Week-End/SCOPE

VENDREDI 18 JANVIER 2008 interview


INTERVIEW : 40 ANS D'INDÉPENDANCE

"Maurice est un petit pays, ses défis sont énormes"

En marge de la célébration du 40e anniversaire de l'indépendance, la parole est donnée aux personnalités qui, chacune à leur façon, ont contribué à l'avancement du pays, à l'instar de Vijaya Teelock. L'historienne livre un constat.

Maurice a-t-elle atteint une maturité 40 ans après l'indépendance ?

Aucune nation n'arrive à un stade de maturité car en évolution perpétuelle. Maurice est une nation récente. Elle est au tout début de son existence par rapport à d'autres pays. 40 ans, ce n'est pas beaucoup pour un pays.

Les idéaux en vigueur à l'époque de l'indépendance ont-ils évolué ?

Le monde a changé. Par conséquent, les aspirations ne peuvent rester les mêmes. Dans les années 60, nombre de pays en voie de développement abordaient leur phase de décolonisation. Ces pays doivent maintenant apprendre à s'autogérer d'une façon différente de celle qui prévalait à l'époque coloniale. Le défi est de pouvoir mieux faire.

Comment le pays aurait pu mieux faire ?

Sous le gouvernement colonial, des fonds étaient injectés et on disposait de personnels qualifiés pour gérer les institutions. À mon sens, la mauricianisation de nos institutions aurait dû être entreprise bien avant que n'intervienne notre accession à l'indépendance. Le cas échéant, on n'aurait pas connu ce manque de cadres qualifiés, à tous les niveaux, et on aurait sans doute vu la mise en place d'institutions appropriées.

À quoi aura servi l'accession à l'indépendance ?

Je dirais que le plus important est l'indépendance politique. Cela a permis aux Mauriciens de prendre leurs propres décisions… que ce soit pour le meilleur ou pour le pire. Quoi qu'il en soit, la formation des membres de la population à la gestion des institutions fait aujourd'hui encore défaut. On a perdu un certain niveau de qualité, notamment dans les secteurs éducatif et de la santé, même si ces services ont été étendus. Cette qualité coûte évidemment beaucoup d'argent. Je pense aussi que les réformes économiques auraient dû être enclenchées depuis l'indépendance. Mais, c'est un peu facile de venir dire cela 40 ans après…

Revenons aux idéaux. Ont-ils évolué ?

Ce qui est sûr, c'est que ces idéaux ont changé. On pensait que le gouvernement colonial ne répondait plus aux besoins de la population. Les générations post-indépendance n'ont pas connu la séparation du colonialisme et ne peuvent se livrer à une comparaison. Toujours est-il qu'une sorte d'autocritique reste de mise. Il importe toujours autant de voir si nos institutions répondent aux besoins d'aujourd'hui.

Je pense que ce n'est plus nécessaire de se référer au passé. Il est temps de dégager une vision qui réponde aux aspirations contemporaines. On ne prend pas en considération les aspirations des Mauriciens. On ne demande pas, par exemple, à la jeunesse si elle aimerait travailler dans des centres d'appels. Est-ce qu'on demande aux jeunes de quelle économie ils veulent ?

Une grande partie de la jeunesse est sans opinion quant aux considérations économiques…

Cela démontre que l'Éducation a failli dans sa mission. Car on devrait pouvoir s'exprimer et avoir une opinion sur tout. Le système éducatif est trop centré sur les examens et pas suffisamment sur l'épanouissement de l'individu.

Comment répondre aux aspirations des nouvelles générations de Mauriciens ?

Les décisions d'ordre national sont trop souvent prises en petit comité. On note très peu de participation de la société civile dans ces décisions. On devrait avoir des structures nouvelles où les Mauriciens pourraient exprimer leurs opinions ou attentes à tous les niveaux. Il est, avant toute chose, nécessaire d'avoir des consultations process pour connaître ces attentes et opinions.

Quels sont les nouveaux défis qui se présentent au pays ?

Maurice est un petit pays, ses défis sont énormes. Ce petit pays a peu de pouvoir face aux géants comme l'Afrique du Sud, l'Inde ou l'Amérique dans des réunions internationales. C'est assez difficile de résister à cette nouvelle forme de colonisation qu'est la globalisation.

Quel est, selon vous, ce nouveau départ que le pays devrait prendre ?

Il y a lieu maintenant d'établir une nouvelle vision de la société mauricienne du futur. Certains parlent d'une 2e République. Une vraie réflexion sur où Maurice est arrivée 40 ans après s'impose. Est-ce que les Mauriciens sont satisfaits de leur société telle qu'elle a évolué ? Veut-on d'une société divisée par des considérations ethniques ou d'une République laïque ? Doit-on revoir notre vision de l'éducation ? Ce sont là autant de défis qui relèvent d'un nouveau départ.