante lor nu kartye

Enn nuvo lizur

Pa kapav kontinye rame dan marenwar

Roche-Bois, Sainte-Croix ? Que dire sinon que la stigmatisation est ressentie jusque dans les veines. "Les gens nous font porter des étiquettes : drogués, prostituées… Ils nous enferment dans des ghettos. Mais nous voulons nous en sortir. Avec notre slam, nous voulons redonner leur juste valeur à Sainte-Croix, Roche-Bois, à tous les bidonvilles."

Ki pwa nu peze dan sa balans la ?

Dan sa pei la ?

Mise lor nu

Nu bann zenes

Zot pa pu perdi

Donn nu lespas

Donn nu letan

Qui entendra ce plaidoyer ? Julien Lourdes lui, croit dans la jeunesse depuis longtemps. "Toute semence mise en terre et auquel on donne une importance produit de bons fruits" ; dit-il tout simplement, en soulignant qu'il ne travaille pas seul, mais en équipe.

Julien lui a le regard ailleurs

Où tout le monde est grand et joli

Pour ces filles qui veulent

Faire des boulots d'homme

Médecin, pilote, avocate,

Mécanicienne, astronaute

Pourquoi pas ? Ça vous dérange ?

Nous non !!!

Nu tu ena mem ladres

Nu tu dan mem pirog

Bizin konn floté, sinon kulé

La bouée, pour Murvyn et Jassen, c'est leur art. Slammer, dessiner, chanter… "Nous marchons dans la rue, même s'il y a des drogués, des seringues par terre, ça ne nous intéresse pas. Nous avons autre chose en tête."

Fer nu konfians

Nu pu fer la diferans

Moi, Jassen, 15 ans

Slammeur, chanteur, artiste

Moi Murvyn, 15 ans

Mo get divan

Moi Lavinia 14 ans…


ÉTUDE ODEROI : Temps libre, loisirs et participation

L'étude de l'ODEROI (Observatoire des Droits de l'Enfant de la Région Océan Indien) consacre un chapitre au temps libre, loisirs et participation. Celle-ci relève que les adolescents de la région ont, en moyenne, 20h de temps libre par semaine. Ce qu'ils en font est relatif au niveau de vie de leur pays respectifs. Par exemple, La Réunion peut offrir beaucoup d'activités de loisirs à ses jeunes, alors qu'aux Comores, les infrastructures font cruellement défaut. On note également une différence entre filles et garçons. Des faits influencés, une fois de plus, par le type de société dans lesquels ils vivent, s'ils fréquentent l'école ou pas. À part La Réunion, les îles enregistrent un chiffre inférieur pour le temps libre des filles, comparé aux garçons.

L'étude souligne que les loisirs ont une importance capitale pour les jeunes. "En sus d'assurer le bon développement de leurs capacités, ils permettent de remédier à l'oisiveté ou à l'isolement de certains adolescents, situations propices à l'adoption de conduites déviantes et à risque."

L'ODEROI note également que les jeunes passent de plus en plus de temps devant la télévision. Ceux qui ont les moyens shiftent aussi à Internet ou aux jeux vidéo. L'utilisation du portable est aussi très répandue parmi les adolescents. Si cette exposition aux médias et à la technologie est plutôt positive, il ne faut pas oublier les risques. Par exemple, la problématique de la pornographie et de la violence dans les médias.

Les jeunes des 5 îles ont un regard mitigé sur leur avenir. Aux Comores, l'accès à l'éducation demeure un problème épineux, tandis qu'à La Réunion, les problèmes environnementaux croissants, ainsi que la violence sociale inquiètent. Les jeunes mauriciens et seychellois se disent pessimistes face aux problèmes sociaux (drogues, criminalité, sida, viols…) et à l'augmentation du coût de la vie. À Rodrigues, plusieurs se disent "confiants" qu'il y aura du progrès, alors qu'à Madagascar les jeunes gardent espoir, par rapport au développement. On relève également, que beaucoup de jeunes interviewés manifestent le désir d'émigrer.


Julien Lourdes : "Donner gratuitement ce que j'ai reçu gratuitement"

Voir ces 2 jeunes qui émergent aujourd'hui est une grande joie pour le frère Julien Lourdes et toute l'équipe de la Fraternité Nord Sud. "Quand on connaît ces enfants, leurs histoires, leurs milieux de vie, on ne peut qu'être fier de les voir ainsi capables de s'exprimer. C'est un cadeau."

S'il a choisi d'introduire le slam au centre, c'est pour libérer la parole, donner les moyens de s'exprimer. "Moi-même j'ai toujours dit haut et fort ce que je pensais, même s'il fallait prendre des coups de bâtons par la suite."

Notre interlocuteur rappelle que ce travail d'accompagnement a commencé en 1975. Partant de la cité Barkly, en passant par Terre de Paix, et dans tout le district de Rivière-Noire. "Murvyn et Jassen rejoignent aujourd'hui leurs aînés : Jean-Jacques Arjoon, Jagdish de la cité Barkly, aujourd'hui animateur en France, et bien d'autres… Je ne fais que donner gratuitement ce que j'ai reçu gratuitement."