LES HUMEURS DE CHLOÉ
Regard naufragé
Je meurs d'amour pour toi. Les derniers mots que me marmonne mon
mec. Daphnis descend du bus et se plante à ma hauteur.
On se dévisage à travers la vitre terreuse. Bouille
tristounette et mine de jacquot chagrin. Ça me fend
le cur de pas pouvoir le suivre au pays des koalas. J'ai
pas pu retenir mes larmes quand cet engin a redémarré
sans mon ange à mes côtés. J'sens l'enfer
s'ouvrir sous mes pieds dans ce tape-cul sans clim'. Boucan infernal.
Ce tacot me torture les tympans. Un bourreau avance vers moi et
me décoche une illade assassine. Lui colle mon ticket
sous le nez pour que ce tourneur de manivelle aille tailler
sa carte ailleurs. Et me laisse chialer en paix ! Les paupières
closes et j'me retrouve à nouveau sur la plage où
nous sommes tapis. Premières lueurs du jour. Les yeux scrutant
son regard naufragé. Me laisse guider au son de sa voix
vacillante. Des mots et des émotions.
La poisse me suit à la trace. Daphnis dit ne pas vouloir
vivre une relation à distance. Ne pas pouvoir supporter
être loin de moi. Loin des zieux, loin du cur. Un
océan nous sépare déjà. La mer me
prendra sans doute mon homme. Il veut voguer. Larguer les amarres.
Se sent comme prisonnier emprisonné sur une terre minuscule.
Crotte de nez sur la mappemonde. Bout de terre où on passe
sa vie à tuer son corps pour du pain du beurre.
Sans toujours avoir l'argent de son labeur.
J'lui dis ne pas avoir les thunes pour rêver d'ailleurs
et aux herbes plus vertes. Y'me lance aussi sec que c'est pas
un blème. Que je n'ai qu'un mot à dire
Non.
J'ne le veux pas ! Mes parents vont lâcher ma course
si j'me pointe la gueule enfarinée et leur proclame que
j'me marie à un mec avec qui je tchake depuis quatre
mois. Un fou amoureux prêt à payer mon billet d'avion.
Y'me propose mieux que décrocher la lune de miel
les dorées dunes de sables et de vastes étendues
où sautille une flopée de kangourous !
Après quoi je leur dévoilerais le pot aux roses
: j'oublie de vous dire maman-papa que vous êtes invités
à notre fête d'adieux. J'vous ai pas dit que je me
taille en Australie avec lui ? Eh ben, si ! J'imagine déjà
la scène. Obscène. Et Daphnis qui veut qu'on parte
un seul allé. On reviendrait que quand on aura assez
de blé pour rouler en Porsche ou en Ferrari ! Non, mon
amour. J'regrette de ne pouvoir te suivre dans cette aventure.
L'Eldorado, ce sera sans moi.
On se barre pas comme ça vers des ailleurs inconnus avec
des fantasmes de monde meilleur. Même si ça craint
plutôt ici, ce sera toujours chez nous. Aucun xénophobe
n'peut nous déballer un truc du genre : rentre chez toi,
espèce de Mauricien ! Daphnis me sort qu'au moins on sera
considéré comme Mauriciens !
Okay. Nous avons des communalistes et des politicards qui abusent
de notre confiance. Qui rabâchent les mêmes palabres
sur les estrades depuis des lustres. Nullité dans l'adversité
!
au lieu d'unité dans la diversité. Parlons
pas de leur lacune en calcul de foule aux meetings.
Est-ce pour autant mieux ailleurs ? Ceux qui reviennent au pays
bourrés de fric racontent-ils toujours les crasses qui
leur sont arrivées ? Je me tâte encore. J'suis quitte
fois en train de faire une méga connerie
Laisser
filer une occaz en or massif
Passer à côté
de l'histoire de ma vie.
Câlin
Chloé