c o u r r i e r WEEK-END --- dimanche 23 août 2009



  Mon hommage à un ami
  Coureur amateur, âme de professionnel


Mon hommage à un ami

Pour Corinne, Francesca, Sarah et Bob

Il y a une dizaine de jours, une figure incontournable du cyclisme mauricien nous a quittés dans des conditions tellement injustes, inattendues, alors qu'il accompagnait son fils au Championnat du Monde de Cyclisme Junior à Moscou. Nombreux, en effet, ont été ceux qui ont, à juste titre, rendu hommage à cet amoureux du sport qui aura marqué son époque avant de s'en aller à l'âge de 47 ans, beaucoup trop tôt…

Ayant personnellement connu Colin Mayer, je tiens, pour ma part, à dire mon au revoir à un ami avec qui j'ai eu le privilège de faire un bout de chemin. C'est dans le cadre de son activité sportive que Colin et moi nous sommes connus. Sa passion pour le cyclisme est d'ailleurs le résultat d'un concours de circonstances, puisque c'est suite à un problème au genou que son médecin traitant lui a conseillé cette nouvelle discipline, lui qui était alors footballeur. S'il finit effectivement par prendre goût au vélo en rejoignant le VCJ, cette activité lui apportera la gloire puisqu'il a été plusieurs fois champion de Maurice en contre-la-montre individuel et aura également été champion sur route. Ce que l'on retient du parcours sportif de cet homme, c'est qu'il aura été un cycliste consacré, rigoureux et passionné.

L'un de nos plus beaux souvenirs communs, est d'ailleurs sa participation au Tour des Seychelles en 1997. Je dirigeais alors la délégation mauricienne qui faisait le déplacement pour cette épreuve. Lors d'une étape, il avait perdu le maillot jaune au profit d'un autre Mauricien, Alain Denis ; pourtant, malgré sa panique du moment, il s'était rattrapé le lendemain même, remportant le pari que lui avait fait le directeur sportif d'alors, Jean-Claude Louison : les yeux pleins de larmes, il a remporté cette course, en tombant dans les bras de son adversaire mauricien, Gérard L'Introuvable. Je garde d'ailleurs de Colin tellement d'autres souvenirs d'une valeur inestimable, de moments où le sport non seulement réunit les hommes mais les pousse surtout à se dépasser, à se surpasser, et à nouer des liens d'une grande force. Il avait bien compris les valeurs que l'on défend lorsque l'on soutient le sport et a toujours porté bien haut le flambeau. C'est, par ailleurs, dans un esprit de partage qu'il a initié de nombreuses personnes au cyclisme en leur communiquant sa flamme. Parmi ces personnes figure d'ailleurs l'actuel champion de cyclisme de Maurice, Thomas Desvaux.

Mais au-delà de la pointure sportive qu'il représentait, c'est un ami qui nous quitte aujourd'hui, un homme que j'ai eu la chance de connaître avec ses qualités remarquables certes, mais aussi sa forte personnalité, son esprit contestataire. Colin n'était en effet pas du genre à prendre les choses pour argent comptant. Il n'était pas un homme avec qui il était facile de travailler ; plus d'une fois, il menaçait d'avoir recours à des injonctions en cour. Toutefois, ce que je retiens de cette détermination, c'est la lutte qu'il a menée pour ses principes et ses convictions. Cette force le poussait parfois à des échanges très passionnés et il laissait rarement les gens indifférents.

Aujourd'hui, je souhaiterais non seulement rendre hommage à un sportif et à un ami, mais aussi à ce grand Mauricien - un Mauricien dans le sens profond du terme - qui avait très bien compris ce que cela voulait dire et qui a cherché à le vivre non seulement dans son discours mais dans son quotidien. Rien que pour cela, il mérite notre respect. Sa lutte pour le cyclisme mauricien a d'ailleurs été très loin, son objectif étant que Maurice puisse avoir sa place sur la carte mondiale du cyclisme. Sa dernière bataille avant de s'en aller aura d'ailleurs été la lutte pour la mise en place d'une sélection pour le Tour de Maurice. Selon lui, il s'agissait là de la seule manière de permettre à un Mauricien de gagner, en la personne de Yannick Lincoln. Colin Mayer avait des projets honorables pour le cyclisme mauricien : le vendredi précédant son départ, nous avons eu ensemble une session de travail liée à des affaires personnelles. Durant notre conversation qui a bien évidemment débordé sur la question du cyclisme, il m'a fait part de ses projets, dont celui d'aider la fédération à disposer d'un vélodrome. Une rencontre avec le ministre était d'ailleurs prévue à cet effet à son retour. J'espère que son initiative ne sera pas vaine…

Ayant connu Colin de manière aussi privilégiée, je tiens à témoigner ma profonde sympathie aux membres des sa famille, à sa femme Corinne, ses filles Francesca et Sarah et son fils Bob, pour qui il avait de grandes ambitions. En l'accompagnant à Moscou pour le championnat du monde junior, il souhaitait vivement soutenir ce jeune cycliste de 18 ans rempli de promesses. Le départ de Colin reste pour moi profondément injuste puisqu'à mes yeux il est sans doute le cycliste le plus prudent que j'aie connu. À ses proches, je tiens donc à dire que ce dernier nous aura laissé, à travers la lutte, un trésor d'une valeur inestimable et que le souvenir de son passage dans nos vies est indélébile…

Martial NATCHOO


Coureur amateur, âme de professionnel

Bien que j'assurais la couverture journalistique des courses cyclistes locales depuis quelque temps déjà, je fis véritablement la connaissance de Colin Mayer lors du Tour des Seychelles 97, épreuve qu'il écrasa, du reste, de toute sa puissance avec l'aide du quatuor L'Entêté-Lebon-L'Introuvable-Mercier.

Je me souviens encore de la mine pantoise du reste de la délégation mauricienne lorsque Colin se présenta à l'aéroport au départ de Maurice. Fidèle à son habitude, il s'était tellement chargé en matériels que d'aucuns commençaient à faire les comptes pour les excédents de bagage. Fort heureusement et grâce au bagout légendaire de Jean-Noël L'Entêté auprès des préposés au comptoir d'embarquement, tous les bagages furent acceptés à bord sans que l'on n'ait quoi que ce soit à débourser.

Une fois logés dans les dortoirs du 'Stad Linite', à Mahé, la première chose que Colin fit en entrant dans la chambre qu'il partageait avec Martial Natchoo, le chef de la délégation, Jean-Claude Louison, l'entraîneur, et moi-même, ce fut de faire tourner la clim à une température qui avoisinait les 17 degrés... Il nous expliqua que cela l'aiderait à récupérer plus facilement. Et ce fut ainsi… jour et nuit… pendant toute la durée de notre séjour dans l'île! Je me disais qu'avec la chaleur ambiante à l'extérieur et la température glaciale de notre chambre, on ne mettrait pas longtemps à attraper une bronchite. Mais personne ne tomba malade et, à en juger par la régularité qu'il démontrait sur un vélo, Colin parvenait effectivement à se remettre de ses efforts journaliers.

La nuit précédant la première étape du Tour, Colin passa des heures à décider s'il porterait ses nouvelles chaussures de course. Il avait peur que les chaussures neuves ne lui fassent mal. Après moult réflexions, il opta finalement pour sa vieille paire de godasses. A ses yeux, il n'y avait pas de petit détail et nul besoin d'épiloguer sur son état d'âme lorsqu'il apprit pendant le cocktail de bienvenue que les organisateurs avaient eu la lumineuse idée de prévoir trois courses - un prologue et deux étapes - pour la seule journée d'ouverture du Tour!

Lors de cette compétition, Colin fit montre de toute l'étendue de sa méticulosité. Comme il appréhendait le périlleux exercice de descente dans les virages tortueux de Takamaka et Les Cannelles, il avait emmené dans ses bagages des jantes spéciales, avec des flancs en céramique, pour assurer un meilleur freinage par temps de pluie. Douze ans de cela, l'existence d'un tel équipement était pratiquement inconnue dans le giron cycliste local. A l'issue de la course, Colin était évidemment très satisfait de son choix de jantes… même s'il n'avait pas prévu que ses plaquettes de frein seraient à ce point usées ! Comme quoi, ça arrive aussi aux meilleurs de ne pas penser à certaines choses.

Je me souviens particulièrement de l'alimentation de Colin pendant ce Tour. Ayant sans doute remarqué mon attitude dubitative par rapport à ses habitudes nutritionnelles, il m'expliqua un soir que les quatre ou cinq variétés de céréales qu'il avait emmenées dans ses valises et qu'il ingurgitait à des heures précises ne servaient pas qu'à créer un assortiment de couleurs dans son bol ! En se chargeant, ainsi, de sa propre alimentation, il pouvait se permettre, certains matins, de faire l'impasse sur le trajet par minibus jusqu'au resto pour le petit-déjeuner. A la place, il se consacrait à ses exercices d'étirement et de contrôle de respiration, ainsi qu'aux multiples vérifications de son matériel.

Lors de ce Tour des Seychelles 97, Colin passa réellement un cap en tant que coureur. Il acquérait les qualités d'un coureur complet, car il parvenait désormais à passer les cols sans trop de dégâts. Dans la montée de l'épuisant et bien-nommé col de La Misère, c'est sans trop de difficultés que le futur vainqueur du Tour prenait la roue de son coéquipier, Dominique Lebon, pour rester au contact du longiligne Andrew Boniface, jeune et prometteur grimpeur seychellois à l'époque. Présents sur le Tour, les coureurs réunionnais - dont l'expérimenté Janick Germain, vainqueur du Tour de Maurice 90 - le taquinaient en l'appelant " Colin Mayer le grimpeur ! " à chaque fois qu'ils croisaient son chemin. Certes, avec sa grande carcasse, Colin n'était pas en mesure, à la manière des purs grimpeurs, d'accélérer par saccades lorsque la route s'élevait, mais il parvenait quand même à grimper à un rythme régulier. C'était déjà pas mal pour quelqu'un qui, quelques saisons plus tôt, faisait tout simplement l'impasse sur les courses qui empruntaient les routes de Chamarel et Plaine Champagne…

Peu de sportifs mauriciens ont aussi bien incarné le perfectionnisme au cours de leur carrière amateur et au-delà des nombreuses victoires que Colin aura remportées, c'est surtout cet enseignement que 'passion' et 'rigueur' ne s'excluent pas mutuellement qui devrait inspirer les jeunes générations.

Pascal NADAL



c o u r r i e r WEEK-END --- dimanche 23 août 2009