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VENDREDI & MARS 2008
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40 ans d'indépendance
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INTERVIEW : 40 ANS D'INDÉPENDANCE
"La minorité de Maurice : ceux qui se sentent Mauriciens
à 100%"
Militant social et écologiste, Percy Yip Tong est aussi
directeur artistique (Cyper Produktion). Depuis peu, il est le
président du Collectif Urgence Toxida qui réunit
les ONG luttant contre la drogue et le VIH. Son constat des 40
ans d'indépendance porte sur la culture mauricienne, le
communalisme politique et le social.
Qu'est-ce que l'indépendance a apporté à
Maurice ?
Sur papier, ça a apporté la souveraineté
nationale. Un passeport mauricien aux Mauriciens. Ceux qui, comme
moi, sont nés avant l'indépendance avaient un passeport
anglais. L'indépendance a permis de pouvoir s'appeler
Mauriciens, citoyens d'un pays indépendant. Ce qui est
déjà une belle chose !
Dans la pratique, est-ce qu'être indépendant a de
la valeur quand nous savons que nous sommes un petit état
insulaire tributaire de l'économie mondiale et des catastrophes
naturelles ? Nous sommes indépendants de nom, mais pas
forcément économiquement. Car toutes les conséquences
économiques de l'Europe, de la Chine ou des États
Unis nous influencent directement.
Croyez-vous au mauricianisme ?
Je suis le premier à croire au mauricianisme parce que
je le vis. Mais, je ne le vois, ni ne le sens autour de moi. Par
contre, je sens fortement le communalisme autour de moi. On était
davantage Mauricien au début de l'indépendance que
maintenant. Quand j'étais jeune, les voisins de toutes
les communautés se mélangeaient davantage. On avait
moins de discours en terme de malbar, lascar ou nation. Il y avait
moins ce langage communal sale.
Aujourd'hui, je peux dire que ça a augmenté. On
a bien vu comment avec Kaya, un problème peut devenir communal.
Les émeutes n'étaient pas communales au début.
Ce n'est qu'au 2e ou 3e jour que cette affaire a pris un tour
communal. On a aussi vu, dernièrement dans l'actualité,
des montées de communalisme et d'intégrisme.
Le moindre problème tend à prendre une coloration
communale actuellement. Il y a un problème quelque part
C'est tout à fait vrai. Un simple accident de voiture entre
deux Mauriciens, quinze ans de cela, ne prenait pas des proportions
comme aujourd'hui, si ces deux-là sont de communauté
différente. Ça prouve que le communalisme prend
des tournures exagérées.
Les responsables, pour moi, sont les politiques et indirectement
certains religieux intégristes. Les politiques prônent
tous le mauricianisme, mais tous ne le pratiquent pas. Monsieur
Paul Bérenger - en qui on avait espoir quand il avait été
élu en 1981 - pensait qu'il fallait à tout prix
mettre un Premier ministre hindou. Les politiciens se sont gourés
quand ils ont cru qu'il fallait faire du communalisme scientifique
dans le système politique.
Je vous en donne la preuve : il est beaucoup plus difficile pour
Paul Bérenger de se présenter comme Premier ministre,
aujourd'hui, que s'il l'avait fait dans les années 80,
parce que maintenant, le communalisme scientifique est tellement
bien enraciné dans la façon dont sont menées
les élections que les politiciens sont obligés de
faire des concessions.
Comment éradiquer sinon lutter contre le communalisme
en politique ?
C'est difficile d'éradiquer le communalisme quand on a
des dinosaures dans le système politique. J'ai lu la semaine
dernière l'interview de monsieur Gaston Valayden qui disait
qu'aucun jeune ne se reconnaît en monsieur Bérenger
ni en monsieur Ramgoolam. Comment avoir un renouvellement politique
si les dinosaures sont en place et s'ils continuent à instaurer
le communalisme scientifique dans toutes les élections
?
Et le mauricianisme dans tout ça ?
Il ne pourra jamais exister après 40 ans d'indépendance
avec un tel système politique. Quand on est candidat -
Rezistans ek Alternativ a bien fait ressortir ce point -, il faut
s'indiquer hindou, musulman, population générale
ou sino-mauricien. Une race (chinoise) et deux religions ; population
générale, c'est tout ce qui est mélangé.
Mais, qu'est-ce je choisis si je suis, par exemple, musulman d'origine
chinoise ? C'est pour ça que la proposition du père
Grégoire pose problème. On parle de Créoles
et autres chrétiens. Mais, où je me situe si je
suis d'origine chinoise et catholique ? Le catholicisme comprend
aussi des Indiens baptisés. Le père Grégoire
complique encore plus les choses au lieu de trouver une solution.
Pour trouver une solution, il faut que non seulement rien ne soit
mentionné dans la Constitution concernant notre race ou
notre religion, mais aussi que le système électoral
ne soit plus basé sur la race.
Que dire de la culture à Maurice ?
Les deux bases d'une société sont la politique et
la culture. Un pays sans culture est comme un peuple sans racine.
Comment atteindre le mauricianisme quand on ne voit pas la culture
mauricienne ? Or, cette culture existe parski nou tou koz kreol.
Tou nou manz enn manze kreol. Nou ena nou larsitektir kreol.
Pour moi, être mauricien c'est être créole.
Quelqu'un qui parle français est un Français, quelqu'un
qui parle anglais est un Anglais. Nou, nou koz kreol ; donc, nou
bann Kreol. Le problème est qu'à Maurice, la créolité
est associée à une couleur de peau. Mwa, mo pa
kapav konsider-mwa kreol dan Moris akoz mo kouler pa ase nwar
? Enn skandal ! Mo okip ravann, mo'nn okip Kaya, mo okip Menwar
parski mo kiltir kreol !
Pourquoi après 40 ans d'indépendance, on n'a toujours
pas de centre culturel mauricien ? La minorité de Maurice
est ceux qui se sentent Mauriciens à 100%. On a des centres
culturels chinois, français, anglais et indiens qui sont
tous financés par leur pays d'origine. Le seul qui est
financé par l'État mauricien, c'est le centre culturel
africain. Mais, l'Afrique est un continent. Le gouvernement mauricien
est, donc, en train de financer la culture de tout un continent
Et où sont mis la langue créole et le séga
? Dans le centre culturel africain ! Or, la langue créole
et le séga n'existent pas en afrique. Ça rattache
la culture créole et mauricienne et notre langage au côté
black ! Ce qui est une erreur. Le centre culturel mauricien n'existe
toujours pas aujourd'hui. L'île Maurice, à 40 ans
d'indépendance, n'a pas la maturité et la dignité
de reconnaître son mauricianisme parce qu'elle ne le veut
pas. C'est une volonté politique.
Quel regard portez-vous sur la société à
la veille de ces 40 ans d'indépendance ?
La société va assez mal au niveau économique
et du communalisme. Je sens plus de racisme qu'avant. Les jeunes
n'ont plus d'idéal car c'est le matérialisme qui
est mis en avant. On a beaucoup de problèmes économiques
et sociaux, mais je dis quand même que Maurice reste un
pays encore très agréable à vivre
si
on compare à ceux d'Afrique. Et comparée aux pays
plus riches, ceux d'Europe ou d'Amérique, notre qualité
de vie reste quand même assez correcte.
Nous avons quand même un gros problème à
Maurice
Nos 40 ans d'indépendance ont porté 40 ans de dépendance
à la drogue. La seule chose qui est en croissance dans
l'économie mauricienne depuis 40 ans est le commerce du
brown sugar. Si une dose coûte Rs 200 et que Maurice compte
22 000 toxicomanes, ça fait plus de 4 millions de chiffres
d'affaires par jour ! Et aujourd'hui, il y a aussi le sida.
Ces deux choses ont l'effet d'un tsunami car beaucoup plus de
personnes font l'amour sans préservatif que ceux qui s'injectent
de la drogue dans les veines. Les chances d'augmentation de personnes
séropositives sont beaucoup plus fortes. On reconnaît
un drogué, mais pas une personne séropositive tant
qu'elle ne passe pas le test ou ne commence à être
vraiment malade. Ça a un impact énorme sur l'économie
car le coût de la méthadone est énorme ; le
coût de la trithérapie dispensée par l'État
est énorme ; le coût des conséquences de la
criminalité - qui est directement liée aux personnes
en manque - est énorme.
Quels sont les grands défis que le pays doit relever
?
Il faut à tout prix rayer le brown sugar de la carte. Ça
aidera le pays économiquement et socialement. 92% des séropositifs
ont été contaminés par voie intraveineuse.
Le brown sugar est le premier responsable du sida à Maurice.
Si, pendant 40 ans, on n'a pu rayer le brown sugar de Maurice,
je suis assez pessimiste. Surtout quand on sait que ça
génère plus de millions par jour et presque 4 milliards
par an. On ne peut pas vraiment lutter, trop d'argent est impliqué.
Je reste pessimiste par rapport à ce premier défi
à relever.
Le 2e défi porte sur les ressources d'énergie renouvelable.
Je suis un écologiste convaincu. La Réunion est
un exemple pour les départements français comme
étant celui qui utilise presque 50% d'énergies renouvelables.
Je ne comprends pas comment le gouvernement mauricien ne subventionnerait
pas l'achat d'un chauffe-eau solaire à chaque famille.
Si tel est le cas, nos importations de pétrole vont baisser
rien que pour le coût de l'électricité
Votre idéal pour le pays ?
Enn sel lepep enn sel nasyon. Pa linite dan la diversite, mais
linite dan la realite.