Pour Corinne, Francesca, Sarah et Bob
Il y a une dizaine de jours, une figure incontournable du cyclisme
mauricien nous a quittés dans des conditions tellement
injustes, inattendues, alors qu'il accompagnait son fils au Championnat
du Monde de Cyclisme Junior à Moscou. Nombreux, en effet,
ont été ceux qui ont, à juste titre, rendu
hommage à cet amoureux du sport qui aura marqué
son époque avant de s'en aller à l'âge de
47 ans, beaucoup trop tôt
Ayant personnellement connu Colin Mayer, je tiens, pour ma part,
à dire mon au revoir à un ami avec qui j'ai eu le
privilège de faire un bout de chemin. C'est dans le cadre
de son activité sportive que Colin et moi nous sommes connus.
Sa passion pour le cyclisme est d'ailleurs le résultat
d'un concours de circonstances, puisque c'est suite à un
problème au genou que son médecin traitant lui a
conseillé cette nouvelle discipline, lui qui était
alors footballeur. S'il finit effectivement par prendre goût
au vélo en rejoignant le VCJ, cette activité lui
apportera la gloire puisqu'il a été plusieurs fois
champion de Maurice en contre-la-montre individuel et aura également
été champion sur route. Ce que l'on retient du parcours
sportif de cet homme, c'est qu'il aura été un cycliste
consacré, rigoureux et passionné.
L'un de nos plus beaux souvenirs communs, est d'ailleurs sa participation
au Tour des Seychelles en 1997. Je dirigeais alors la délégation
mauricienne qui faisait le déplacement pour cette épreuve.
Lors d'une étape, il avait perdu le maillot jaune au profit
d'un autre Mauricien, Alain Denis ; pourtant, malgré sa
panique du moment, il s'était rattrapé le lendemain
même, remportant le pari que lui avait fait le directeur
sportif d'alors, Jean-Claude Louison : les yeux pleins de larmes,
il a remporté cette course, en tombant dans les bras de
son adversaire mauricien, Gérard L'Introuvable. Je garde
d'ailleurs de Colin tellement d'autres souvenirs d'une valeur
inestimable, de moments où le sport non seulement réunit
les hommes mais les pousse surtout à se dépasser,
à se surpasser, et à nouer des liens d'une grande
force. Il avait bien compris les valeurs que l'on défend
lorsque l'on soutient le sport et a toujours porté bien
haut le flambeau. C'est, par ailleurs, dans un esprit de partage
qu'il a initié de nombreuses personnes au cyclisme en leur
communiquant sa flamme. Parmi ces personnes figure d'ailleurs
l'actuel champion de cyclisme de Maurice, Thomas Desvaux.
Mais au-delà de la pointure sportive qu'il représentait,
c'est un ami qui nous quitte aujourd'hui, un homme que j'ai eu
la chance de connaître avec ses qualités remarquables
certes, mais aussi sa forte personnalité, son esprit contestataire.
Colin n'était en effet pas du genre à prendre les
choses pour argent comptant. Il n'était pas un homme avec
qui il était facile de travailler ; plus d'une fois, il
menaçait d'avoir recours à des injonctions en cour.
Toutefois, ce que je retiens de cette détermination, c'est
la lutte qu'il a menée pour ses principes et ses convictions.
Cette force le poussait parfois à des échanges très
passionnés et il laissait rarement les gens indifférents.
Aujourd'hui, je souhaiterais non seulement rendre hommage à
un sportif et à un ami, mais aussi à ce grand Mauricien
- un Mauricien dans le sens profond du terme - qui avait très
bien compris ce que cela voulait dire et qui a cherché
à le vivre non seulement dans son discours mais dans son
quotidien. Rien que pour cela, il mérite notre respect.
Sa lutte pour le cyclisme mauricien a d'ailleurs été
très loin, son objectif étant que Maurice puisse
avoir sa place sur la carte mondiale du cyclisme. Sa dernière
bataille avant de s'en aller aura d'ailleurs été
la lutte pour la mise en place d'une sélection pour le
Tour de Maurice. Selon lui, il s'agissait là de la seule
manière de permettre à un Mauricien de gagner, en
la personne de Yannick Lincoln. Colin Mayer avait des projets
honorables pour le cyclisme mauricien : le vendredi précédant
son départ, nous avons eu ensemble une session de travail
liée à des affaires personnelles. Durant notre conversation
qui a bien évidemment débordé sur la question
du cyclisme, il m'a fait part de ses projets, dont celui d'aider
la fédération à disposer d'un vélodrome.
Une rencontre avec le ministre était d'ailleurs prévue
à cet effet à son retour. J'espère que son
initiative ne sera pas vaine
Ayant connu Colin de manière aussi privilégiée,
je tiens à témoigner ma profonde sympathie aux membres
des sa famille, à sa femme Corinne, ses filles Francesca
et Sarah et son fils Bob, pour qui il avait de grandes ambitions.
En l'accompagnant à Moscou pour le championnat du monde
junior, il souhaitait vivement soutenir ce jeune cycliste de 18
ans rempli de promesses. Le départ de Colin reste pour
moi profondément injuste puisqu'à mes yeux il est
sans doute le cycliste le plus prudent que j'aie connu. À
ses proches, je tiens donc à dire que ce dernier nous aura
laissé, à travers la lutte, un trésor d'une
valeur inestimable et que le souvenir de son passage dans nos
vies est indélébile
Martial NATCHOO
Coureur amateur, âme de professionnel
Bien que j'assurais la couverture journalistique des courses cyclistes
locales depuis quelque temps déjà, je fis véritablement
la connaissance de Colin Mayer lors du Tour des Seychelles 97,
épreuve qu'il écrasa, du reste, de toute sa puissance
avec l'aide du quatuor L'Entêté-Lebon-L'Introuvable-Mercier.
Je me souviens encore de la mine pantoise du reste de la délégation
mauricienne lorsque Colin se présenta à l'aéroport
au départ de Maurice. Fidèle à son habitude,
il s'était tellement chargé en matériels
que d'aucuns commençaient à faire les comptes pour
les excédents de bagage. Fort heureusement et grâce
au bagout légendaire de Jean-Noël L'Entêté
auprès des préposés au comptoir d'embarquement,
tous les bagages furent acceptés à bord sans que
l'on n'ait quoi que ce soit à débourser.
Une fois logés dans les dortoirs du 'Stad Linite', à
Mahé, la première chose que Colin fit en entrant
dans la chambre qu'il partageait avec Martial Natchoo, le chef
de la délégation, Jean-Claude Louison, l'entraîneur,
et moi-même, ce fut de faire tourner la clim à une
température qui avoisinait les 17 degrés... Il nous
expliqua que cela l'aiderait à récupérer
plus facilement. Et ce fut ainsi
jour et nuit
pendant
toute la durée de notre séjour dans l'île!
Je me disais qu'avec la chaleur ambiante à l'extérieur
et la température glaciale de notre chambre, on ne mettrait
pas longtemps à attraper une bronchite. Mais personne ne
tomba malade et, à en juger par la régularité
qu'il démontrait sur un vélo, Colin parvenait effectivement
à se remettre de ses efforts journaliers.
La nuit précédant la première étape
du Tour, Colin passa des heures à décider s'il porterait
ses nouvelles chaussures de course. Il avait peur que les chaussures
neuves ne lui fassent mal. Après moult réflexions,
il opta finalement pour sa vieille paire de godasses. A ses yeux,
il n'y avait pas de petit détail et nul besoin d'épiloguer
sur son état d'âme lorsqu'il apprit pendant le cocktail
de bienvenue que les organisateurs avaient eu la lumineuse idée
de prévoir trois courses - un prologue et deux étapes
- pour la seule journée d'ouverture du Tour!
Lors de cette compétition, Colin fit montre de toute l'étendue
de sa méticulosité. Comme il appréhendait
le périlleux exercice de descente dans les virages tortueux
de Takamaka et Les Cannelles, il avait emmené dans ses
bagages des jantes spéciales, avec des flancs en céramique,
pour assurer un meilleur freinage par temps de pluie. Douze ans
de cela, l'existence d'un tel équipement était pratiquement
inconnue dans le giron cycliste local. A l'issue de la course,
Colin était évidemment très satisfait de
son choix de jantes
même s'il n'avait pas prévu
que ses plaquettes de frein seraient à ce point usées
! Comme quoi, ça arrive aussi aux meilleurs de ne pas penser
à certaines choses.
Je me souviens particulièrement de l'alimentation de Colin
pendant ce Tour. Ayant sans doute remarqué mon attitude
dubitative par rapport à ses habitudes nutritionnelles,
il m'expliqua un soir que les quatre ou cinq variétés
de céréales qu'il avait emmenées dans ses
valises et qu'il ingurgitait à des heures précises
ne servaient pas qu'à créer un assortiment de couleurs
dans son bol ! En se chargeant, ainsi, de sa propre alimentation,
il pouvait se permettre, certains matins, de faire l'impasse sur
le trajet par minibus jusqu'au resto pour le petit-déjeuner.
A la place, il se consacrait à ses exercices d'étirement
et de contrôle de respiration, ainsi qu'aux multiples vérifications
de son matériel.
Lors de ce Tour des Seychelles 97, Colin passa réellement
un cap en tant que coureur. Il acquérait les qualités
d'un coureur complet, car il parvenait désormais à
passer les cols sans trop de dégâts. Dans la montée
de l'épuisant et bien-nommé col de La Misère,
c'est sans trop de difficultés que le futur vainqueur du
Tour prenait la roue de son coéquipier, Dominique Lebon,
pour rester au contact du longiligne Andrew Boniface, jeune et
prometteur grimpeur seychellois à l'époque. Présents
sur le Tour, les coureurs réunionnais - dont l'expérimenté
Janick Germain, vainqueur du Tour de Maurice 90 - le taquinaient
en l'appelant " Colin Mayer le grimpeur ! " à
chaque fois qu'ils croisaient son chemin. Certes, avec sa grande
carcasse, Colin n'était pas en mesure, à la manière
des purs grimpeurs, d'accélérer par saccades lorsque
la route s'élevait, mais il parvenait quand même
à grimper à un rythme régulier. C'était
déjà pas mal pour quelqu'un qui, quelques saisons
plus tôt, faisait tout simplement l'impasse sur les courses
qui empruntaient les routes de Chamarel et Plaine Champagne
Peu de sportifs mauriciens ont aussi bien incarné le perfectionnisme
au cours de leur carrière amateur et au-delà des
nombreuses victoires que Colin aura remportées, c'est surtout
cet enseignement que 'passion' et 'rigueur' ne s'excluent pas
mutuellement qui devrait inspirer les jeunes générations.
Pascal NADAL