Week-End/SCOPE

VENDREDI 25 AVRIL 2008 société


SOCIÉTÉ : COMPORTEMENT

Les nouvelles dépendances

On connaissait la dépendance au tabac, aux drogues ou encore à l'alcool, mais depuis une dizaine d'années, on constate de nouvelles formes de dépendance. Jeux vidéo, internet, portable, shopping… Elles sont dites comportementales, mais sont tout aussi destructrices.

Gilbert est revenu de loin, selon ses propres mots. Il n'a jamais touché à une seule substance illicite et, pourtant, il a failli voir sa vie basculer. "Un jour, au bureau, les copains ont voulu essayer le chat. On a commencé à communiquer avec des inconnus, on a donné de fausses identités, des réponses farfelues… on a bien rigolé." Un jour, alors qu'il est seul au bureau, il décide de tenter à nouveau l'expérience. Il est loin de se douter qu'il met un pied dans la spirale de la dépendance. "C'est devenu de plus en plus fréquent. Avec le temps, j'en suis arrivé à communiquer avec une seule personne. Une femme. Et les échanges devenaient de plus en plus intimes. Ça a dure des mois."

Séquelles. Notre interlocuteur confie qu'à partir de ce moment-là, il commence à consacrer encore plus de temps au chat. "Au bureau, j'étais décroché ; à la maison, je surveillais la moindre occasion que ma femme avait le dos tourné." Mais, un jour, celle-ci fait irruption dans la chambre et découvre le pot aux roses. "Vous pouvez imaginer la scène ! J'avais beau essayer de lui expliquer qu'il ne s'agissait que d'un chat, mais elle n'a rien voulu entendre." Ce "scandale" mis au grand jour, Gilbert dit s'être senti coupable. "Je ne me suis plus jamais connecté, je ne veux même plus en entendre parler. J'ai failli perdre ma femme pour des bêtises."

Influence. Cette mésaventure de Gilbert traduit une réalité bien présente dans notre société. Internet, tout comme les médias, influence beaucoup les comportements de nos jours. Si Gilbert, lui, dit s'être arrêté au chat tout court, d'autres vont beaucoup plus loin : sites pornographiques, chat érotiques. Même quand le sexe n'est pas en jeu, l'internet représente une forme de dépendance potentielle : jeux en ligne, shopping, musique… La personne dépendante peut même manifester de la nervosité tant que son quota de surf n'est pas atteint.

Shopping. Dans la société moderne, il n'y a pas que l'Internet. Jessica est, elle, accro au shopping. Si elle ne se dit pas dépendante pour autant, elle avoue aimer faire les magasins, reconnaissant pouvoir dépenser jusqu'à Rs 10 000 par mois pour se faire plaisir. Elle ne considère pas cet intérêt comme une passion, ni un défaut. Elle aime. Un point, c'est tout. Jessica n'attend pas la fin du mois, comme d'autres, pour faire son shopping. Dans certains cas, elle peut se rendre au magasin toutes les semaines. "Cela depend de la chance, quand je vois something vraiment joli, je l'achète." Vêtements, chaussures, produits cosmétiques…, la plupart des achats lui sont destinés : "70% pour moi, 20% pour mon copain et 10% pour les autres." De même, elle avoue que la plupart du temps, elle ne prend pas le temps de réfléchir avant d'acheter. "J'adore now, donc j'achète now !", dit-elle sans détour.

Contrairement à Internet où les accros optent pour l'ADSL, la dépendance au shopping a un enjeu important : l'argent. Jessica n'a pas franchi ce seuil puisqu'elle arrive encore à gérer son argent et ne s'endette pas, même si elle utilise une carte à débit.

Mécanisme. Mais, attention, de l'achat compulsif à la dépendance, il n'y a qu'un pas. Comme pour l'alcool ou le tabac, la dépendance s'installe sournoisement sans qu'on s'en rende compte. "Nous avons tous les jours les témoignages de femmes qui disent avoir pris un verre pour le plaisir, mais qui, après, se sont retrouvées dans la spirale de la dépendance", dit Pamela Sinapen, thérapeute à Étoile d'Espérance.

Car le mécanisme de la dépendance est le même, quel que soit l'objet en jeu. Lorsque la personne s'adonne à l'activité en question, elle ressent du plaisir. Le cerveau libère alors de la dopamine, l'hormone du plaisir. Elle va agir sur le mental en procurant un sentiment de bien-être. Le simple souvenir de cet état peut pousser à renouveler l'expérience.

"La dépendance amène à être aveugle. La personne a des comportements négatifs et croit que c'est toujours elle qui a raison." Ce qui explique pourquoi l'addict s'enferme petit à petit dans un schéma de solitude. Il se met à l'écart des autres pour ne pas subir des reproches. "Pendant ces moments-là, la personne est centrée sur elle. Il n'y a que son plaisir qui compte. Elle ne voit rien autour. Elle néglige sa famille. La dépendance devient comme quelque chose qui lui colle à la peau." Avec le temps, l'addict perd tout contact avec la vie réelle. Ses relations avec son entourage se détériorent et son travail peut en pâtir. La vie ne tourne plus qu'autour de l'objet de sa dépendance.

Déclic. Pour s'en sortir, poursuit Pamela Sinapen, il faut un déclic. "Il faut que la personne réalise par elle-même que ce qu'elle est en train de faire n'est pas bien. À ce moment-là, il y a une motivation pour s'en sortir." Mais, cela ne se fait pas en un jour. C'est un travail de longue haleine. On ne traite pas les dépendances comportementales de la même manière que les dépendances aux produits comme la drogue ou l'alcool. Dans les deux cas, il est d'abord nécessaire d'évaluer l'addiction et ses répercussions sur la vie de la victime. Il faut ensuite réapprendre à vivre avec l'objet de son addiction.


Les autres addictions

Le portable : tout le monde aujourd'hui semble accro au portable, mais, pour les personnes vraiment "atteintes", le téléphone est assimilé à une véritable extension de la main ou de l'oreille et son absence peut être à l'origine de crises d'angoisse.

Le jeu : qu'il s 'agisse de jeux d'argent ou de jeux vidéo (consoles, réseaux…), on parle de pathologie lorsque le joueur n'a plus d'autres centres d'intérêt et que toute sa vie est organisée autour du jeu.

Le sexe : une instabilité relationnelle peut conduire à une "consommation" excessive de partenaires sexuels, au recours compulsif à la masturbation ou à la pornographie… La dépendance au sexe est un trouble sérieux du comportement.

Le travail : la satisfaction du travail accompli ou du travail bien fait peut, chez certains, tourner à l'obsession. L'individu peut être motivé par un esprit de compétition ou un défi, mais cette addiction a, à long terme, des conséquences sur la santé du bourreau de travail, sa famille, ses relations sociales…

Le sport : qu'il soit pratiqué pour le plaisir, pour le dépassement de soi ou pour répondre aux exigences actuelles de forme et de minceur, le sport peut devenir une drogue en raison des endorphines sécrétées pendant l'effort et qui donnent l'impression de planer.


Les personnes à risques

Il est normal de rechercher à éprouver du plaisir, il s'agit même d'un signe de bonne santé mentale. Il n'existe a priori aucune prédisposition naturelle qui rendrait certaines personnes susceptibles de développer des comportements addictifs. Toutefois, les états dépressifs ou de vulnérabilité psychique (un stress intense, des difficultés relationnelles ou encore une faible estime de soi) peuvent entraîner une perte de contrôle de la situation, et, donc, favoriser les conduites dépendantes.