i n t e r v i e w WEEK-END --- dimanche 11 octobre 2009



Ian Claxton, directeur de Velogig:

"L'avenir du Port Louis passe par la privatisation"

Depuis vendredi, les divisions Shipping et Logistics de Rogers n'existent plus. Elles ont été intégrées dans un nouveau pôle portant le nom de Velogic et qui a été lancé lors d'une soirée de présentation au centre de conférences de la Mer Rouge. Quelques heures avant, Ian Claxton, le directeur de Velogic, qui compte 650 employés, avait répondu à nos questions sur les objectifs de cette intégration. Il avait également répondu à nos questions sur la situation du transport maritime international et l'avenir du Port Louis. Après ses études en Grande Bretagne, Ian Claxton a occupé plusieurs postes de responsabilité dans des sociétés internationales de transport maritime et aérien à Singapour, en Inde et au Sri Lanka.

Quelle est la situation mondiale de l'industrie du shipping ?

-- La situation de cette industrie n'est pas très brillante et a connu une évolution drastique ces dernières années. Il existe deux catégories dans l'industrie du transport: l'aérien et le maritime. Les deux sont en baisse drastique. Les pertes des principales compagnies du transport maritime mondial vont tourner en 2009 autour de 9 milliards de dollars. Le chiffre du secteur aérien va également tourner autour de 9 milliards avec la différence que ce chiffre englobe également le transport de passagers, tandis que les chiffres du maritime ne concerne que celui des marchandises. Les grandes compagnies de transport maritime international vont enregistrer des milliards de pertes en 2009 en raison des conséquences de la crise financière.

C'est la crise économique mondiale qui est responsable de ces pertes financières ?

-- Pas uniquement. Ces pertes sont le résultat de la démarche qui consistait, il y a trois ans, de se lancer dans la construction, à grande échelle, de super paquebots pour faire face à la demande mondiale pour plus de capacité. Il faut un délai de deux ans entre la commande et la livraison d'un paquebot. Ils sont livrés aujourd'hui alors qu'avec la crise mondiale, la demande n'est plus la même et pire, dans certains cas, elle n'existe plus. Les Américains et les Européens consomment beaucoup moins avec la crise, il y a donc moins de marchandises à transporter. Résultat: pour essayer, autant que faire se peut, de récupérer leurs investissements et couvrir leurs frais fixes, les compagnies maritimes ont dû baisser leurs tarifs.

La croissance extraordinaire que l'on avait annoncé n'a pas eu lieu.

-- Il y a trois, quatre ans pour répondre aux demandes nécessitées par la croissance chinoise, il n'y avait pas suffisamment de paquebots pour assurer le transport mondial des marchandises. Il y avait, en particulier, une grosse demande pour les pétroliers en raison du fait que des lois avaient été votées pour renforcer les mesures de sécurité sur les tankers, comme le doublage de la coque, ce qui a augmenté les prix de construction. Par ailleurs, les tankers qui ne répondaient pas aux nouvelles normes de sécurité ont été retirés du trafic. Des commandes pour les tankers aux nouvelles normes ont été passées et les carnets des constructeurs étaient remplis. On espérait une augmentation substantielle, pour ne pas dire phénoménale, du trafic pour rentabiliser les lourds investissements. Ces prévisions ne se sont pas réalisées à cause de la crise économique mondiale que personne n'avait prévue. Elles sont revues à la baisse depuis. Par conséquent, les nouveaux paquebots, dont la construction a coûté des centaines de millions de dollars, sont prêts, mais la demande a drastiquement diminué. Même sur les lignes Etats Unis/Chine et Europe/Chine, les plus importantes lignes du commerce maritime international…

De quel ordre est l'augmentation de la capacité mondiale ?

-- Elle est de grande envergure. On peut aujourd'hui transporter beaucoup plus de containers, des milliers, d'un point du monde à l'autre. Mais il n'y a pas de marchandises pour les remplir.

Cela va conduire à une baisse des tarifs ?

-- Les tarifs ont déjà été revus à la baisse pour éviter le naufrage des compagnies maritimes dont les pertes se chiffrent en milliards de dollars. Les prix ont baissé substantiellement pour créer une demande artificielle juste pour pouvoir faire tourner les compagnies.

Est-ce que le situation est similaire dans le domaine du fret aérien ?

-- Non. Ce secteur a été affecté par la crise économique et la diminution du nombre de voyageurs, certes. Mais l'aérien n'a pas connu la très forte demande pour la construction de nouveaux appareils qu'a connu le secteur du transport maritime. Par conséquent, la balance entre l'offre et la demande dans le secteur du transport de marchandises par voie aérienne est beaucoup plus équilibrée.

Est-ce que la forte demande de la Chine a modifié le fonctionnement de l'industrie du transport mondial?

-- La demande ne venait pas des fabricants chinois mais des acheteurs occidentaux alors en pleine période de consommation. La Chine n'est pas un acheteur mais un fabriquant de produits. Les grands acheteurs sont les Américains et les Européens et ils consomment beaucoup moins, ce qui a ralenti la demande pour le transport des marchandises. Et provoqué des réactions en cascades.

Changeons de sujet. Le projet de faire de Port-Louis LE port principal de cette partie du monde est un rêve hors d'atteinte ou un objectif réalisable ?

-- C'est un rêve qui peut être réalisé et qui repose sur une analyse correcte de la situation géopolitique mondiale et de son évolution. Le rêve de faire de Maurice le port le plus important de la région est lié à l'Afrique. Tôt ou tard, la Chine va gouverner le monde et il a besoin, dans ce cadre, de pouvoir envoyer ses produits en Afrique et d'en importer des matières premières nécessaires à son développement. Maurice et son port peuvent jouer un rôle de premier plan dans ce contexte. La politique chinoise est en train de se mettre en place avec, exemple concret à Maurice, le projet de construction d'une ville non loin du port…

…un projet qui a pris beaucoup de retard et qui a changé de nom en cours de route…

-- …mais qui sera concrétisé dans l'avenir, j'en suis convaincu. L'analyse mauricienne repose sur des exemples concrets. Celui de Hong-Kong où résidaient les hommes d'affaires et étaient installées les sociétés qui voulaient bien travailler avec la Chine mais refusaient d'y loger. C'est aussi le cas pour Dubbay qui est un centre d'affaires où résident les businessmen travaillant avec les pays arabes. Autre exemple, Singapour qui est le centre où résident tous les hommes d'affaires occidentaux qui travaillent avec les pays de la région sans y habiter pour une série de raisons dont l'instabilité politique, la corruption…

…ce qui n'est pas le cas de Maurice?

-- Je ne le pense pas. Je crois que Maurice peut devenir ce que fut Hong Kong pour la Chine, ce qu'est Singapour pour les pays asiatiques: la tête de pont, une ouverture vers l'Afrique. Beaucoup de businessmen veulent travailler avec l'Afrique mais pas y habiter. Maurice est un pays démocratique politiquement stable, avec un gouvernement qui pratique la transparence et possède un système financier performant. Maurice peut donc devenir la tête de pont de la Chine vers l'Afrique et faire de son port et de son aéroport une plaque tournante incontournable de et en direction de l'Afrique. Le fait que Maurice fasse partie de la SDEC et de la COMESSA est un plus qui n'a pas pu passer inaperçu des dirigeants chinois. Donc, le rêve de faire de Maurice LE port de cette partie du monde et le passage obligé entre la Chine et l'Afrique, un rêve réalisable.

Vous avez travaillé pendant des années dans des pays asiatiques. Est-ce que la manière de gérer le transport maritime est différente de celle des régions occidentales ?

-- La gestion maritime était différente dans les pays asiatiques mais elle tend aujourd'hui, avec la globalisation, à se mondialiser pour adopter les mêmes règles. La majeure partie des ports sont gérés selon les mêmes systèmes modernes et les lois sont de plus amendées dans ce sens pour encourager la transparence et la compétition entre opérateurs. Les autorités de ces pays se sont rendus compte que les mesures protectionnistes locales peuvent être une entrave sur le marché international.

Il a souvent été dit, et c'est peut être un obstacle à la réalisation du rêve mauricien, que Port-Louis était trop loin, trop lent et trop cher.

-- Je pense que dans le contexte mondial, les coûts des opérations et de la main d'œuvre du Port-Louis sont plus élevés que dans les pays européens, tandis que la productivité est plus faible. Mais vu dans une perspective africaine, qui devrait être la base d'évaluation de Maurice, compte tenu de sa politique, ils sont tout à fait acceptables. Le Port-Louis offre les mêmes facilités mais sans la congestion qui existe sur les ports de l'Afrique du Sud, qui souffre également d'une grosse activité syndicale. Port-Louis est plus équipé techniquement que les ports du Mozambique et fonctionne mieux. Dans cette optique, le service offert au Port-Louis est tout à fait acceptable. Est-ce que le Port-Louis est trop éloigné du reste du monde ? Autant que l'Afrique du Sud. Il faut savoir qu'au début de l'année, avec l'augmentation du coût des frais du port du canal de Suez, une route maritime contournant l'Afrique a été mise en place. Sur cette nouvelle route, Port Louis était plus près de la Chine que Cape Town. Le seul problème est que Port Louis n'est pas encore équipé pour recevoir de très gros porteurs. Mais une fois que les travaux nécessaires seront faits, Port Louis va devenir un passage obligé sur cette nouvelle route maritime.

Quelle est la mesure fondamentale que les autorités mauriciennes devraient prendre pour rendre le Port Louis efficace et compétitif?

-- La réponse tient en un mot: privatiser.

Vous n'êtes pas sans savoir que c'est un mot que ceux qui travaillent dans le secteur portuaire n'aiment ni entendre, ni prononcer ?

-- Je le sais. C'est un sujet qui concerne les employés du secteur portuaire et les syndicalistes qui pensent que privatisation égale à perte d'emploi. Mais, par ailleurs, et les expériences sont nombreuses pour le certifier: la privatisation va attirer les investisseurs étrangers, permettre aux pays de réaliser ses objectifs et au lieu de faire perdre des emplois, en créer de nouveaux. La privatisation va également libérer le gouvernement d'une lourde responsabilité qui n'est pas la sienne: gérer un port. J'ai entendu tous les arguments contre la privatisation quand je travaillais au Sri Lanka et en Inde. La privatisation au Sri Lanka en 1999 a permis au port de passer de profits annuels d'un demi million de livres à plus de sept millions. Cela n'aurait pas été possible sans l'apport en finances et en expertise des investisseurs étrangers. L'avenir du Port Louis passe par la privatisation.

Pour vous, la privatisation est la solution à tous les problèmes du monde?

-- Ne généralisons pas. C'est, de mon point de vue, la solution pour permettre à un port de fonctionner au mieux de ses capacités. La privatisation a fait ses preuves. Si on regarde dans quel état se trouvait l'économie mondiale, il y a disons 45 ans, avec le protectionnisme, les nationalismes et, aujourd'hui, la différence, l'amélioration se voit a l'œil nu. Grâce à la mondialisation et à la privatisation.

Est-ce que le Port Louis ne devrait pas craindre la concurrence de l'Afrique du Sud dans le rôle de tête de pont de la Chine vers l'Afrique?

-- Pour le moment, les conditions qui existent dans les ports sudafricains, notamment les conflits syndicaux, n'en font pas des concurrents. Mais, demain ou plus tard, la question pourrait se poser.

Madagascar ne pourrait pas devenir un autre concurrent du Port Louis dans l'avenir?

-- Madagascar possède un port, celui d'Anstirabe, qui a été privatisé et qui est géré par une société philippine. Pour le moment, en raison de sa situation politique, Madagascar n'est pas un concurrent potentiel pour Port Louis…

…mais demain, mais plus tard?

-- Personne ne peut répondre à cette question aujourd'hui.

Arrivons-en maintenant au 2e volet de cette interview. Rogers vient d'effectuer au regroupement de deux de ses départements, le shipping et la logistique. Généralement à Maurice, ce genre d'opération fait l'objet d'une opération de communication. Or cette opération, qui dure depuis l'année dernière, s'est passée dans la plus grande des discrétions, pour ne pas dire le secret. Pour quelle raison ?

-- Je pense que cela n'aurait été ni intéressant, ni intelligent de débarquer à Maurice et d'annoncer l'intégration de deux importants départements de Rogers. Il valait mieux organiser et mettre en place l'intégration avant d'en parler. Cette intégration fait partie d'un processus commencé bien avant mon arrivée, quand plusieurs départements engagés dans les métiers de transitaires et de la logistique ont été regroupés dans deux divisions: le shipping et la logistique. Avant d'annoncer, il fallait mettre en place les structures, organiser les transferts du personnel, convaincre les actionnaires du bien fondé de l'intégration, en informer nos partenaires, leur expliquer ce que nous voulions faire, dans quelle direction nous voulions aller. Cela a pris du temps, le temps qu'il fallait, en fait.

Quels sont justement les objectifs de Velogic, la marque lancée vendredi par Rogers et qui regroupe désormais les activités des départements shipping et logistique ? Dans quelle direction souhaitez-vous aller ?

-- Nous souhaitons faire du régional et du global en intégrant toutes nos activités de logistique et de shipping sous une seule marque, ce qui est unique à Maurice. Nous offrons désormais de façon intégrée les services suivants: fret maritime et aérien, transport terrestre des marchandises, des services de dédouanement et d'entreposage ; des services d'expédition, de dépôt et de gestion de conteneurs, et une représentation de lignes maritimes internationales avec des bureaux à Madagascar, au Mozambique, en France et en Inde grâce a un réseau d'agents sur tous les continents. Notre vision à long terme vise à accroître nos activités dans la région en y incluant l'Inde et la Chine et le Moyen Orient. Tôt ou tard, cela prendra le temps qu'il faudra, les Etats-Unis et l'Europe ne seront plus les grands consommateurs du monde. Tôt au tard, la Chine va les remplacer et étendre ses activités à l'Afrique. Nous voulons être présents, là ou il le faudra, dans ce monde en pleine mutation, et faire connaître notre marque. Notre ambition est de faire de Velogic, entreprise mauricienne, une marque d'envergure internationale qui va se positionner sur le marché mondial tout en continuant à offrir à notre clientèle mauricienne nos services dont la qualité est déja reconnue.

Est-ce que la petite compagnie mauricienne qu'est Velogic pourra se faire une place auprès des grandes compagnies internationales qui ont probablement fait la même analyse que vous des mutations à venir dans le domaine du commerce international ?

-- La bataille sera dure car nous allons jouer sur le terrain des grandes compagnies internationales de transport maritime et aérien. Elles sont expertes sur les grandes lignes maritimes internationales mais elles ne le sont pas en ce qui concerne l'Afrique et la région. Et là, c'est nous qui sommes les experts, c'est notre terrain, et là, nous sommes incontournables. Notre ambition est de nous faire connaître des places fortes vers où va se déplacer le centre du commerce international pour que quand les compagnies chinoises et asiatiques commenceront à descendre vers l'Afrique, elles fassent appel à nous. C'est en fonction de ce qui va se passer plus part que nous devons nous positionner et nous faire connaître dès maintenant.

Vous m'avez décrit les avantages que Rogers va tirer de la création de Velogic. Est-ce que Maurice va profiter de cette intégration des deux divisions de Rogers ?

-- Rogers va se faire connaître comme un partenaire dans le monde du transport international et Maurice en profitera automatiquement. Velogic est la toute première compagnie mauricienne de transport international et va mettre Maurice sur la carte mondiale des transports. Ce n'est pas rien.

Vous êtes confiant que Velogic pourra atteindre les objectifs que vous venez de décrire ?

-- Je le suis car je suis assuré que Rogers fera tout ce qu'il faudra pour que Velogic réalise ses ambitions.

Permettez-moi de terminer par une question un peu plus personnelle, Ian Claxton. La lecture de votre CV révèle qu'après vos études en Grande-Bretagne, où vous êtes né, vous avez travaillé à des postes de responsabilité dans des compagnies de transport internationales basées à Singapour, en Inde au Sri Lanka. Pourquoi avoir choisi Maurice et Port Louis après ces grands ports ?

-- Premièrement parce que c'était un challenge et deuxièmement parce que je crois dans l'avenir de Maurice. Je suis convaincu que l'Afrique va se réveiller grâce à l'aide des autorités chinoises et que Maurice va jouer un rôle de premier plan dans ce processus. Je souhaite pouvoir participer à cette évolution, qui va modifier profondément cette région du monde, et passer quelques années ici.

Combien d'années ?

-- Autant qu'il le faudra… autant qu'on me demandera de rester.



i n t e r v i e w WEEK-END --- dimanche 11 octobre 2009