Monsieur,
J'ai appris par le truchement de votre journal que le Conseil
Municipal de la Cité de Port-Louis envisagerait d'enlever
incessamment le nom de Labourdonnais à une artère
principale de la capitale. Le nom de son remplaçant n'est
pas mentionné et cela n'est d'aucun intérêt
puisque je suis d'avis que le nom de Mahé de Labourdonnais
est irremplaçable. Je ne suis pas étrangement un
admirateur de ce grand gouverneur qui a façonné
la destinée de notre pays de 1735 à 1746. J'ai été
souvent très critique à l'égard de certaines
de ses actions mais ce n'est pas pour autant que je souscrirai
à toutes tentatives de le déshonorer.
Peut-être que c'est mon sens inné du passé
qui se révolte en moi. Je n'ai jamais pu digérer
des changements aux noms de certaines rues. Pour moi, Port-Louis
reste figé dans le temps. Les rues Desforges, Eglise, La
Corderie, Prince Raisin (entendez par là, Prince Régent)
Petite Montagne, la Rampe des Limites entre autres sont toujours
d'actualité. Leur seule évocation fait remonter
à la surface tant d'événements historiques
: la capitale, sortie des terres si laborieusement par Labourdonnais,
l'épopée des marins et des corsaires, les entrepôts,
l'incendie de 1816, les travaux de Tromelin et tant d'autres.
Seuls, les amoureux de la capitale et les connaisseurs de la genèse,
tellement passionnante, de l'occupation de l'espace géographique,
culturel, littéraire, historique etc peuvent comprendre
quelque chose à cela. Les Conseiller municipaux ne se comptent-ils
pas parmi eux ? C'est à ce prix seulement qu'ils justifieraient
leurs places au sein de cet illustre Conseil
A mon sens, le rôle de tout Conseiller est, entre autres,
de bien gérer les affaires de la Cité et cela comprend
aussi la préservation de la mémoire de la Cité.
Mais avant de préserver, il faut aussi connaître.
Je suis d'avis que beaucoup d'entre vous ne connaissent pas suffisamment
la contribution de cet administrateur à l'émergence
de notre Cité à l'aube de son histoires. Permettez-moi
de vous en rappeler brièvement que trois de ses exploits.
(1) Il reste le précurseur de la stratégie connue
plus tard comme " le système de l'Exclusif "
à l'encontre de la politique de monopole préconisée
par La Compagnie des Indes Orientales. Cela est d'autant plus
méritoire qu'il dut lutter contre ses employeurs pour qu'un
semblant de cette politique puisse être adopté aux
Mascareignes. Les travaux des Professeurs Dermigny et de Tarrade
peuvent nous apprendre beaucoup plus sur ce mouvement. Toujours
est-il que ce système avec la pratique du " port permis
" et le commerce " d'Inde en Inde " est à
l'origine de la prospérité relative de l'Ile de
France. Certes, se système va connaître son apogée
sous Poivre et les gouvernements successifs jusqu'à la
fin de l'Ile de France.
(2) Il est à l'origine du système mercantile qu'a
toujours caractérisé l'histoire maritime de notre
île, et cela malgré les ordres de la Compagnie. Aujourd'hui
encore, nous ne faisons que répéter le langage de
ce visionnaire exceptionnel qu'était Labourdonnais. Ramgoolam,
Sithanen et Bérenger n'ont rien inventé : Port franc,
port libre, les entrepôts, le hub commercial, contre financier
pour les échanges monétaires et les lettres de crédit
- toute une stratégie sur laquelle repose aujourd'hui notre
prospérité. Du côté agricole, son dévouement
pour la canne à sucre et les premières usines se
passe de commentaires !
(3) Il eut l'audace de faire de notre île le centre névralgique
de la puissance navale française pour le contrôle
et la domination de l'Océan Indien. Au grand dam des Anglais
! Sans cette stratégie, initiée pas Labourdonnais,
les Anglais auraient pu saigner à blanc davantage les Indiens.
Tout comme, ils nous volent aujourd'hui impunément notre
havre de l'Archipel des Chagos !
Tous ces exploits qui sortent de l'ordinaire même par rapport
à notre monde d'aujourd'hui méritent mieux que quelques
coudées de ruelles. Et dire que ceux qui doivent en premier
lieu défendre sa mémoire ne trouvent mieux qu'à
la rabaisser ! Il y a tant d'autres noms obscurs de personnalités
qui n'ont eu qu'un rôle que sur le plan régional
qui ornent nos rues aujourd'hui et qui demandent qu'à être
biffés. Pourquoi s'attaquer alors à Mahé
de Labourdonnais homme de grande stature nationale et internationale.
Certains des Conseillers qui doivent savoir qu'ils portent une
lourde responsabilité en tant que successeurs de Louis
Léchelle, Gaëtan Duval, Razach Mahomed et autres doivent
trouver mieux.
Musleem Jumeer