2008 a été décrétée Année
de la Terre et des Langues par l'Organisation des Nations Unies
(ONU). Le lien est fait entre les problèmes écologiques
auxquels fait face la planète et la difficulté de
certaines langues à exister. Arnaud Carpooran, Associate
Professor à l'Université de Maurice, et Pushpa Lallah,
de la Fédération Playgroup, s'expriment sur ce sujet.
Selon l'Observatoire linguistique, le rythme d'extinction des
langues a atteint des proportions sans précédent
dans l'histoire. Il est estimé que dans quelques générations,
plus de 50% des 7 000 langues parlées dans le monde auront
disparu. 2008 sera ainsi l'occasion de se pencher sur toutes ces
questions.
Pour le Dr Arnaud Carpooran, cette décision de l'ONU est
une occasion bénie pour ceux qui travaillent sur les langues
et pour ceux qui militent en faveur des langues minoritaires.
Au-delà des passions, dit-il, une dimension écologique
mérite d'être soulignée. "On parle
rarement d'écologie culturelle, linguistique. C'est un
aspect qu'on tend à reléguer au second plan."
Enjeux. Le linguiste fait aussi ressortir que cet aspect
devient aujourd'hui plus important, face à la mondialisation
et aux nouvelles technologies de la communication. "Selon
les recherches, 90% des langues existantes auront disparu à
la fin de ce siècle." L'humanité n'aurait
aucun sens, dit-il, s'il ne nous reste rien des gens qui nous
ont précédés. "Il y a énormément
à faire pour préserver le patrimoine humain et culturel.
Une fois que ce sera perdu, nous ne pourrons plus faire marche
arrière."
De son côté, tout en appréciant la démarche
de l'ONU, Pushpa Lallah fait remarquer qu'un certain nombre d'organisations
à travers le monde ont déjà commencé
ce travail. Elle cite Terra Lingua, qui uvre pour sauvegarder
la diversité biologique, culturelle et linguistique. De
même, elle souligne les initiatives en Nouvelle Zélande
et en Amérique du Nord pour publier en langues maorie et
Hopi Indians, respectivement. À Maurice, ONG et individus
uvrent pour promouvoir le kreol et le bhojpuri.
Pour marquer cette année, elle réitère la
demande faite par 14 individus, à l'occasion de la Journée
Internationale de la Langue Créole, pour que la langue
maternelle soit introduite comme médium formel à
l'école et qu'une graphie standard, comme Grafi Larmoni,
soit utilisée dans les institutions, médias et autres
organisations.
Multilinguisme. Encourager le multilinguisme : une des
recommandations de l'UNESCO à cette occasion. Dans son
message, le directeur de l'agence des Nations Unies précise
: "Seul un multilinguisme assumé peut permettre
à toutes les langues de trouver leur place dans notre monde
globalisé." Comment l'île Maurice pluriculturelle
se situe-t-elle dans ce contexte ?
Pour le Dr Arnaud Carpooran, le multilinguisme mauricien est une
réalité, pas un leurre. Il estime que c'est une
chance inouïe d'avoir dans notre culture les deux langues
les plus importantes : l'anglais et le français. Sans compter
les langues ancestrales. Il précise aussi que, contrairement
aux autres pays colonisés, nous avons su préserver
la cxistence des langues. "Bien sûr, il y
a toujours des questions sur la place qu'occupe l'une ou l'autre
langue, mais nous pouvons nous réjouir d'être multilingues."
Complexes. En revanche, poursuit Arnaud Carpooran, ce qui
pose problème c'est que le Mauricien n'assume pas complètement
son multilinguisme. "Il y a encore des complexes associés
à l'histoire coloniale qui rendent plus difficile la gestion
de ce plurilinguisme. Il y a comme un conflit identitaire qui
nous empêche de tirer profit de cette richesse."
La Fédération Playgroup a, depuis sa création,
adopté une pédagogie basée sur le multilinguisme,
partant de la langue maternelle. Une manière, dit Pushpa
Lallah, de permettre aux enfants d'acquérir les bases au
savoir et à la réflexion. "Ce n'est qu'à
partir de ce moment que le multilinguisme peut devenir une réalité."
Pour soutenir cette démarche, Playgroup a, au début
des années 2000, lancé une série de livres
bilingues kreol/anglais. Depuis peu, elle est passée à
4 langues. De nouvelles versions de Sinn Sinn, Dinododo
et Bonnfam lamer sont sorties en version quadrilingue (kreol/anglais/français/bhojpuri).
Cette pédagogie s'étend dans la créativité
et l'observation continue, en vue de rétablir une balance
linguistique.
Cxister. Analysant la position des langues à
Maurice, le Dr Arnaud Carpooran affirme qu'il n'y a aucun problème
avec le français et l'anglais. Même s'il peut y avoir
encore des questions du genre : pourquoi l'anglais est la langue
officielle ou pourquoi le français est la langue la plus
utilisée dans les médias ? Le créole se porte
bien, bien qu'à ce jour, il ne soit pas encore reconnu
officiellement. "Il y a des préjugés liés
à l'esclavage. On n'a jamais considéré que
les esclaves pourraient créer quelque chose qui mérite
d'être reconnu."
Les langues ancestrales existent grâce aux institutions,
même si elles sont peu parlées. En revanche, le Dr
Carpooran souligne que le bhojpuri a beaucoup de mal à
exister dans ce contexte plurilingue. "Le bhojpuri souffre
vraiment. D'ici 20 ou 30 ans, il pourrait disparaître."
Pushpa Lallah souligne que la survie d'une langue implique aussi
d'assurer la transmission des connaissances. "Comment
peut-il y avoir d'empowerment si la majorité des
gens n'ont pas accès à l'information dans leur langue
et s'ils se sentent gênés pour s'exprimer parce qu'ils
ne maîtrisent pas une langue ?"
2008 pourrait être l'occasion d'apporter plus d'éclairage
sur tous ces sujets. "Je souhaite que ce soit l'occasion
d'engager plus d'actions pour la reconnaissance des langues minoritaires",
adit Arnaud Carpooran.