Week-End/SCOPE

VENDREDI 14 MARS 2008 indépendance: des valeurs à retrouver


INDÉPENDANCE

Des valeurs à retrouver

40 années de progrès économique ont fait de Maurice une référence dans la région. Parallèlement, nous avons assisté graduellement à une dégradation au niveau social. Le Dr Ibhoo Mansoor plonge dans ses souvenirs pour nous rappeler les valeurs qui unissaient l'île Maurice d'antan, tandis que Manda Boolell jette un regard critique sur le développement.

D'un ton calme, comme pour évoquer la sagesse, le Dr Ibhoo Mansoor nous reçoit dans sa consultation à la rue Desforges, connue de tous les malheureux en quête de réconfort. D'emblée, il avance que nous avons toujours le choix : de vivre dans l'unité et la paix ou de vivre dans le conflit. Pour lui, les valeurs, ce sont les choses positives qui nous permettent de vivre en paix et heureux. Malheureusement, fait-il ressortir - et cela a été scientifiquement prouvé -, inconsciemment, sur chaque 5 pensées, il y a 4 qui sont négatives. "Il nous faut, donc, être très vigilants. Dès que nous commençons à juger, c'est le signal qu'il s'agit d'une pensée négative." Tout comme cette mauvaise habitude de voir toujours ce qui est mal. "On ne prend pas suffisamment de temps pour voir ce qui est bien."

Solidarité. Les souvenirs de l'île Maurice pré-indépendante du Dr Mansoor sont marqués par l'élan de solidarité qui existait entre les voisins. "Quand il y avait une mortalité dans une famille, par exemple, tous les voisins contribuaient, apportaient un demi-quart de thé ou de sucre pour la veillée mortuaire. Cela, parce que les gens étaient pauvres. Dans la pauvreté, il y avait la solidarité, la sympathie."

Si la solidarité est toujours présente, elle se manifeste à un autre niveau, comme le témoignent les différents exercices de collectes de dons dans le pays. Mais, dans leur vie de tous les jours, les gens sont devenus plus individualistes. "Aujourd'hui, les gens ont beaucoup d'argent. Chacun veut garder sa position." C'est pour cela aussi, dit le Dr Mansoor, qu'on monte les communautés l'une contre l'autre. Chacun voulant préserver ses acquis. Faisant un parallèle avec la question de ciblage, il souligne que certains ont interprété que la communauté hindoue était visée. Il interpelle également sur le système éducatif : "La compétition n'encourage pas le partage et la solidarité."

Développement. Jetant un regard sur les 40 dernières années, Manda Boolell, présidente du MACOSS, est d'avis que beaucoup d'accent a été mis sur l'économie et pas suffisamment sur le social. Cela, à tous les niveaux. Du côté du gouvernement et du secteur privé, "on n'a pas pris le temps de voir les problèmes qui allaient émerger avec le développement", dit-elle. Le travail des ONG n'ont pas suffi pour contrer les effets que nous ressentons aujourd'hui : violence, drogue, alcool, libéralisation des mœurs, matérialisme…

Mais, la plus grande valeur que nous ayons perdue au fil des années, selon Manda Boolell, est la discipline. "C'est un des grands maux du pays." Elle explique cela du fait que beaucoup de Mauriciens cherchent toujours un processus pour contourner la discipline, à tous les niveaux. "Vous avez un problème avec une association, vous essayez de la ramener à l'ordre. Elle vous menace d'aller voir plus haut et vous recevez un appel de quelqu'un vous dictant la marche à suivre. Il y a un problème avec un étudiant au collège, c'est la même chose : les parents vont voir plus haut…" Dans ce contexte précis, ajoute Manda Boolell, les enfants perdent leurs repères.

École. Ainsi, pense-t-elle, la discipline est, sans conteste, une des valeurs à retrouver et à transmettre à nos enfants. Un travail qui passe inévitablement par l'école. "Les ONG parlent, mais il faut de l'action. L'école ne prépare pas les parents et les enfants à réagir devant les difficultés, ni à cultiver le sens critique." La présidente du MACOSS soutient que le sens de la discipline engendrera le respect, la tolérance et la solidarité.

Les valeurs à encourager dans notre société, avance, pour sa part, le Dr Mansoor, sont la solidarité et le partage. Il est d'avis que le ciblage est un pas dans ce sens. Mais, prévient-il, 20% de la population sont très pauvres et 20% sont très riches. 60% - soit la majorité - sont de la classe moyenne. Il faut, donc, savoir où commence le ciblage. "Un premier pas dans ce sens serait de hausser le seuil du salaire taxable à Rs 25 000, comme annoncé dans le manifeste électoral."

Parlant de la politique, le Dr Mansoor ajoute que le système de best loser est venu fausser la notion qu'un député doit servir tous les Mauriciens. Le communalisme, selon lui, ressemble à l'histoire de la poule et de l'œuf : "On ne sait pas si, comme on le dit, ce sont les politiciens qui le veulent ou si c'est le peuple qui en demande." Il constate tout de même que l'indépendance a apporté la liberté d'expression, permettant de discuter, de contester, comme c'est le cas actuellement.


Famille

Selon Manda Boolell, la famille est une des assises à consolider si nous voulons réapprendre à vivre les valeurs humaines. "Il y a aujourd'hui des familles décomposées, recomposées, monoparentales… à l'intérieur, les enfants se perdent et ne savent pas trop comment réagir." Apporter un bon équilibre familial, c'est aussi favoriser la transmission des valeurs. Si l'école a son rôle à jouer à ce niveau, la responsabilité parentale n'est pas en reste. M. Boolell cite l'exemple de ce collégien réprimandé pour avoir consommé de l'alcool et visionné des films à caractère pornographique sur son téléphone portable. Après discussion, celui-ci a expliqué que ce sont ses parents qui lui ont offert le téléphone valant… Rs 40 000 !


Pauvreté

Il ne faut pas communaliser la pauvreté, plaide le Dr Ibhoo Mansoor. Même s'il est vrai que la communauté créole est plus touchée que les autres, on ne peut pas mesurer les proportions, dit-il. "La vérité est qu'il y a des pauvres dans toutes les communautés." Alors, vaut mieux agir pour éradiquer la pauvreté de manière générale et ne pas s'attarder sur les origines. Il estime que le ministre des Finances est assez courageux de vouloir prendre des plus riches pour donner aux plus pauvres et met en garde ceux qui militent "contre leurs intérêts sans le savoir."