Week-End/SCOPE

VENDREDI 14 MARS 2008 indépendance: 40 ans


40 ANS

Les dessous de l'indépendance

L'accession de Maurice à l'indépendance a été au cœur d'un chantage éhonté exercé par le pouvoir britannique, raconte l'historien Jocelyn Chan Low. Sir Seewoosagur Ramgoolam subit une pression énorme à Downing Street, contraint de consentir à l'excision des Chagos afin que soit agréée la proposition d'indépendance. Or, le contexte socio-économique du pays est des plus instables…

Années 60. L'île Maurice traverse une crise de sous-développement aiguë. Les structures économiques du pays ne répondent plus aux besoins d'une population croissante. Celle-ci a connu un essor considérable en raison de la chute du taux de mortalité, les ravages causés par la malaria ayant été enrayés. Le taux de natalité demeure constant tandis que le chômage conduit déjà bon nombre vers l'immigration.

Contexte. Le développement éducatif secondaire des années 50, dont les collèges champignons, a produit davantage de détenteurs du School Certificate (SC). Lesquels se retrouvent, cependant, sans emploi. Le niveau de vie baisse, mais les prix augmentent. Les manifestations de jeunes chômeurs grognent dès 1964. Le maintien des services sociaux est devenu onéreux. La Grande-Bretagne envisage de se retirer en 1963, jugeant le moment opportun. Elle reste, toutefois, en place pour d'autres raisons… (lire plus loin)

Économie. La conjoncture est des plus difficiles. L'historien Jocelyn Chan Low indique que la première phase d'industrialisation du pays n'est guère brillante, le marché local est trop restreint. L'industrie de la confection ne connaît pas le même développement noté dans celle du sucre. À ce tableau, s'ajoutent un climat politique défavorable et des tensions inter-ethniques larvées. Une première bagarre raciale éclate en 1965 à Trois-Boutiques.

Politique. La crise économique perdure toujours en 1967. Année où les discussions au sujet de l'indépendance du pays sont ouvertes et où le charismatique Gaëtan Duval "travaille" les Plaines Wilhems. Jocelyn Chan Low précise aussi qu'une bonne partie de la population générale - composée de fonctionnaires - commence à avoir peur quant à son avenir et se range du côté des anti-indépendantistes, menés par Duval et Kœnig. Une fracture ethnique survient immanquablement.

Tension. L'ethnicisation à outrance de la politique aboutit à une 2e bagarre raciale, fin janvier 1968. Elle se déroule essentiellement en région portlouisienne. Jocelyn Chan Low a été en présence des rapports confidentiels émanant des services de renseignements et de la police relativement à ces événements. "Le rapport de la police conclut qu'il n'y a pas eu de complot, bien que certains politiciens aient pu jouer un rôle indirectement de par leur langage outrancier."

Gangs. "Ce qui s'est passé vraiment relève d'affrontements entre gangs organisés sur une base ethnique." Les "Texas, Mafia et Instanbul" ont été manipulés par des politiciens, laisse-t-on comprendre. Ces mêmes groupuscules pratiquaient le racket et étaient aussi mêlés à la prostitution. Or, le conflit les opposant dégénère de manière meurtrière. Une vingtaine de personnes sont froidement assassinées. La situation nécessite l'intervention des troupes britanniques.

Deal. Maurice est le seul pays du Commonwealth à bénéficier d'un traité de défense couvrant aussi la sécurité interne, relève l'historien, avant de poursuivre que la Grande-Bretagne ne voulait pas prendre une telle responsabilité de prime abord. Mais, son ministère de la Défense accepte, cette condition faisant partie du deal de l'indépendance en contre-partie de Diego Garcia. (lire plus loin)

Colonies. Un regard sur la conjoncture internationale de l'époque est important pour appréhender la situation. Jocelyn Chan Low soutient qu'en donnant l'indépendance à l'Inde, la Grande-Bretagne a cherché à consolider sa position ailleurs. Elle voyait en ses colonies des ressources (militaire, stratégique et économique) importantes lui permettant de maintenir son rôle de puissance mondiale. Or, un rapport d'audit hautement confidentiel devait établir que le Royaume Uni perdait de l'argent avec Maurice, mais que, si elle se retirait, des troubles inter-ethniques pourraient être occasionnés.

Le cas échéant, cela impliquerait une intervention des troupes britanniques. Une situation qui pouvait compromettre la position du pays en tant que relais vers l'Australie, outre de créer des complications diplomatiques… La Grande-Bretagne choisira de rester en place. Qui plus est, en 1963, le Colonial Office finalement envisage l'indépendance de l'île dans le long terme. Mais, "Ramgoolam avait commencé à demander l'indépendance dès 1959."

Déception. SSR est assez isolé au sein du Parti Travailliste, sa revendication n'étant pas unanime, d'aucuns estimant prioritaire la résolution de la crise économique. Une déception est éprouvée face à la grandissante opposition populaire. Anthony Greenwood, secrétaire d'État aux colonies, témoignera lors de sa visite d'une manifestation anti-indépendance monstre organisée par le PMSD. Peu après, survient la bagarre de 1965 à Trois-Boutiques. "Pour Greenwood, Maurice n'était manifestement pas prête", commente Jocelyn Chan Low. "Une conférence constitutionnelle était déjà programmée pour septembre 1965 à Londres. Pour les Britanniques, une formule d'association était plus appropriée que l'indépendance."

Mais les Chagos changeront la donne. "Le détachement des Chagos de Maurice et des Seychelles avait pour but la création du British Indian Ocean Territory (BIOT). C'était une priorité parce que la Grande-Bretagne voulait revoir sa position de défense."

Notre interlocuteur de poursuivre qu'une collaboration entre la Grande-Bretagne et les États-Unis débute de manière effective par la location de Diego Garcia. "Cette île était censée servir de base de communication, mais est utilisée comme base militaire. C'était une opportunité pour la Grande-Bretagne d'impliquer les États-Unis dans la question de la défense de l'Ouest."

Guerre Froide. Il importe de faire ressortir que nous sommes au temps de la Guerre Froide, opposant les États-Unis à la Russie de 1945 à 1991. Diego Garcia représente une base stratégique. La collaboration entre les deux alliés - USA et Royaume Uni - relevait de la plus haute importance. Des pressions sont alors exercées sur le Colonial Office pour l'excision des Chagos. Le ministère de la Défense exige que les Chagos soient intégrés au British Indian Ocean Territory (BIOT).

Chantage. "Le 10 septembre 1965, le Cabinet britannique exige de Greenwood l'obtention du détachement des Chagos ; dans le cas contraire, le Cabinet irait de l'avant avec un détachement unilatéral. Seewoosagur Ramgoolam subit un chantage éhonté et une pression psychologique énorme le poussant à accepter le détachement des Chagos. Ramgoolam est coincé."

"Le Premier ministre britannique Harold Wilson rencontre SSR le matin du 23 septembre 1965 à Downing Street. Il lui dit : " Soit vous rentrez chez vous avec l'indépendance et nous avons Diego Garcia avec votre accord, ou vous rentrez sans indépendance et nous détachons les Chagos unilatéralement. " Après avoir longtemps résisté, Ramgoolam craque et lui répond que la question des Chagos n'est qu'un détail." C'était un deal indépendance v/s Chagos.

Sir John Rennie, dernier gouverneur Britannique de Maurice, envoie un télégramme (à 11h15) à son officier suppléant le jour même, disant que la Conférence constitutionnelle tranchera en faveur d'élections générales devant décider de l'indépendance du pays au lieu d'un référendum. Le PMSD claque la porte de la Conférence.

"À 14h, Greenwood rencontre la délégation mauricienne pour décider des modalités du détachement. Deux heures plus tard, le secrétaire d'État aux colonies informait le Cabinet que les Mauriciens ont accepté le détachement et que le lendemain, il annoncera que la Grande-Bretagne est en faveur de l'indépendance de Maurice."

Urnes. Le sort de Maurice était joué ! Ne restait que l'organisation des élections générales, où les Mauriciens ont été appelés à décider de l'orientation du pays en votant le Parti de l'Indépendance. SSR devait retardé cette échéance par peur que la situation ne dérape, au vu des instabilités sociales. Mais, sous la pression du gouvernement britannique, il est contraint d'organiser les élections en aout 1967.

44% des électeurs votent contre. Il n'est pas exclu que les Mauriciens n'auraient pas voté en faveur de l'indépendance si un référendum avait été organisé, comme souhaité par le PMSD. Si 97% des Rodriguais votent également contre, le Parti de l'Indépendance remporte les suffrages. La proposition indépendantiste fait partie de son manifeste. L'indépendance est proclamée au Champ de Mars le 12 mars 1968, à midi, dans une capitale quadrillée par les forces de l'ordre britanniques, dépêchées pour contenir la bagarre raciale de fin janvier 1968.

Cérémonie. "Les dépêches officielles de l'époque indiquent que Sir Seewoosagur Ramgoolam était extrêmement déçu. Il s'est battu pour l'indépendance et voulait que la cérémonie du 12 mars soit reconnue de tous et qu'y assistent des personnalités étrangères de renom ainsi que des invités de marque. Mais, la Princesse Alexandra, qui devait représenter la famille royale, ne vient pas en raison des problèmes de sécurité. À un moment, Ramgoolam était tellement déçu qu'il a songé à renvoyer la cérémonie." C'était il y a 40 ans de cela.


Au lendemain de l'indépendance…

Après l'accession à l'indépendance, Maurice passe par une crise financière aiguë. À un point tel que le nouveau pouvoir mauricien se voit dans l'obligation de recourir à une aide d'urgence auprès de la Grande-Bretagne. La somme de £ 4,3 millions est sollicitée pour balancer le budget déficitaire du pays. Jocelyn Chan Low relève l'existence d'un profond pessimisme chez les Britanniques quant à l'avenir de l'île. Dans ses correspondances, Sir John Rennie écrivait : "Never had a British colonial territory gone forward to independance with such a slender margin…"