Week-End/SCOPE

VENDREDI 4 AVRIL 2008 vih


VIJAY RAMANJOOLOO, Psychologue clinicien :

"La personne qui commence à parler de sa séropositivité se libère"

Selon Vijay Ramanjooloo, il est souvent impératif à une personne vivant avec le VIH d'avoir accès à un encadrement psychologique approprié et professionnel. Psychologue clinicien attaché à PILS depuis trois ans, il explique que cette approche permet au patient d'accepter sa condition vers un mode de vie positif. Un travail de reconstruction qui se fait en plusieurs étapes mais qui bute face aux représentations erronées associées au VIH. Depuis quelque temps, Vijay Ramanjooloo est aussi présent aux côtés du personnel de la AIDS Unit au Centre de Santé Bouloux, à Cassis pour écouter et aider les patients et leurs proches.

Quel constat faire de la situation touchant au traitement psychologique accordé aux personnes vivant avec le VIH ?

Mise à part le travail de counselling effectué lors du pre et post counselling dans les hôpitaux publics et le Day Care Centre de Bouloux (Cassis), je ne crois pas qu'il existe d'autre traitement psychologique en lien avec le VIH. J'essaie, en tant que psychologue de PILS, de soutenir le personnel soignant de Bouloux dans l'accompagnement des personnes vivant avec le VIH (PVVIH), notamment dans le pre et post counselling, mais aussi dans ce que j'appelle le Counselling secondaire (destiné aux séropositifs) et le Counselling d'observance thérapeutique pour ceux accédant aux antirétroviraux (ARV). De même, des groupes de parole sont organisés au sein de l'association pour les PVVIH. Toutefois, je sens mes actions limitées, car à ce jour je suis le seul psychologue qui accompagne les séropositifs. On entend souvent parler, dans les différents plans d'actions, du recrutement imminent de psychologues pour les séropositifs. Où sont-ils ? Que fait le gouvernement avec ces recommandations ?

Psychologiquement comment se présente une personne qui apprend sa séropositivité ?

Le changement de statut aérologique a un impact psychologique fort. Ce n'est pas comme si on vous annonçait une grippe ou une appendicite. Le diagnostic est de l'ordre du traumatisme. Il change radicalement l'idée que la personne se faisait de son devenir. C'est un événement qui révèle des choses, des angoisses jusqu'alors sous-jacentes. Quand l'aspect vital est menacé, comme c'est le cas avec l'infection au VIH, c'est un événement déclencheur. Ce diagnostic grave vient rappeler à la personne qu'elle est mortelle - aspect que les humains ont généralement tendance à dénier. C'est un moment de déstabilisation totale où l'on observe une sidération de la pensée.

Quel devient alors le rôle du psychologue ?

La force des affects en jeu dans la démarche de dépistage nécessite la mise en place d'un cadre qui assume une fonction basée sur l'acceptation, l'écoute, la compréhension, l'apaisement, la réduction des peurs et de l'anxiété. Le psy intervient pour "réanimer la pensée", c'est-à-dire aider le patient à verbaliser ses sentiments. Il s'agit de l'aider à passer de l'émotion à la réflexion, de donner du sens à la maladie. Le rôle du psy, c'est aussi d'évaluer l'angoisse et de déterminer s'il y a une dépression. Quand on déprime, c'est le vide, l'atonie. Or, le moteur de la vie, c'est le désir. Le psy va donc aider le patient à rester vivant. Par exemple, lui redonner le désir de construire des liens sociaux, amoureux, sexuels en le restaurant dans son image se soi. Il est important de souligner que mon travail dépend beaucoup de l'annonce du diagnostic : je pense ici à la communication entre le médecin et le malade. La manière dont ce dernier apprend qu'il est infecté va déterminer la suite. De cette annonce, mais également du vécu du patient séropositif depuis peu. Les mécanismes de protection qui se mettront en place peuvent être : la colère, la révolte, le déni, la fuite et la dépression. Ce sont des mécanismes de défense légitime, qu'il faut apprendre à respecter. Je pense surtout à l'entourage et même à nos médecins qui sont souvent perdus face à cela et qui ne peuvent pas comprendre que le patient a besoin au préalable de passer par ses étapes avant de pouvoir accepter. Ensuite, il s'agit de déterminer si ces mécanismes sont rigides ou s'ils peuvent évoluer.

Quel est le meilleur moment pour intervenir ?

Le meilleur moment c'est celui que détermine le patient lui-même. Beaucoup croient que l'annonce du diagnostic est forcément le meilleur. Or je tiens à le souligner, souvent après l'annonce on a besoin de temps pour encaisser, on a besoin de passer par une période de trou noir… seul. Pour avoir une idée du bon moment, il faut repérer les signes de souffrance. Et on sait que la souffrance est un moteur qui emmène le changement…. plus précisément l'acceptation de sa séropositivité.

Pour aider dans ce processus de reconstruction, quelle devrait être l'attitude de l'entourage du patient à son égard ?

L'Amour, La Sincérité, un Regard positif… important de souligner que c'est dans le regard de l'autre que je me construis, la personne séropositive a besoin de rencontrer dans le regard de son entourage une image positive de lui-même.

Au cas contraire ?

La personne risque de rencontrer dans le regard de l'autre une image d'elle-même qui pourrait la déstabiliser au moment où elle a besoin de toutes ses forces et de tout son narcissisme pour faire face à la maladie. Cliniquement cela se traduit par de la peur, de la pitié, ou de l'angoisse qui seront pour elle des charges psychiques supplémentaires…

Comment les patients vivent-ils la stigmatisation et les préjugés qui restent très présents quand il est question du VIH ?

L'infection par le VIH suscite des résonances imaginaires telles que le sexe, la mort. Aujourd'hui les séropositifs le disent, et c'est vrai, on les traite comme des coupables. En fait, tout se passe comme si une maladie qui s'attrape par le sexe est par définition une punition pour la sexualité. Cela renforce un sentiment commun qu'on retrouve chez beaucoup des séropositifs : être porteur du virus rend palpable la capacité de faire mal, de donner la mort. Ce qui emmène encore plus l'isolement, le baisse de l'estime de soi, la fixation au stade de déni de leur statut serologique. S'ensuit logiquement - malheureusement - une dégradation des valeurs de leur bilan immunitaire (nombre de leur T4 entre autre). Je déplore aussi que dans des hôpitaux, certains membres du personnel soignant ont toujours un regard stigmatisant et sont dans le rejet. J'ai presque envie de dire que pour ces professionnels, le VIH est une infection contagieuse et non transmissible. Et si ces derniers ont un tel comportement, à quoi s'attendre du grand public…

La formation des patients reste aussi importante…

Le poids imaginaire très lourd que prend la séropositivité dans la vie des personnes séropositives nécessite effectivement une éducation thérapeutique. Elle permet d'avoir une connaissance scientifique du virus, mais permet aussi de parler, de partager. J'ai cité plus haut la Mort, comme une des résonances imaginaires que suscite l'infection au VIH. Être en forme permet justement de clarifier la pensée, de maîtriser l'angoisse, d'avoir moins peur.

Notez-vous une amélioration dans la connaissance et les comportements alors que des moyens de plus en plus importants sont injectés dans la prévention ?

Auparavant, il était fréquent d'entendre les personnes contaminées expliquer qu'elles avaient eu des comportements à risque par manque d'information. Il est aujourd'hui habituel que les personnes nouvellement atteintes fassent état d'une autre position subjective : elles connaissaient les risques, elles ne manquaient pas de savoir scientifique sur les moyens de prévention et pourtant elles ont accompli l'acte à l'origine de leur contamination.

Qu'est-ce qui explique le manque de vigilance qui persiste ?

Je pense que l'adoption effective de comportements individuels de protection est liée surtout à la perception du risque et au vécu sexuel alors que les connaissances théoriques des modes de transmission et la notion de proximité subjective avec l'infection par le VIH n'ont pas de rôle direct. Ainsi, je pense qu'il ne suffit pas de mieux faire passer l'information auprès des gens en adaptant les contenus de l'information (affiches, campagne radio, télé…) pour être plus efficace en matière de prévention parce qu'il n'y a pas de lien de cause à effet entre connaissances et comportements.