Week-End/SCOPE

VENDREDI 11 MAI 2007 société


SOCIÉTÉ : CRISE SOCIO-ÉCONOMIQUE

Menace d'une explosion

Maurice tend à être en proie à une crise tant économique que sociale. Les répercussions sont directement ressenties par la population, observent

nos divers intervenants en explicitant la situation prévalant dans le pays. Ils craignent que la pression exercée ne finisse par provoquer une explosion.

Manifestations, décisions impopulaires, augmentations des prix et baisse du pouvoir d'achat, ajoutées à une perception de mauvaise gestion des affaires du pays, concourent à une tension dans la société. D'aucuns parlent de crise socio-économique et de frustration découlant de l'incapacité de nombre de Mauriciens à faire face à la cherté de la vie. D'autres évoquent une mauvaise gestion des affaires du pays dans divers secteurs.

Quoi qu'il en soit, les réactions de mécontentement se sont matérialisées notamment par des manifestations frisant le dérapage à l'instar des marches orchestrées devant le Parlement, suscitées par l'affaire des haut-parleurs des mosquées. Cette manifestation et celle tenue par les collégiens avant, démontrent clairement une volonté de défier la loi et les forces de l'ordre; toute manifestation devant le Parlement étant formellement interdite.

Le non-respect des autorités est perçu par le sociologue Ibrahim Koodoruth comme émanant d'une certaine frustration. L'ampleur qu'a eue le problème des haut-parleurs renforçant également la perception d'une mauvaise gestion. Car ainsi que le soulignait précédemment Khalil Elahee, président du Islamic Circle, la question de pollution sonore était, avant toute chose, un problème administratif qui relevait de la municipalité de Quatre-Bornes.

Explosion. La paix sociale pourrait être tributaire de cette perception de mauvaise gestion des affaires du pays, laisse comprendre Ibrahim Koodoruth en soulignant qu'une éventuelle explosion sociale "dépendra de la gestion de la perception quant aux aspects économique et social…" Autrement dit, comment sera gérée la perception de la population relativement à la mauvaise gestion du pays. Ce à quoi l'artiste et travailleur social, Jean-Jacques Arjoon, ajoute que la réforme économique, mise en branle par le gouvernement, ne considère pas nombre de facteurs économiques et sociaux… sans oublier le facteur culturel. (voir encadré)

Frustration. Jean-Jacques Arjoon explicite son propos en ces termes: "Beaucoup de personnes continuent à croupir dans les ghettos et deviennent la caisse de résonance de cette réforme; les représentants de l'État ont coupé la ligne de communication. Et quand on ne peut pas communiquer s'enclenche une bombe à retardement." L'artiste et travailleur social avait auparavant évoqué la hausse des prix de produits de consommation courante en précisant: "La bonbonne de gaz qui augmente est payée au même prix par les riches autant que par les pauvres. Les frustrations s'accumulent, et celles qui sont refoulées sont dangereuses."

Précarisation. Toujours au chapitre de l'économie du pays. Il est constaté que malgré les discours sur la baisse du chômage et la création d'emploi, beaucoup de Mauriciens ne parviennent pas à bénéficier du développement économique. Qui plus est, le syndicaliste Toolsiraj Benydin ne manque pas de mentionner la suppression des subventions notamment sur le riz. Il fustige la politique néo-libérale prônée par le gouvernement, qui tend à rendre l'emploi précaire. Et s'appesantit sur une tendance à la privatisation qui, à ses dires, aura pour conséquence davantage de hausse de prix.

Salaires. Toolsiraj Benydin s'insurge contre le fait que le gouvernement s'aligne sur les recommandations du Fonds Monétaire International (FMI) préconisant une réduction des salaires pour favoriser la mobilité dans le monde de l'emploi. Et de remarquer que "les salaires de famines" ne cadrent pas avec les objectifs du Millenium Development Goals dont le but est de réduire la pauvreté et de contribuer au développement durable. "Les Mauriciens subissent une cascade d'augmentation de prix. Et beaucoup n'ont pas un salaire décent pour mener une vie décente."

Pression. Le syndicaliste établit une analogie entre la pression qui monte dans une cocotte et la présente situation sociale. Toolsiraj Benydin déplore encore que le gouvernement ne soit pas suffisamment à l'écoute. Il est rejoint dans son propos par Jean-Jacques Arjoon qui est d'avis que la réforme économique aurait dû être ciblée pour éviter que les frustrations s'accumulent. Et d'estimer que la présente réforme "est pour l'instant subit par certain."


Aspect culturel

La libéralisation de l'espace culturel et artistique comme exutoire des frustrations, est ce que préconise Jean-Jacques Arjoon. L'artiste est d'avis que la musique est une source de loisir, que si elle est bâillonnée, ne permet pas une thérapie émotionnelle des frustrations. Référence est ici faite directement à l'annulation du festival Reggae Donn Sa 3.


Répondre à la violence

Myriam Gopaul de Soroptimist Ipsae - citant des chiffres d'un rapport, en date de 2005, du Bureau Central des Statistiques sur la violence, notamment, auprès des jeunes - devait souligner que dans la période 2000-2003, le taux d'adolescents ayant commis des infractions devait augmenter de l'ordre de 150%. Soroptimist, croyant en la capacité de la jeunesse à apporter un changement positif, dispense des cours à des jeunes de 17 à 25 ans. Ces formations portent sur les droits humains et les droits des enfants ainsi que la gestion de conflit, et ont pour but de leur inculquer une culture de non-violence, de tolérance et de respect. Ces jeunes seront appelés en retour à partager leur connaissance avec leurs pairs.


AVIS DE SOCIOLOGUE : Le Mauricien est nerveux est stressé

Le sociologue Ibrahim Koodoruth s'appuie sur le présent contexte social et économique ainsi que sur la gestion de certains événements par la force policière et le judiciaire, notamment pour analyser la présente situation du pays. Il évoque la gestion de la perception.

Revenant sur le contentieux des haut-parleurs des mosquées, le sociologue estime que la force policière a su agir en conséquence dans la mesure où des dispositifs de dissuasion furent mis en place pour refroidir les manifestants. Ibrahim Koodoruth attire, néanmoins, l'attention sur un sentiment d'injustice quand des manifestants d'une même marche sont interpellés sous divers chefs d'accusation. Il dit penser que cela met en question la crédibilité de la police. Référence est aussi faite à l'arrestation de Dev Hurnam en contraste aux coudées franches laissées à Manand Fakoo. Recherché pour être emprisonné, le récidiviste s'était constitué prisonnier dans le bureau du ministre Valayden qui avait invité la presse pour l'occasion. Le sociologue s'appesantit, par conséquent, sur l'idée suivante : le public est en droit de se demander s'il existe une justice équitable qui s'applique à tout le monde.

Il est aussi observé que le discours du pouvoir en place tend à proclamer une baisse du taux de chômage de même que la création d'emploi et la relance de l'économie. Ibrahim Koodoruth déplore, cependant, que la société civile ne vit pas la chose de la même manière : "Lorsqu'on fait les courses, on se rend compte que la vie devient plus chère. Les emplois créés apportent un salaire trop bas, et pour lequel un Mauricien n'est pas disposé à travailler, tandis que cela pourrait attirer des travailleurs étrangers." Le sociologue poursuit que le Mauricien ne parvient pas à tirer des bénéfices du développement économique dans la vie de tous les jours.

Toujours au niveau social, Ibrahim Koodoruth dit remarquer beaucoup de campagnes sur l'ordre et la sécurité, tandis que dans les journaux, "tous les jours les Mauriciens découvrent des cas de vol et de viol et autres affaires de mœurs qui bouleversent." Face à cela, le sociologue note une vague de jeunes cherchant à s'expatrier. "Ce qui voudrait dire que l'on a perdu confiance dans un avenir meilleur." Aussi est-il d'avis que "le Mauricien est nerveux et stressé", au vu du non-respect de la police et de la loi, notamment au niveau de la pollution et du code de la route.

Et de conclure en s'interrogeant : "Peut-on pour autant s'attendre à un breakdown du Law And Order ? Tout dépendra de la gestion de la perception quant aux aspects économique et social, de même quant à la force policière et judiciaire."