Week-End/SCOPE

VENDREDI 28 MARS 2008 société


Société : VICTIMES D'AGRESSIONS

Survivre à l'horreur

Vaincre l'agression en reprenant goût à la vie, tel est le souhait de ceux qui ont subi des violences de toutes sortes : cambriolage avec force, viol, vol, femme battue… Les victimes ne s'en sortent jamais indemnes. Si certains se sont reconstruits, d'autres éprouvent encore un traumatisme à l'idée de se raconter. Les sentiments se décuplent : frayeur, colère, culpabilité… Témoignages.

À 84 ans, la vie n'aura plus jamais le même sens pour Adilutchmee Padayachy. Il y a quelques jours, 3 bandits encagoulés se sont introduits dans la chambre qu'elle partage avec sa sœur, Ambavadee, 74 ans. "Un des bandits l'a étranglée pour lui arracher sa chaîne et a appuyé son genou sur son estomac pour l'empêcher de se débattre. Il a bandé ses yeux, sa bouche. Comme on dort sur deux lits séparés, elle a cru que j'étais morte. J'ai eu un grand choc", relate Adilutchmee Padayachy, qui a aussi été sauvagement agressée. Sa cadette est toujours hospitalisée. La violence dont ont fait preuve leurs agresseurs des sœurs Padayachy hante Adilutchmee Padayachy.

Trou noir. Elle montre ses bras : "Zot fine attache mo la mains ek mo li pieds. Je revois encore le couteau qu'un des bandits a posé sur mon lit en me disant : Si to crié, mo touye toi !" Ce qu'elle a ressenti à cet instant précis ? "Le trou noir. Jamais, je n'aurais cru vivre un tel traumatisme, surtout à 84 ans ! Est-ce un âge pour commencer à avoir peur, surtout dans ma propre maison ? Psychologiquement, je n'ai plus la force." Malgré la présence de proches à ses côtés, la vieille dame a du mal à passer de l'état de victime à celui de survivant : "J'ai tout perdu en une nuit, des bijoux d'une valeur de Rs 70 000 et une somme de Rs 150 000 appartenant à ma sœur. J'ai surtout vu la mort de près. Je ne peux pas oublier…"

Vie en péril. Arvind Mayaram, pharmacien, n'a rien oublié. C'était le 26 avril 2007 : "J'étais seul dans ma pharmacie à Vacoas quand 3 individus m'ont demandé de leur vendre des produits contrôlés. Je leur ai répondu que je ne les avais pas. Leur réaction a été violente, virulente. Un des agresseurs a sorti un long couteau et m'a tailladé la joue et sous mon menton. Au cours de l'altercation, il s'est blessé et m'a lancé : To conné mo éna sida ? Mo pu fer toi boire mo disang si to pas coopéré !" Pour avoir la vie sauve, Arvind Mayaram leur remet la recette du jour… Un an après, il mesure les conséquences d'un tel acte de violence sur lui. "J'ai longtemps culpabilisé en me demandant ce que j'avais bien pu faire pour que l'on s'acharne ainsi sur moi. Chaque jour, je revoyais le même scénario se dérouler dans ma tête. Même si j'ai eu le soutien de mes proches, rien ne peut effacer le souvenir de cette agression."

"Qui me rendra mon mari ?" Idem pour Mme R., dont l'époux a été tué il y a environ 3 ans. Témoin du drame : sa petite-fille de 11 ans, qui a subi un profond traumatisme. Mme R. raconte : "Un maraz avait demandé à mon mari de couper des branches. Mon mari est sorti avec un sabre pour s'acquitter de cette tâche, puis il est rentré et a dit à ma petite-fille qu'il allait acheter des cigarettes." C'est à ce moment que survient le drame. "Ma petite-fille a entendu comme un grand bruit. La tête de mon époux était près de la porte qu'elle a poussée. Elle a vu le sang sur le poignet et son grand-père affalé dans une mare de sang…" L'homme venait d'être mortellement agressé d'un coup de tournevis en plein cœur.

"Lors du drame, je n'étais pas à la maison. Je ne parviens pas à faire le deuil. Entre l'annonce de sa mort et la vision de son corps sur le canapé, je me suis évanouie. Quand j'ai repris connaissance, c'est comme si le temps s'était arrêté. L'agresseur n'a pas seulement tué mon mari, il m'a aussi tuée ! Rien ne peut effacer un tel drame de ma mémoire. Je ne comprends toujours pas les circonstances de sa mort… Certains disent qu'en voulant ramener de l'ordre entre l'agresseur et un autre ami, mon mari a payé de sa vie." Mme R. cherche des réponses à ses questions. "Case pé réouvert. On va me confronter à l'agresseur de mon mari. Et s'il s'en sortait ?", se demande-t-elle. "On parle des droits de l'homme, mais qu'en est-il de mon droit en tant que veuve ? Avec Rs 2 000, comment vivre ? Qui me rendra mon mari ? Mo pa dormi ! Ma vie s'est arrêtée à la minute qu'on l'a tué."

Justice. La confrontation avec ses agresseurs, Arvind Mayaram s'y connaît. Cet épisode douloureux, il l'a aussi mal vécu. "Même s'ils m'imploraient, je n'éprouvais aucune compassion. Moi aussi, j'ai une femme et deux filles. Ont-ils pensé à moi quand ils m'ont agressé ?" Mme R., elle, poursuit : "Pa capav laisse meurtrier sorti lor caution. La loi doit être plus sévère. Il y a de plus en plus de violence dans le pays, c'est intolérable ! Parfois, on veut bien prêcher la tolérance, au lieu de régler la violence par la violence, mais la souffrance de perdre un être cher nous ramène à la dure réalité. Je veux que justice me soit rendu lors du procès."

Vivre avec. Pour Raj Mootoosamy, de Victim Support, la réaction de Mme R. est compréhensible. "Il y a à la fois des sentiments de colère et de souffrance. La reconstruction de l'individu traumatisé nécessite des approches très personnalisées. Ces personnes ont besoin d'un espace où elles peuvent partager leurs réactions et leurs émotions. Une victime confrontée à des souvenirs d'horreur peut ressentir une certaine impuissance, provoquant parfois de la frustration, qui risque de lui être néfaste à la longue. Trop souvent, on assiste à des agressions sans lever le doigt. Pour éviter cela, à Victim Support, on n'essaie pas de leur faire oublier leur vécu ; on leur donne des conseils et des éléments de repère pour les aider à mieux vivre avec."

Survie. Pour survivre psychologiquement à la violence qu'elle a subie, Sameera a fait appel à une organisation spécialisée : "Ma survie, je la dois à SOS Femmes qui m'a redonné le goût de vivre." Mariée à 17 ans, elle commence à être battue par son mari après quelques mois de mariage : "Il me disait : " pa fine amène toi pu cass pose dans la case ! " Je ne comprenais rien à son comportement. Cela allait de mal en pis. Il me faisait subir des sévices sexuels. J'avais honte, je culpabilisais. Parfois, je le laissais faire ; à d'autres moments, je pensais à mes enfants. Avec l'arrivée de mon 2e enfant, les coups devenaient de plus en plus violents. Il m'a même arraché mon premier enfant, le confiant à sa mère pour quelques jours, histoire de de me punir. Punir de quoi ? Quel mal j'avais fait ? Celui de l'aimer. Est-ce un crime ?" Aujourd'hui âgée de 33 ans, Sameera raconte : "Il y a 11 ans, j'avais décidé de me suicider avec mes trois enfants. En me rendant à la station de police, quelqu'un m'a conseillé d'aller à SOS Femmes. Confrontée aux autres femmes de ce Centre, dont l'état était plus critique que moi, j'ai réappris à vivre."

Sortir du silence. Sameera a repris confiance en elle. "Cinq ans après, j'ai osé quitter mon mari. Je travaille à mon propre compte comme couturière et j'ai pu m'acheter une maison à la NHDC. Mes 3 enfants vivent toujours avec moi. Peut-être que je referais ma vie, mais, pour l'instant, je vis pour moi. J'ai besoin d'être bien dans mon corps de femme avant de pouvoir avoir à nouveau une vie de couple." Aux femmes battues, Sameera dit : "Il faut oser briser la loi du silence et rechercher de l'aide."

Reconstruction. Entre le traumatisme et la période d'intégration des victimes, les étapes de reconstruction sont très longues et engendrent souvent des cicatrices béantes qu'elles ont du mal à panser. "On n'en sort jamais de cette expérience, les séquelles restent à vie", confie Mme R., qui ajoute ne pas pouvoir faire le deuil de son mari avant que justice lui sera rendue ; autrement dit, que l'agresseur soit condamné. Sameera avance que si "on ne peut pas éliminer le traumatisme, on ne doit pas, non plus, se laisser paralyser par cette expérience." Arvind Mayaram, lui, s'indigne : "C'est injuste que les victimes se taisent par peur d'être stigmatisés, alors que les agresseurs vivent normalement. Il est grand temps de penser aux droits des victimes !"


Encore un cas…

C'est au siège de l'Anti-Violence Support Organisation, à Quatre-Bornes, que Mme D. a choisi de conter sa mésaventure. Son histoire remonte en début d'année lorsqu'elle sortait d'un shivala de Quatre-Bornes. 2 individus suspects l'attendaient à bord d'une voiture qui roulait lentement à sa hauteur. Le passager de gauche, de sa main, tente d'arracher la chaîne de Mme D. Manque de pot, la main du voleur s'agrippe au sari de la dame, qui se déroule… Mme D. est projetée sur l'asphalte, se retrouvant en jupon et avec un ratelier brisé. Dans sa chute, elle se fait aussi mal au bras droit. "C'est la honte ! Zot péna respect pu dimunn âgé. J'avais l'habitude de sortir seule : 19h, c'est pas trop tard. Mes enfants et petits-enfants ont leur vie. C'est pas facile d'être toujours dépendre des autres. Maintenant, il faut faire face au climat d'insécurité ! Où commence et où finit la violence ? Quelle aide une personne âgée peut avoir si elle est seule à se débrouiller ?" En parler, Mme D. veut bien, mais pas à visage découvert. Raison évoquée : "Tention voler truv mo photo et rode vengeance. Mais, il faut témoigner afin de prévenir d'autres dames qui pourraient se retrouver dans le même cas que moi."


Anti-Violence Support Organisation

Pour Mme Kokila Devi Deepchand, présidente de l'Anti-Violence Support Organisation (AVSO), Ong dont le siège se trouve au Jagriti Handicraft Society, à Quatre-Bornes, "l'AVSO s'inspire des apôtres de la non-violence comme Mahatma Gandhi et Martin Luther King. Cette organisation créée en 2006 a pour objectif de combattre la violence. On s'est aperçu que la violence existait sous toutes ses formes et qu'il fallait impérativement trouver une solution pour encadrer les victimes. L'aspect humain est trop négligé dans notre société. Souvent, les agresseurs oublient aussi qu'ils ont en face d'eux des humains, des gens qui ont une vie, une famille." L'interlocutrice ajoute : "Personne ne naît avec une étiquette de criminel, mais, souvent à la suite d'une frustration, d'une émotion ou pour un rien, la colère monte. Pour faire reculer la violence, il faut d'abord inculquer les valeurs humaines, tel le respect de l'autre." Sur place, des formateurs et des psychologues accueillent et encadrent les victimes. Un service-conseil au Centre de Quatre-Bornes a aussi été mis sur place. Tél. 427 5313.


Victim Support Mauritius

Raj Moothoosamy, fondateur et président de Victim Support Mauritius, explique que son organisation a vu le jour il y a 5 ans pour apporter un encadrement psychologique aux victimes de violence domestique, d'agression physique, viol, inceste… "Chaque cas est différent. On fait une thérapie individuelle. Avec les formateurs et psychologues, on aide les victimes à prendre conscience qu'elles ne sont pas seules dans leur cheminement." Le siège de l'association est à Pope-Hennessy St, Curepipe. Ouvert les jours de semaine de 10h à 18h et le samedi, de midi à 15h. Hot line 670 4815.