Week-End/SCOPE

VENDREDI 8 JUIN 2007 histoire


LITTÉRATURE

Maurice des écrivains et des poètes

Le temps passe et, souvent, entraîne l'oubli. Les nombreux auteurs ayant conté Maurice ont connu ce sort. Charles Baudelaire est passé dans notre île durant une escale qui reste de nos jours encore négligée. Autant que le récit de Paul et Virginie ou celui dressé par Alexandre Dumas. Petit inventaire littéraire avant naufrage.

Les Mers du Sud quitte Bordeaux en route vers Calcutta en 1841. À bord du paquebot, un jeune homme qui deviendra un grand poète. Sa fréquentation assidue du milieu marginal des artistes et des prostituées inquiète sa famille, qui décide de l'éloigner des lieux de perdition parisiens. Charles Baudelaire se retrouve ainsi embarqué dans un voyage qui le mènera jusqu'à une île au milieu de l'océan Indien. Le poète découvrira une terre qui marquera durablement sa poésie d'images et d'impressions exotiques : Maurice.

Port-Louis. Une forte tempête au large du Cap de Bonne Espérance conduit Les Mers du Sud à faire escale à Maurice. Son jeune passager profite de cette halte pour faire provision de senteurs et de couleurs ensoleillées. Au cours de la vingtaine de jours passés dans l'île, le jeune Charles est reçu par un certain Adolphe Bragard dans sa demeure sise à Port-Louis. L'homme de Lettres Issa Asgarally relate que Baudelaire a habité rue Georges Guibert. La maison qui a un temps abrité l'auteur des Fleurs du Mal se situe non loin de la Cour suprême… et tient toujours debout au milieu de l'indifférence.

Inspiration. En dépit de la courte durée de son séjour, Charles Baudelaire retiendra effectivement des senteurs et des couleurs. Lesquelles se retrouveront dans toute sa poésie par la suite, remarque Issa Asgarally. Ce dernier laisse comprendre que ce serait même fort probable que le sonnet À une dame créole fût inspiré par l'épouse de son hôte portlouisien. Tandis que La chevelure cacherait une description de l'époque du port de la vieille Île de France (voir encadré).

Bernardin. Notre bout de terre n'a pas servi d'égérie qu'à Baudelaire. Un autre artiste au destin aussi tortueux a abordé nos rives en 1768 : Bernardin de Saint-Pierre. Lui aussi s'inspira du cadre insulaire pour planter le décor de Paul et Virginie. Récit encore considéré comme un des chefs-d'œuvre du 18e siècle. Aussi, la noyade du personnage de Virginie fut-elle suscitée par un fait divers produit en 1744. Année du naufrage du Saint-Géran qui sombra dans les parages de l'île d'Ambre. Ce drame remontera aux oreilles du romancier lors de son séjour à Maurice entre 1768 et 1770.

Madame Bovary. Des contemporains de Bernardin de Saint-Pierre, à l'instar de Balzac et Flaubert, ont indirectement rendu hommage à Paul et Virginie. Ces illustres auteurs ont effectivement dépeint des héroïnes de leur roman penchées rêveusement sur celui écrit par Bernardin de Saint-Pierre. Gustave Flaubert écrivit, en évoquant Emma Bovary : "Elle avait lu Paul et Virginie et elle avait rêvé de la maisonnette de bambous, le nègre Domingo…" C'est dire que le cadre de notre île était déjà connu en France avant même l'avènement du tourisme !

Liaison. L'histoire de ces deux jeunes menant une existence paisible dans la splendeur des paysages tropicaux jusqu'à la tragédie, n'est pas la seule œuvre ayant Maurice pour décor. Bernardin de Saint-Pierre écrira aussi Voyage à Ile de France, par un officier du roi. Un récit dénonçant notamment l'esclavage et qui connaîtra un succès limité. L'auteur s'intéressera aussi à la botanique au milieu du jardin de Pierre Poivre. Il ne put, cependant, s'empêcher de mettre son grain de sel au sein du ménage de ce dernier. Ce qui précipita son départ !

Twain. "L'île Maurice fut créée avant le paradis et servit de modèle à celui-ci." De belles paroles à prendre avec circonspection, surtout venant du père de Tom Sawyer. De passage à Maurice en 1896, Mark Twain ne demeure pas moins un auteur facétieux. La citation de cet irrévérencieux pamphlétaire n'est donc pas à prendre au pied de la lettre. La suivante démontre clairement son humour particulier : "Dieu créa l'homme, puis il eut peur qu'il ne s'ennuyât et lui donna la femme. Peu après, pris de remords, Dieu eut peur qu'elle ne l'ennuyât et lui envoya le tabac." En fumée, le modèle de paradis…

Dumas. L'auteur des Trois mousquetaires a, lui aussi, écrit sur Maurice. Il est, toutefois, difficile d'affirmer qu'Alexandre Dumas est venu jusqu'ici en personne ou non. En revanche, sa plume a décrit avec une saisissante précision notre île dans Georges (voir extrait). Roman écrit en 1843, dont le héros est un mulâtre de Maurice. Victime de préjugés, ce personnage prendra la tête d'une révolte d'esclaves. Georges est le seul ouvrage de Dumas traitant du racisme, sujet néanmoins très sensible pour l'auteur ayant lui-même des origines métisses.

Désert. La question qui se pose après ce petit tour d'horizon est : que fait-on de ces richesses littéraires dans notre petit pays qui tend à se transformer en désert culturel ? À bons entendeurs…


EXTRAIT : Georges

Roman d'Alexandre Dumas.

Chapitre intitulé L'île de France

Voici Bourbon la mélancolique, rongée par un volcan éternel. Donnons un coup d'œil à ses flammes et un sourire à ses parfums ; puis filons quelques nœuds encore, et passons entre l'île Plate et le Coin-de-Mire ; doublons la pointe aux Canonniers ; arrêtons-nous au pavillon. Jetons l'ancre, la rade est bonne ; notre brick, fatigué de sa longue traversée, demande du repos. D'ailleurs, nous sommes arrivés car cette terre, c'est la terre fortunée que la nature semble avoir cachée aux confins du monde, comme une mère jalouse cache aux regards profanes la beauté virginale de sa fille ; car cette terre, c'est la terre promise, c'est la perle de l'océan Indien, c'est l'île de France.

Maintenant, chaste fille des mers, sœur jumelle de Bourbon, rivale fortunée de Ceylan, laisse-moi soulever un coin de ton voile pour te montrer à l'étranger ami, au voyageur fraternel qui m'accompagne ; laisse-moi dénouer ta ceinture ; oh ! la belle captive ! car nous sommes deux pèlerins de France et peut-être un jour la France pourra-t-elle te racheter, riche fille de l'Inde, au prix de quelque pauvre royaume d'Europe.

Et vous qui nous avez suivis des yeux et de la pensée, laissez-moi maintenant vous dire la merveilleuse contrée, avec ses champs toujours fertiles, avec sa double moisson, avec son année faite de printemps et d'étés qui se suivent et se remplacent sans cesse l'un l'autre, enchaînant les fleurs aux fruits, et les fruits aux fleurs. Laissez-moi dire l'île poétique qui baigne ses pieds dans la mer, et qui cache sa tête dans les nuages ; autre Vénus née, comme sa sœur, de l'écume des flots, et qui monte de son humide berceau à son céleste empire, toute couronnée de jours étincelants et de nuits étoilées, éternelles parures qu'elle tenait de la main du Seigneur lui-même, et que l'Anglais n'a pas encore pu lui dérober. (…)


La chevelure

(morceau choisi)

La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,

Tout un monde lointain, absent, presque défunt,

Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique !

Comme d'autres esprits voguent sur la musique,

Le mien, ô mon amour ! nage sur ton parfum.

J'irai là-bas où l'arbre et l'homme, pleins de sève,

Se pâment longuement sous l'ardeur des climats ;

Fortes tresses, soyez la houle qui m'enlève ;

Tu contiens, mer d'ébène, un éblouissant rêve

De voiles, de rameurs, de flammes et de mâts :

Un port retentissant où mon âme peut boire

À grands flots le parfum, le son et la couleur ;

Où les vaisseaux, glissant dans l'or et dans la moire,

Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire

D'un cile pur où frémit l'éternelle chaleur.


À une dame créole

Au pays parfumé que le soleil caresse,

J'ai connu, sous un dais d'arbres tout empourprés

Et de palmiers d'où pleut sur les yeux la paresse,

Une dame créole aux charmes ignorés.

Son teint est pâle et chaud ; la brune enchanteresse

A dans le cou des airs noblement maniérés ;

Grande et svelte en marchant comme une chasseresse,

Son sourire est tranquille et ses yeux assurés.

Si vous alliez, Madame, au vrai pays de la gloire,

Sur les bords de la Seine ou de la verte Loire,

Belle digne d'orner les antiques manoirs,

Vous feriez, à l'abri des ombreuses retraites,

Germer mille sonnets dans le cœur des poètes,

Que vos grands yeux rendraient plus soumis que vos noirs