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VENDREDI 4 JANVIER 2008 2008: évènement


2008 : ÉVÉNEMENT

Pour que vivent les langues

2008 a été décrétée Année de la Terre et des Langues par l'Organisation des Nations Unies (ONU). Le lien est fait entre les problèmes écologiques auxquels fait face la planète et la difficulté de certaines langues à exister. Arnaud Carpooran, Associate Professor à l'Université de Maurice, et Pushpa Lallah, de la Fédération Playgroup, s'expriment sur ce sujet.

Selon l'Observatoire linguistique, le rythme d'extinction des langues a atteint des proportions sans précédent dans l'histoire. Il est estimé que dans quelques générations, plus de 50% des 7 000 langues parlées dans le monde auront disparu. 2008 sera ainsi l'occasion de se pencher sur toutes ces questions.

Pour le Dr Arnaud Carpooran, cette décision de l'ONU est une occasion bénie pour ceux qui travaillent sur les langues et pour ceux qui militent en faveur des langues minoritaires. Au-delà des passions, dit-il, une dimension écologique mérite d'être soulignée. "On parle rarement d'écologie culturelle, linguistique. C'est un aspect qu'on tend à reléguer au second plan."

Enjeux. Le linguiste fait aussi ressortir que cet aspect devient aujourd'hui plus important, face à la mondialisation et aux nouvelles technologies de la communication. "Selon les recherches, 90% des langues existantes auront disparu à la fin de ce siècle." L'humanité n'aurait aucun sens, dit-il, s'il ne nous reste rien des gens qui nous ont précédés. "Il y a énormément à faire pour préserver le patrimoine humain et culturel. Une fois que ce sera perdu, nous ne pourrons plus faire marche arrière."

De son côté, tout en appréciant la démarche de l'ONU, Pushpa Lallah fait remarquer qu'un certain nombre d'organisations à travers le monde ont déjà commencé ce travail. Elle cite Terra Lingua, qui œuvre pour sauvegarder la diversité biologique, culturelle et linguistique. De même, elle souligne les initiatives en Nouvelle Zélande et en Amérique du Nord pour publier en langues maorie et Hopi Indians, respectivement. À Maurice, ONG et individus œuvrent pour promouvoir le kreol et le bhojpuri.

Pour marquer cette année, elle réitère la demande faite par 14 individus, à l'occasion de la Journée Internationale de la Langue Créole, pour que la langue maternelle soit introduite comme médium formel à l'école et qu'une graphie standard, comme Grafi Larmoni, soit utilisée dans les institutions, médias et autres organisations.

Multilinguisme. Encourager le multilinguisme : une des recommandations de l'UNESCO à cette occasion. Dans son message, le directeur de l'agence des Nations Unies précise : "Seul un multilinguisme assumé peut permettre à toutes les langues de trouver leur place dans notre monde globalisé." Comment l'île Maurice pluriculturelle se situe-t-elle dans ce contexte ?

Pour le Dr Arnaud Carpooran, le multilinguisme mauricien est une réalité, pas un leurre. Il estime que c'est une chance inouïe d'avoir dans notre culture les deux langues les plus importantes : l'anglais et le français. Sans compter les langues ancestrales. Il précise aussi que, contrairement aux autres pays colonisés, nous avons su préserver la cœxistence des langues. "Bien sûr, il y a toujours des questions sur la place qu'occupe l'une ou l'autre langue, mais nous pouvons nous réjouir d'être multilingues."

Complexes. En revanche, poursuit Arnaud Carpooran, ce qui pose problème c'est que le Mauricien n'assume pas complètement son multilinguisme. "Il y a encore des complexes associés à l'histoire coloniale qui rendent plus difficile la gestion de ce plurilinguisme. Il y a comme un conflit identitaire qui nous empêche de tirer profit de cette richesse."

La Fédération Playgroup a, depuis sa création, adopté une pédagogie basée sur le multilinguisme, partant de la langue maternelle. Une manière, dit Pushpa Lallah, de permettre aux enfants d'acquérir les bases au savoir et à la réflexion. "Ce n'est qu'à partir de ce moment que le multilinguisme peut devenir une réalité."

Pour soutenir cette démarche, Playgroup a, au début des années 2000, lancé une série de livres bilingues kreol/anglais. Depuis peu, elle est passée à 4 langues. De nouvelles versions de Sinn Sinn, Dinododo et Bonnfam lamer sont sorties en version quadrilingue (kreol/anglais/français/bhojpuri). Cette pédagogie s'étend dans la créativité et l'observation continue, en vue de rétablir une balance linguistique.

Cœxister. Analysant la position des langues à Maurice, le Dr Arnaud Carpooran affirme qu'il n'y a aucun problème avec le français et l'anglais. Même s'il peut y avoir encore des questions du genre : pourquoi l'anglais est la langue officielle ou pourquoi le français est la langue la plus utilisée dans les médias ? Le créole se porte bien, bien qu'à ce jour, il ne soit pas encore reconnu officiellement. "Il y a des préjugés liés à l'esclavage. On n'a jamais considéré que les esclaves pourraient créer quelque chose qui mérite d'être reconnu."

Les langues ancestrales existent grâce aux institutions, même si elles sont peu parlées. En revanche, le Dr Carpooran souligne que le bhojpuri a beaucoup de mal à exister dans ce contexte plurilingue. "Le bhojpuri souffre vraiment. D'ici 20 ou 30 ans, il pourrait disparaître."

Pushpa Lallah souligne que la survie d'une langue implique aussi d'assurer la transmission des connaissances. "Comment peut-il y avoir d'empowerment si la majorité des gens n'ont pas accès à l'information dans leur langue et s'ils se sentent gênés pour s'exprimer parce qu'ils ne maîtrisent pas une langue ?"

2008 pourrait être l'occasion d'apporter plus d'éclairage sur tous ces sujets. "Je souhaite que ce soit l'occasion d'engager plus d'actions pour la reconnaissance des langues minoritaires", adit Arnaud Carpooran.


Kreol, un danger ?

L'utilisation du kreol comme médium d'enseignement pourrait-elle être un danger pour le multilinguisme ? Le Dr Arnaud Carpooran est d'avis que le débat est dépassé. "Ceux qui y croient ont déjà commencé à agir et ceux qui n'y croient pas ne disent rien parce qu'ils n'ont personne pour polémiquer."

Toujours est-il qu'une reconnaissance officielle de la langue amènerait davantage parents et enseignants à mieux l'accepter. "Il y a un travail de préparation à faire. Autrement, toute décision sera purement politique. C'est justement ce qui s'est passé aux Seychelles."

Quant à Pushpa Lallah, elle fait simplement référence au discours du directeur de l'UNESCO : que "les langues revêtent une importance capitale pour atteindre les six objectifs de l'éducation pour tous (EPT), ainsi que les objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) sur lesquels les Nations Unies se sont accordées en 2000." Ceux-ci, précise le DG de l'UNESCO, sont "intrinsèquement liés aux langues locales et autochtones." Pushpa Lallah ajoute : "Les supports dont parle le DG ne sont certainement pas uniquement des supports oraux."