Dans le cadre des 40 ans d'indépendance du pays, Scope
s'est intéressé à ceux qui choisirent d'immigrer
en terre étrangère, alors que se dessinait pour
Maurice un nouveau jour. Aujourd'hui, installés en Europe,
au Canada et en Australie, ils nous expliquent les raisons de
ce départ, une décision souvent motivée par
un avenir incertain et l'espoir d'une vie meilleure sous d'autres
cieux.
"C'est dans un climat de tension et de violence que Maurice
a proclamé son indépendance le 12 mars 1968. Un
sentiment d'incertitude avait envahi bon nombre de nos compatriotes.
Je pense que c'est surtout pour cette raison que certains, dont
moi-même, ont pensé que l'herbe serait plus verte
ailleurs", raconte Edmond Lamarque, 64 ans, immigré
en Australie depuis la fin des années 60.
Insécurité. Encore jeune à l'époque,
Edmond Lamarque voit son avenir et celle de sa famille plutôt
sombre. C'est ainsi qu'il mit le cap sur Sydney, abandonnant tout
derrière lui, dans l'espoir de lendemains meilleurs. Comme
lui, ils seront plusieurs milliers à prendre cette décision,
le sentiment d'insécurité ne cessant alors de croître.
"À force d'avoir jeté de l'huile sur le
feu du racisme, certains partis politiques ne contrôlaient
plus leurs militants. Les affrontements communalistes avaient
éclaté. Les journées d'émeutes firent
des morts et des blessés. Des incendies ravageaient maisons
et commerces. L'immigration vers l'Australie a surtout
commencé avec les bouleversements au sein du Parti Mauricien",
dit Edmond Lamarque. Les plus fortes années de l'immigration
en Australie furent 1967, 68 et 69. En 1971, Victoria comptait
le plus grand nombre d'immigrés mauriciens, soit 3 791
personnes.
Sylvio Larose a aussi été tenté par la vague
migratoire, n'estimant pas prudent de rester à Maurice
et jugeant qu'il avait plus de chance de réussir au Canada.
Enseignant, il avait choisi cette terre adoptive. "Avec
l'indépendance, le pays était en pleine mutation.
La bagarre raciale de 1968 a déclenché en moi certaines
appréhensions. C'est ainsi que j'ai décidé
en 1969 de tenter ma chance au Canada", dit-il.
Opposition. Outre le sentiment d'insécurité,
certains s'opposent catégoriquement à concevoir
Maurice en pays indépendant. "Cela faisait un moment
qu'on entendait parler d'indépendance et, à la maison,
on étaient tous contre", relate Rita, qui estimait
à l'époque que Maurice ne saurait être autonome,
dépendant alors que de l'industrie sucrière. "Le
sentiment chez ceux qui s'opposaient à l'indépendance
était généralement le même : Maurice
était finie. Tous doutaient des capacités du gouvernement
à faire progresser le pays. Avant même que le pays
n'accède à l'indépendance, je suis partie
pour la Grande-Bretagne", dit-elle. Des années
à travailler dans un hopîtal et à essayer
chaque jour de se dire qu'elle avait pris la bonne décision,
même quand certains jours, des doutes lui venaient à
l'esprit. "Partie en 1966, je me suis rétrouvée
seule dans un pays encore étranger jusqu'ici. Nous étions
nombreux à partir en Angleterre à cette période.
J'étais en train de fuir mon pays. J'étais un déserteur
!"
Retour. Retraité et de retour définitivement
après 37 ans, Sylvio Larose dit être surpris du parcours
écomique qu'a connu le pays. "J'ai toujours été
surpris par la capacité de Maurice de surmonter les plus
grosses difficultés. Comme moi, nombreux sont ceux qui
ont cru, en 1968, que Maurice ne s'en sortirait pas, mais c'est
le contraire qui s'est produit." Notre homme dit, toutefois,
n'avoir jamais oublié son pays, espérant au plus
profond de lui venir y passer ses derniers jours. "Même
quand je partais, je savais au fond de moi que je reviendrais
un jour. Il m'arrivait là-bas de penser à ma famille,
à mon pays. Toutes ces couleurs que mes yeux avaient gardées
en mémoire."
Point-mort. Tous, cependant, ne sont pas prêts à
envisager un retour définitif, considérant que Maurice
a encore trop de chemin à faire en matière de gouvernance
et de gestion de l'économie. "La situation économique
en cours semble ne pas évoluer vers une issue quelconque.
Il y a eu un semblant de progrès à un moment, mais,
actuellement, il semblerait que le pays soit arrivé à
un point-mort", affirme Edmond Lamarque sur un ton assez
dur.
Sans doute a-t-il raison, à en juger par le nombre croissant
de nos compatriotes qui continuent d'immigrer vers l'Australie
ou le Canada. 40 ans après, on estime toujours que l'herbe
est plus verte ailleurs