Portrait de la Mauricienne à travers quatre femmes, ayant
chacune une vie bien remplie. Si chacune a réussi dans
son domaine professionnel respectif, elles font toutes du devoir
familial une de leurs priorités. Sheila Grenade, Marjorie
Lenette-Kisnorbo, Sheila Seebaluck et Fawzia Khodabux se font
les porte-parole de la génération féminine
des années 2000.
"Excusez-moi de vous avoir fait patienter. Je me permets
de vous faire la bise." Rien à dire, Sheila Grenade
sait maîtriser les bases de la communication. Siéger
à l'Assemblée nationale est, sans doute, l'une des
plus grandes responsabilités confiées à une
femme au niveau de l'État. Après dix années
de politique active, la députée MSM, mère
de trois enfants, dit avoir une vie bien remplie. Aller à
la rencontre des personnes de sa circonscription, leur parler,
les écouter : une tâche qu'elle assume pleinement.
"Quand j'entends une mère de famille me dire :
gramatin mo donn dilo disik mo zanfan pou al lekol, ça
ne peut laisser insensible. J'essaye toujours d'aider les gens,
dans la mesure du possible."
Ainsi, refuse-t-elle l'étiquette de "Barbie"
qu'on veut lui coller. Si elle aime être bien habillée,
c'est dans sa nature. Être députée ne veut
pas dire renoncer à sa féminité et entrer
dans le schéma classique. "Je crois qu'il faut
avoir une touche féminine dans tous les aspects de la vie.
Que ce soit en politique, dans le social ou autre. La femme est
attentive et sensible. Elle apporte toujours un plus dans les
prises de décision. Personnellement, j'ai la chance d'appartenir
à un parti qui croit dans les valeurs de la femme."
Responsabilité. Un point de vue qui rejoint celui
de l'ancienne athlète Sheila Seebaluck, aujourd'hui Communication
Manager chez Ireland Blyth Ltd. "La Mauricienne d'aujourd'hui
est une femme qui travaille, qui s'assume et qui occupe des postes
de responsabilité", avance-t-elle. Ce qui ne l'éloigne
pas pour autant de ses responsabilités familiales. Même
si elle accorde beaucoup d'importance à son travail, la
priorité de Sheila Seebaluck, mère d'une fille de
12 ans, demeure sa famille. "Trouver le juste milieu entre
sa vie familiale et sa vie professionnelle est une question d'organisation",
poursuit-elle.
Une affirmation qui confirme l'observation de Fawzia Khodabux,
propriétaire de magasin. Elle constate qu'en dépit
de l'évolution de la société mauricienne,
le rôle de la femme n'a pas beaucoup changé. "Une
femme aujourd'hui sait toujours s'occuper du foyer et des enfants,
qu'elle ait une vie professionnelle ou pas." Un rôle
que Fawzia, divorcée et mère de deux enfants, assume
pleinement et ne considère pas comme un fardeau. Et d'ajouter
que ses enfants contribuent à son épanouissement.
Équilibre. Enseignante et présentatrice de
télévision, Marjorie Lenette-Kisnorbo décrit
la Mauricienne d'aujourd'hui comme un acteur important dans la
production du pays. Son rôle ne se limite plus à
celui de femme au foyer, comme c'était le cas dans le passé.
En ce qui la concerne, elle avoue que sa priorité a longtemps
été d'être très professionnelle dans
son travail. D'une part, à cause de son côté
perfectionniste ; d'autre part, parce qu'on a toujours tendance
à attendre beaucoup plus d'une femme. Aujourd'hui mère
de famille, elle doit s'organiser pour trouver le bon équilibre
entre son rôle de mère et celui de femme active.
Pas question d'abandonner son travail, car celle qui se décrit
comme une femme de terrain dit ne pas pouvoir se passer de ce
métier qui est aussi sa passion.
Hommes. Et les hommes dans tout ça ? Marjorie Lenette-Kisnorbo
parle de rapports de force entre elle et le sexe opposé
en milieu professionnel. Ayant constamment besoin de faire ses
preuves, elle dit aussi avoir ressenti l'agressivité de
certains collègues : "On m'a mis des bâtons
dans les roues", sans doute, dit-elle, parce qu'ils se
sentaient vulnérables dans leur métier.
Voir en la femme un allié et non pas une adversaire, c'est
ainsi qu'on doit considérer l'élément féminin
dans le milieu politique, souligne, pour sa part, Sheila Grenade.
Elle ne cache pas qu'elle a elle-même hérité
cette vocation de son mari, Rouben. "À force de
l'accompagner dans les réunions, j'ai fini par y prendre
goût. La dimension sociale de l'engagement m'a aussi poussée
à franchir le pas." Elle reconnaît aussi
qu'elle n'aurait jamais pu arriver là où elle est
sans le soutien de sa famille et de son parti.
Potentiel. Parlant de sa relation avec les hommes, Sheila
Seebaluck ne peut s'empêcher de sourire, avant d'ajouter
: "Je travaille beaucoup avec les hommes, j'ai su me faire
accepter, m'imposer quand il le fallait. De nos jours, au travail,
on juge la femme par son potentiel et moins par le fait qu'elle
est une femme. Ça, c'est une très grande évolution.
Ma position professionnelle ne gêne nullement mon entourage
et encore moins mon mari. Il le vit très bien."
Respect. Fawzia Khodabux dit vivre librement, sans se soucier
du regard des autres. "Être divorcée n'est
pas une tache. Je vis ma vie, j'essaye de ne pas faire de mal
autour de moi. Au contraire, quand je peux aider, je le fais."
Si elle a une faiblesse, elle avoue que c'est en étant
trop exigeante envers les hommes. "En tant que femme,
j'aime qu'on respecte mon intelligence." C'est pour cela
qu'elle dit ne pas accorder d'importance à son image physique,
car ce n'est pas ce qui compte le plus. "Je peux aller
au salon pour me faire une beauté quand ça ne va
pas dans la tête, mais je ne suis pas prête à
faire des folies."
Nature. Détendue, vêtue d'une blouse bleue
relevée d'un collier dans le même ton et d'un pantalon
blanc, Sheila Grenade ne déroge pas à l'image tendance
à laquelle elle nous a habitués. Lorsqu'elle ferme
les yeux pour choisir ses mots, on aperçoit une ligne de
crayon bleu posé sur les paupières. Si elle soigne
son look, elle n'en fait pas sa priorité pour autant.
"Il ne faut pas voir uniquement l'aspect extérieur,
mais aussi l'intérieur. Ma personne n'est pas ma priorité.
J'aime être bien habillée, j'ai toujours été
comme ça, c'est ma nature. Je n'aime pas le paraître,
je préfère le naturel."
Image. Femme très médiatisée, Marjorie
Lenette-Kisnorbo pense qu'on ne fabrique pas son image. Avec le
temps, elle a appris à se montrer comme elle est, désirant
surtout que les autres l'acceptent telle qu'elle est. Jupe noire
et chemisier bleu, perchée sur ses hauts talons, Sheila
Seebaluck a l'allure de ces femmes d'affaires qu'on voit à
la télé. Celle qui se décrit comme étant
une femme simple avoue tout de même que l'image qu'elle
projette d'elle-même est importante. Elle dit aimer se faire
plaisir, sans toutefois être dans l'excès.
Sexualité. Et Sheila Seebaluck se laisse aller à
des confidences pour évoquer la sexualité. Elle
ne manque pas de préciser que le sexe contribue grandement
à l'épanouissement d'une femme. Elle dit observer
beaucoup d'hypocrisie par rapport au sexe à Maurice, alors
que c'est une chose tout à fait normale, loin d'être
vulgaire. "Quand on voit des clips de filles nues à
Maurice, les gens sont choqués. On devrait apprendre à
être plus ouverts. En matière de sexualité,
chacun doit pouvoir s'assumer. Enlevons les tabous. Les jeunes
sont sexuellement actifs très tôt, pourquoi refuser
de l'admettre ?"
Marjorie Lenette-Kisnorbo note ce souci de la femme de faire passer
le bien-être des autres avant le sien, même en matière
de sexualité. La femme, selon elle, a souvent tendance
à ne pas s'épanouir "parce qu'on lui a fait
croire que son rôle était de faire le bonheur de
son conjoint, alors que l'épanouissement d'une femme passe
aussi par la sexualité."
Fawzia Khodabux déplore le fait que les jeunes ne soient
pas suffisamment informés en matière de sexualité
et qu'ils n'aient pas accès facilement aux préservatifs,
alors qu'ils sont très tôt sexuellement actifs. En
ce qui la concerne, le sexe n'est pas sa priorité dans
une relation. "Il y a avant tout la relation, le dialogue,
la personne
le sexe ne passe pas en premier."
La sexualité, selon Sheila Grenade, se vit dans la construction
d'un couple. "Il n'y a pas de livre ni de recette pour
nous dire comment il faut vivre notre sexualité, combien
de fois par semaine, des trucs comme ça
Cela dépend
du couple, de la façon dont il gère sa vie. La sexualité
en fait partie." Se disant interpellée par tout
ce qui concerne les jeunes, Sheila Grenade estime qu'il est impératif
d'introduire la sexualité comme matière au collège
et d'aborder avec professionnalisme des sujets tels la drogue
et le VIH/Sida. "Les ONG font leur travail, alors que
les autorités restent de glace devant l'ampleur que prennent
ces problèmes. Il est grand temps de s'appliquer et non
pas d'organiser une causerie au petit bonheur pour se dire qu'on
est en train d'agir."
Obstacles. Si la Mauricienne d'aujourd'hui est remplie
d'ambitions, ce ne sont pas les obstacles qui manquent sur son
chemin. Marjorie Lenette-Kisnorbo note que le regard des autres
peut être un obstacle dans l'épanouissement d'une
femme. La peur constante d'être jugée, d'être
montrée du doigt peut contribuer à créer
chez une femme un manque d'assurance.
Fawzia Khodabux avoue qu'il n'est pas facile, de nos jours, de
se lancer dans le business. "Il y a tellement de frais,
taxes par-ci, taxes par-là, ce n'est pas encourageant !
J'avais mis une banderole à l'entrée du complexe
pour annoncer l'ouverture du magasin et les gens de la mairie
sont venus me voir pour me dire qu'il faut payer pour cela."
De nature persévérante, elle va de l'avant,
car elle tient avant tout à être autonome financièrement.
Tout en reconnaissant que de tels obstacles découragent
les femmes à aller de l'avant. "Les Mauriciennes
ont beaucoup de potentiel, mais elles n'osent pas. Elles ont peur
du regard des autres." En revanche, elle constate que
les jeunes filles d'aujourd'hui n'hésitent pas à
avoir un piercing dès l'âge de 13-14 ans.
"Je suis témoin de cette évolution à
partir du magasin. De très jeunes filles viennent, accompagnées
de leur maman, pour acheter des colliers, des bracelets. Je trouve
ça très bien." Si elle avoue n'avoir pas
eu cette chance, ayant grandi dans une famille très stricte,
elle reconnaît que c'est cette éducation qui lui
permet aujourd'hui d'être autonome.
Se disant volontiers une battante, Sheila Grenade a appris à
faire face aux critiques et aux rumeurs. "J'ai compris
que ça fait partie de la vie publique, alors, je me suis
conditionnée pour cela." Quoi qu'on dise, si la
députée sait qu'elle a le soutien de sa famille
et de son parti, elle fonce tête baissée. "Je
n'abandonne pas facilement."
Ministre. Malgré tous les changements dans la condition
des femmes, Sheila Seebaluck est d'avis que beaucoup reste à
faire au niveau de l'égalité entre hommes et femmes
en ce qui concerne, notamment, le salaire. Elle s'accorde un instant
de réflexion, puis déclare : "Si j'étais
ministre de la Femme
mes priorités seraient de revoir
les textes de lois concernant l'égalité entre les
deux sexes, de faire respecter davantage le droit des femmes et
des enfants. Mon message aux femmes : allez vers ce à quoi
vous aspirez, travaillez à concrétiser vos rêves
!"
Se laissant aller elle aussi à cette éventualité,
Marjorie Lenette-Kisnorbo avance que sa priorité serait
de créer des cours d'éducation parentale, car "trop
de parents ne savent pas jouer leur rôle ou ont tout simplement
démissionné." Aussi, faire en sorte que
l'éducation civique soit accessible aux enfants dès
leur plus jeune âge, afin qu'ils comprennent que les hommes
et les femmes ont les mêmes droits.
Fawzia Khodabux dit haut et fort que si elle était ministre
de la Femme, elle ferait installer des distributeurs de préservatifs
dans tous les collèges
"Cessons de jouer
aux hypocrites et laisser nos jeunes en danger. On ne peut plus
se voiler la face : autant les protéger !"
Celle qui a plus de probabilité de s'asseoir un jour dans
ce fauteuil joue la carte de la prudence : "J'attendrai
d'être nommée avant de me prononcer", lâche
tout simplement Sheila Grenade. Pour l'heure, ce qui compte, pour
elle, c'est de mettre en pratique sa philosophie : "Servir
et non pas être servie."