i n t e r v i e w WEEK-END --- dimanche 31 mai 2009



  Georges Chung Tick Kan : - "Il faut dévaluer la roupie"
  Danny Dietmann : - "L'incinérateur de déchets n'est pas la solution"
  Pratima Venkataswami, célibataire sans enfants - Devenir maman par l'adoption: "On ne comble pas le vide qu'impose le célibat par un enfant!"
  Avinash Meetoo : - "La technologie a pour vocation de nous permettre d'aller au-delà de nos limites..."


Georges Chung Tick Kan :

" Il faut dévaluer la roupie"

Notre invité de cette semaine est l'économiste Georges Tick Kan. Dans cette interview réalisée jeudi dans ses bureaux de la zone franche, il analyse le budget et propose deux principales mesures pour faire face à la crise et relancer l'économie. Deux mesures qui vont susciter moult réactions : une dévaluation de la roupie et la mise en place d'un système de transport de masse.

Vous disiez l'année dernière, Georges Tick Kan, que Maurice était devenue "un pays de goulots d'étranglement économique." La crise économique internationale a-t-elle accentué ce fait ?

La situation s'est encore aggravée avec la crise. Il suffit de voir ce qui se passe dans les finances, sur les routes, au niveau de nos exportations. Mais revenons à la crise des économies de marchés des pays occidentaux basées, depuis une dizaine d'années, sur le surendettement. Comme à Maurice. Cette économie de la dette des pays occidentaux s'est développée au profit de pays émergents comme la Chine et l'Inde. De ce fait, la Chine a vu ses réserves en devises étrangères augmenter de deux fois pour atteindre aujourd'hui deux trillions de dollars. Mais quand on a des dettes, il faut un jour les payer, c'est ce que les États-Unis sont en train de faire à travers la crise. Maurice subit les rafales de la crise et on constate effectivement une détérioration nette de nos finances.

Oui, mais pas mal d'économistes mauriciens, dont le ministre des Finances, affirment que contrairement au reste du monde, Maurice ne s'est pas trop mal tirée de la crise…

La réponse est relativement oui, par rapport à l'Afrique du Sud qui accuse une récession de 6 à 7% et aux pays développés qui accusent une décroissance d'environ 4 %, mais quand même, les dégâts sont énormes. Quelques chiffres : en trois mois l'industrie touristique a perdu Rs 1 milliard 600 millions de chiffre d'affaires et devrait perdre Rs 6 à 7 milliards d'ici à la fin de l'année ; le secteur de l'exportation textile a déjà perdu entre Rs 3 et 4 milliards et devrait en perdre autant d'ici à la fin de 2009. Le gouvernement, qui avait prévu une rentrée de Rs 15 milliards en investissement en provenance de l'étranger, ne va encaisser que Rs 5 milliards. J'estime, de manière assez conservatrice, qu'il y aura Rs 15 milliards en moins en devises étrangères cette année par rapport à 2008. Les dégâts sont déjà énormes et ça se voit déjà sur la valeur de la roupie et cela va aller crescendo au cours des prochains mois.

Donc, le pire de la crise économique n'est pas derrière nous ?

À mon avis non. Tout va dépendre du nombre d'arrivées touristiques. Les 10% en moins annoncés seront gérables, mais pas les plus de 15% redoutés.

Est-ce que les Mauriciens sont bien informés sur la crise ou est-ce qu'on leur cache des éléments pour éviter de provoquer une psychose dans le pays ?

Je pense que l'on avait caché l'étendue de la crise il y a huit ou neuf mois de cela. Mais, aujourd'hui, les dégâts étant plus conséquents, par la force des choses, on devient plus transparents. Je crois que nous sommes au seuil de l'état d'urgence économique

Donc, la situation va s'aggraver ?

Nous sommes relativement protégés par la grande diversité de nos activités économiques. Au cours des trois dernières années, l'accélération des activités de l'offshore et les grands travaux à la cybercité ont démontré que notre économie est assez diversifiée, ce qui nous protège d'avantage des effets de la crise. Mais est-ce que cela sera suffisant ?

Arrivons-en maintenant au budget. L'économiste que vous êtes est-il satisfait du premier des deux budgets Sithanen pour 2009 qui a pour titre "Saving jobs, Protecting people and Preparing for recovery" ?

Le ministre des Finances a certainement raison de titrer son discours sur la préservation de l'emploi. À mon avis, c'est une nécessité sociale, politique voire morale. C'est un objectif très social qui, à mon avis, a un prix économique relativement lourd et controversé. Lourd parce qu'on nous demande un stimulus package de Rs 4 milliards pour protéger l'emploi, controversé à cause de la nature même du stimulus package. Je suis d'accord sur l'objectif mais pas sur les moyens, calqués sur deux têtes de chapitre : le stimulus package et les grands travaux d'infrastructure. Je crois que l'on aurait pu mieux faire.

Ne fallait-il pas inventer un plan pour soutenir l'emploi en aidant les entreprises ?

Je crois que le stimulus package va rester au travers de la gorge de ceux qui seront chargés de l'appliquer. Bientôt, Amédée Darga et Raj Makoond seront submergés de demandes, d'autant plus que le package ne concerne plus uniquement le secteur du textile. Comment va-t-on faire pour gérer ces demandes dans un an ou deux, le remboursement - en théorie - s'étalant sur plusieurs années ? Comment va faire le gouvernement - qui jongle avec l'argent des contribuables - pour protéger les milliards du stimulus package en s'assurant que le remboursement aura effectivement lieu ? Supposons qu'une banque mette en liquidation dans deux ou trois ans une entreprise qui aura bénéficié du package, est ce que le gouvernement en fera de même ? Je crois qu'il y a des questions auxquelles on n'a pas réfléchi avant de lancer le plan. Ce qui est logique aujourd'hui au point de vue économique risque de ne plus l'être dans deux ou trois ans. Ce qui est crédible aujourd'hui ne le sera pas forcément après-demain. Nous allons au-delà de multiples controverses à propos du stimulus package…

Elles ont déjà commencé avec l'affaire qui a été largement évoquée cette semaine au Parlement et dans la presse…

Il y en aura d'autres…

On a déjà parlé des fonds du package destinés à sauver les entreprises qui ont été utilisés pour acheter des grosses cylindrées…

Je repose la question : comment va-t-on faire pour contrôler tout cela au cours des deux-trois prochaines années ? En rappelant que c'est l'argent du contribuable qui est en jeu.

Mais que fallait-il faire à la place pour préserver l'emploi ?

Je crois qu'on aurait atteint le même résultat de manière beaucoup plus efficace et moins coûteuse en dévaluant légèrement la roupie. Une dévaluation de 7 à 8% - comme une petite chimio qui ne fait pas perdre des cheveux aux patients - aurait amené environ au moins Rs 5 milliards dans les caisses des entreprises dégarnies par la récession. Cette somme aurait permis de protéger l'emploi, d'abord celui des 100 000 personnes qui travaillent dans le secteur de l'exportation.

Est-ce que vous n'êtes pas en train de plaider pour votre paroisse, le secteur textile, en entonnant le refrain de la chanson que vous chantez depuis quelque temps : dévaluons. Vous prononcez là un mot que le Mauricien n'aime pas entendre…

À tort. Personne ne veut entendre parler de chimiothérapie parce que ce terme a une connotation de maladie grave. Les Mauriciens ne veulent pas entendre parler de dévaluation, mais ils ont tort. La roupie a été dévaluée une première fois en 1979 et une deuxième fois en 1981 et en cinq ans on a résorbé 125 000 chômeurs pour atteindre le plein emploi en 1987.

Donc, la dévaluation n'est pas une malédiction économique comme on a tendance à le croire à Maurice ?

La dévaluation est une thérapie absolument efficace en ce qu'il s'agit de protéger l'emploi et de résorber le chômage. Avec une dévaluation, Maurice vendrait ses marchandises tournées vers l'exportation à meilleur marché, donc plus facilement. C'est un avantage pas seulement pour le secteur textile - ma paroisse comme vous le disiez juste avant - mais également pour l'hôtellerie, le BPO, l'offshore, bref toutes les activités qui génèrent des devises étrangères. C'est le premier avantage indiscutable. Le deuxième c'est que la mesure protège l'industrie locale. Il y a quelques jours Mahmood Cheeroo, secrétaire général de la Chambre de Commerce, réclamait une taxe de 10 à 15% pour protéger l'industrie locale. Précisément, une dévaluation assure cette fonction en rendant les marchandises à l'importation plus chères. J'ajoute qu'on n'a pas besoin de mesures administratives compliquées pour cela : il suffit d'une dévaluation de 7%.

Pourquoi 7 plutôt que 5 ou 10% ?

Parce que les 7% amèneront dans les caisses dégarnies des entreprises Rs 5 milliards et permettront de stimuler les secteurs comme le textile, l'hôtellerie, etc. tournés vers l'exportation.

Pourquoi le secteur textile n'a-t-il pas mené le combat pour la dévaluation au lieu de se contenter de demander au gouvernement une subvention de Rs 2,3 milliards pour faire face à ses difficultés ?

Tout simplement parce que la dévaluation est un concept économique très mal compris, associé à quelque chose de très, très grave. Tout simplement parce que la dévaluation génère l'inflation. Les retombées des deux dévaluations de la roupie au niveau de l'inflation ont été de l'ordre de 30%. Mais avec une dévaluation de 7 à 8% l'impact sur les prix sera négligeable et de toutes les manières il faudra bien que quelqu'un, c'est-à-dire le contribuable, paye les Rs 4 milliards du stimulus package. Alors, payer pour payer, je préfère une dévaluation légère au stimulus package.

Pourquoi êtes-vous le seul économiste mauricien à mener le combat pour la dévaluation ?

Parce que c'est politiquement mal vu et qu'à ce niveau surtout on a peur d'utiliser le mot. Pour moi, dans l'état actuel des choses, la solution c'est la dévaluation. Si j'étais ministre des Finances, j'aurais dévalué la roupie au lieu du stimulus package.

Et si on va dans la voie du stimulus package plutôt que dans celle d'une dévaluation saine et efficace, selon vos arguments…

À mon avis, si la situation se détériore davantage, si on ne laisse pas la roupie flotter à la baisse, nous serons obligés d'avoir recours à une dévaluation qui nous sera imposée par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international.

Passons à un autre sujet d'actualité économique. Quel est votre point de vue sur la compensation salariale 2009 ?

Je crois que les syndicalistes, le gouvernement et les entreprises faussent le débat sur la compensation salariale. Le véritable enjeu de la crise n'est pas de savoir s'il faut donner 5 ou 10% à un quart ou la totalité des employés, mais de faire rentrer les devises étrangères. L'enjeu est de faire augmenter nos recettes d'exportation et les devises étrangères indispensables pour payer nos importations de nourriture et de matières premières. Cette année, nous allons connaître en gros une baisse de Rs 15 milliards par rapport à 2008. Si la situation se détériore au cours des prochains mois, toutes les augmentations seront résorbées immédiatement par une détérioration du taux de change de la roupie. Il faut protéger ce taux de change de la roupie et la meilleure façon de le faire est de mobiliser toutes les ressources pour produire des devises étrangères, y compris une petite dévaluation.

Comment expliquez-vous que le Mauricien se préoccupe plus de sa compensation salariale que des risques que la situation économique se dégrade ?

À mon avis, ce faux feel good factor des Mauriciens découle du paiement du rapport PRB de l'année dernière. Cela donne un faux sentiment de bien-être économique, mais le jour où les séquelles vont disparaître, les Mauriciens se réveilleront et seront bien obligés de regarder la réalité en face. Je crois que nous sommes en retard sur le déclenchement de la sonnette d'alarme alors que nous allons vers l'état d'urgence.

Vous avez dit au départ que vous n'êtes pas d'accord sur l'autre grande tête de chapitre du budget : les grands travaux d'infrastructure qui vont nécessiter des investissements de Rs 23 milliards. Expliquez votre désaccord…

Je ne crois pas que ce soit la mesure idéale. Ce ne sont pas quelques routes autour de la montagne ou sur le port dont Maurice a besoin. Ce dont nous avons besoin c'est la mise en place d'un système de transport de masse, de type métro léger, qui est un gros générateur d'emplois. Il génère des emplois non seulement pendant l'exécution du projet, en employant des milliers de personnes, mais encore plus après. Un système de transport de masse encourage l'installation de centres commerciaux autour des principaux arrêts. Ce système est radicalement différent de la construction de route dans la mesure où il diminue le nombre de voitures sur nos routes déjà encombrées. Il transporte des dizaines de milliers de personnes dans de bonnes conditions et rapidement, règle les problèmes d'embouteillage que nous subissons quotidiennement.

Pourquoi les techniciens qui ont conseillé le gouvernement pour les ring roads et autre harbour bridge n'ont-ils pas fait les mêmes analyses que vous ?

Je crois que le gouvernement est mal conseillé sur ce dossier. Pour moi, on a dû étudier le projet de transport de masse uniquement sous l'angle des pertes et profits alors qu'il fallait voir beaucoup plus loin. J'ajoute qu'en sus des avantages que j'ai déjà énumérés, le projet de transport de masse peut également contribuer à régler nos problèmes sociaux. Il va permettre aux employés de gagner du temps pour eux-mêmes, pour leurs familles, pour les entreprises qui les emploient et diminuer ce stress que la majorité des Mauriciens subissent pour aller sur leur lieu de travail et en revenir.

Mais, Georges Chung Tick Kan, il a été annoncé dans le discours du budget que le gouvernement a choisi de faire construire quelques routes et un pont surplombant le port…

J'espère que l'on va enfin réfléchir de manière très sérieuse sur la mise en place d'un système de transport de masse. À mon avis on peut faire cohabiter les ring roads et le projet dont je vous parle et qui est aujourd'hui un impératif économique. Le bus lane dont on parle dans le budget, et qui n'est encore qu'au stade de projet, pourrait être avantageusement remplacé par un système de transport de masse. Je crois qu'un tel système peut transformer de manière radicale les structures économiques et sociales de Maurice.

Revenons aux syndicats qui annoncent une journée villes et villages morts pour protester contre le quantum de la compensation salariale. Votre commentaire ?

Je vous le répète, les enjeux ne sont pas de savoir si les syndicats vont mobiliser en protestant ou le contraire, de savoir si les syndicats vont avoir satisfaction ou non. Le problème est d'ordre économique : comment on va faire pour trouver les Rs 15 milliards en devises étrangères dont nous avons besoin au cours des prochains mois pour sauvegarder l'emploi et assurer le développement économique ? Bien sûr, on peut faire des choses à côté, mais le bottom line reste comment faire pour trouver ces Rs 15 milliards en plus…

Est-ce que vous voyez les mesures allant dans ce sens dans le premier budget Sithanen de 2009 ?

C'est un budget de défense. Il essaye de contenir la crise mais je crois qu'il faut aller beaucoup plus loin. Comment faire pour restimuler les activités économiques à Maurice ? La dévaluation est une mesure qui va avoir des résultats immédiats, c'est une solution à court terme. Mais les grands travaux, comme la mise en place d'un système de transport de masse, est la solution à moyen et long termes. Les deux sont complémentaires pour l'avenir économique du pays.

L'année dernière, dans l'interview accordée à Week-End, vous aviez mis l'accent sur le taux d'endettement des Mauriciens. Quelle est la situation à ce niveau en 2009 ?

Le taux d'endettement a augmenté. L'année dernière les entreprises et les ménages devaient Rs 120 milliards, aujourd'hui ils doivent Rs 180 milliards aux banques. Il faut ajouter à cela ce que le gouvernement doit, au nom des contribuables, ce qui dépasse largement 100% du produit intérieur brut et c'est grave. Nous sommes surendettés et un jour ça finira par éclater.

Nous avions parlé du projet Tian Li l'année dernière. Plus d'un an après on ne voit toujours rien venir. Vous avez une explication ?

Tian Li doit rester un point important dans la transformation économique de l'île Maurice. Il y a quelque mois il y a eu un changement assez important à la tête de cette entreprise chinoise. Le projet sera financé d'une manière différente de ce qui avait été annoncé initialement, mais je crois que les travaux vont bientôt démarrer.

Finalement, et malgré tout ce que vous avez dit, avez-vous confiance dans l'avenir de Maurice ?

Je crois que par la force des choses, comme en 1981-82 avec plus de 100 000 chômeurs, avec la crise un jour les gens en auront marre et recommenceront à vraiment travailler.

Vous tablez sur la crise pour générer une prise de conscience et un recommencement ?

C'est dans les habitudes de l'être humain. Le Mauricien l'a déjà démontré en 1983.


Danny Dietmann :

"L'incinérateur de déchets n'est pas la solution"

Enseignant à la retraite et maire de Manspach, en Alsace, Danny Dietmann est impliqué depuis des années dans les mouvements écologistes. Spécialiste du dossier de la gestion des eaux et des déchets - il a écrit plusieurs ouvrages sur ces questions -, Danny Dietmann a été invité à faire un bref séjour à Maurice par le collectif des opposants à la mise en place d'un incinérateur des déchets à La Chaumière. C'est mardi, à la fin d'une série de causeries, et à quelques heures de son départ de Maurice, que celui que ses admirateurs mauriciens n'hésitent pas à qualifier de Al Gore français, a répondu à nos questions.

Qui êtes-vous Danny Dietmann, le pourfendeur des incinérateurs ou le nouveau prophète des écologistes ?

Rien de tout cela. Disons, tout d'abord que, au contraire de beaucoup de gens, je ne me contente pas seulement d'avancer des théories, mais je parle aussi de choses que j'ai vérifiées dans la pratique. Je parle de choses que j'ai vécues. Je sais ce que sont les incinérateurs. J'en ai vu d'énormes en France et je sais comment ils fonctionnent. Cela veut dire que, avec mon vécu et celui de mes collègues, l'on peut difficilement venir me raconter des histoires sur ce sujet.

Votre spécialité de départ, c'est la gestion de l'eau, comment êtes-vous arrivé à celle des déchets ?

En tant qu'ancien professeur et microbiologiste, il était normal que je m'intéresse à la question de l'eau. On avait tellement de problèmes au niveau des pollutions qu'en remontant la filière pour savoir d'où elles venaient, je suis arrivé sur les déchets. Je suis également élu de ma commune depuis 1977, ce qui m'a permis d'inscrire mon action dans le temps, de communiquer avec les gens sur le terrain et de faire une quantité de choses dans la réalité, pas uniquement au niveau des théories. Mais je ne me contente pas de faire les choses en laissant les gens se contenter de me regarder : je les interpelle, je discute avec eux avant de prendre une décision, d'entreprendre une action pour faire avancer les choses. Je suis tellement satisfait de cette manière de faire que je suis toujours resté à ce niveau du terrain et n'ai pas voulu être parlementaire comme on me l'a souvent proposé.

N'auriez-vous pas été plus efficace pour la cause de l'écologie en tant que député, voire ministre ou parlementaire en tout cas membre des structures où les décisions sont prises ?

Je ne le crois pas. Cela m'aurait coupé des gens et de leurs problèmes et surtout de la compréhension et du fonctionnement des choses sur le terrain. Je n'aurais pas eu le temps d'apprendre pour aller expliquer aux autres. Je siège dans certains comités sur les questions des eaux, mais je préfère être du côté de ceux qui sont sur le terrain en prise sur la vraie vie et qui, avec cette expérience, font avancer les dossiers là où il le faut…

…une espèce d'empêcheur de tourner en rond sur les questions écologiques ?

Je préfère dire un booster pour faire avancer les choses plus loin et plus vite.

Et comment ce booster français se retrouve parmi les adversaires du projet d'incinérateur à La Chaumière, à l'île Maurice ?

A cause d'une Mauricienne établie en France qui a eu un gros problème avec un incinérateur qu'on voulait installer près de chez elle. A l'époque, elle cherchait du monde pour lui donner un coup de main pour résister et a fait appel à moi. J'y suis allé et avec d'autres associations et après des discussions avec les élus on a fait campagne, on a mobilisé les gens et l'incinérateur n'a pas été installé. Puis, cette année, cette Mauricienne est revenue vers moi pour m'expliquer que ce qu'on avait réussi à éviter près de chez elle allait se produire à l'île Maurice. Je ne connaissais pas le dossier, mais elle m'a mis en contact avec les associations mauriciennes qui m'ont donné les informations nécessaires et puis elles m'ont invité et je suis ici. Je ne suis pas venu pour combattre qui que ce soit, mais pour expliquer ce que je sais.

Expliquons justement et essayons de voir plus clair dans ce dossier. Est-ce qu'un incinérateur de déchets, qui produirait par ailleurs de l'énergie, n'est pas indispensable à un pays comme Maurice qui en est encore à la préhistoire en ce qui concerne le traitement des ordures par l'enfouissement ?

L'enfouissement des ordures est une catastrophe, mais l'incinérateur ne va pas mettre fin à cette pratique. Vous aurez d'une part l'incinérateur et de l'autre une décharge pour ses différents résidus, sans compter les reflux d'incinération, donc les fumées répandues sur l'environnement. C'est un ensemble de choses qui, sur un territoire restreint, comme le vôtre, peut poser d'énormes problèmes. Aujourd'hui, on est informé sur les problèmes environnementaux de la planète - et les choses se passent relativement mal - et il faut absolument qu'on cherche des solutions nouvelles. Il ne faut pas mettre en place des technologies dont on connaît les limites.

Résumons plus clairement le débat pour ceux - la majorité des Mauriciens - qui le suivent de très loin.

Pour Maurice, au niveau des déchets, on a déjà 60 à 70% de déchets verts qui sont très difficiles à brûler. Par contre, c'est très facile à méthaniser pour fabriquer de l'énergie en grande quantité. Dans la ville de Lille, en France, tous les autobus marchent avec des produits à base de méthane. Maurice a une chance inouïe de pouvoir régler en partie son problème énergétique en utilisant ses déchets verts. De plus, le résidu de ces déchets verts a une valeur agronomique absolument somptueuse qui permet aux sols, fragilisés par l'agriculture industrielle, de prendre un peu de respiration pour les années futures. Votre pays, comme tous ceux de l'océan Indien et les îles en général, fait partie des zones absolument privilégiées par rapport à l'utilisation des déchets verts. Il ne faut pas les brûler mais les réutiliser et comme dit une parole connue : que la terre revienne à la terre. Vous savez que le problème chez nous en France, c'est de trouver des déchets verts pour les méthaniser et fabriquer de l'énergie. On arrive difficilement à faire 30% de déchets verts pour les méthaniseurs alors qu'à Maurice le taux est de 70% et on ne les utilise pas.

Donc, l'incinérateur n'est pas une solution, selon vous ?

Le problème de Maurice est de choisir entre la destruction ou l'utilisation intelligente des ordures. L'incinérateur, c'est la destruction. Et en plus, cela se passe dans une île où l'espace est restreint. On a intérêt à penser à cela, car il faut une solution pour nourrir la population, pas pour le moment mais pour dans dix, vingt, cinquante ans, pour l'avenir. La priorité absolue de Maurice est d'avoir une terre d'excellente qualité capable de supporter des activités agronomiques pertinentes pour nourrir sainement la population de demain. Je pense que l'incinérateur ne s'inscrit pas dans cette logique.

Question logique et directe après ce que vous venez d'avancer : est-ce que l'incinérateur de déchets est un danger pour Maurice ?

Par rapport à ce que je viens de vous dire, par rapport à la préservation et à l'entretien du sol, on passe à côté d'une chance de pouvoir garantir aux terres mauriciennes une pérennité en termes d'agronomie. La solution est la méthanisation, pas l'incinération avec ses séquelles. Avec l'incinérateur, vous allez vous retrouver avec une centaine de tonnes de matières toxiques, résidus des 300 tonnes de déchets incinérés, des cendres, qu'il va falloir disséminer dans l'environnement. Je ne vous parle pas des émanations qui vont monter dans l'atmosphère pour redescendre après sur terre. Je ne rajoute rien, je ne fais que décrire le fonctionnement d'un incinérateur.

Mais alors comment expliquer qu'on ait autorisé l'installation de centaines d'incinérateurs à travers le monde depuis des dizaines d'années, notamment en France comme le soulignent les promoteurs mauriciens du projet de La Chaumière ?

Soyons clairs : l'incinérateur a été la solution au problème des déchets au siècle dernier. Siècle durant lequel on ne se posait pas de questions sur la survie de la planète. Aujourd'hui, on a changé de siècle et de paradigme et on sait que la priorité, c'est la préservation de la planète, l'utilisation de nouvelles formes d'énergie, la réutilisation des produits pour préserver nos ressources. Et dans cet objectif-là, l'incinérateur n'est pas pertinent. C'est pour cette raison que l'Europe dit aujourd'hui, et on ne l'entend pas dans le discours des promoteurs, quand vous avez des déchets, la première chose est de les ré-utiliser, ensuite de les recycler et si au bout du compte, il en reste encore, là vous pouvez, éventuellement, envisager l'incinérateur.

En fin de parcours ?

Presque au bout parce qu'après l'incinérateur, qui ne détruit pas tout, il reste la décharge. Je vous rappelle une fois encore que l'incinérateur produit des cendres qu'il faut bien mettre quelque part. Je vous rappelle également qu'on sait aujourd'hui que pour un meilleur monde, il faut réutiliser au maximum tout ce que nous produisons. L'incinérateur ne le fait pas, il détruit.

Est-ce qu'il ne s'agit pas d'une réflexion européenne pas très adaptée aux pays du sud, de ceux que l'on appelait autrefois le tiers monde ?

Pas du tout. Le monde est aujourd'hui un village global où l'information circule instantanément. Le devenir de la planète ne dépend pas que d'une partie de ses pays. Il faut utiliser les expériences faites ailleurs avant de faire des choix. Il faut informer les citoyens sur les avantages et les conséquences de chaque décision. Il faut dire aux Mauriciens que si on choisit l'incinérateur, Maurice est bloqué par son choix pour au moins une vingtaine d'années. On est obligé de le payer, de l'utiliser et de le remplir même si - et ça qui est grave - les réglementations internationales évoluent. Maurice serait condamnée à l'utiliser pour sa durée de vie. Maurice serait donc mariée sans possibilité de divorcer.

C'est une bonne formule pour résumer la situation.

Mais les promoteurs de ce projet vont vous dire qu'avant d'investir aussi lourdement, ils ont étudié le système et le trouvent bon. Ils le disent d'ailleurs dans leurs communiqués.

Je vous répète que l'Europe dit aujourd'hui que s'il faut utiliser un incinérateur, il vient en fin de parcours après qu'on ait utilisé toutes les autres méthodes disponibles. Je demande à Maurice de faire tout ce qu'il faut faire avant d'avoir recours à l'incinérateur. Si ceux qui prennent les décisions le font, ils sont carrément en plein dans la réflexion européenne. Si les normes sont appliquées, il aura tellement peu de déchets au bout du parcours que l'incinérateur n'aura aucune raison d'être installé à Maurice.

En fin de votre conférence publique mardi, vous avez cité une liste effrayante de maladies pouvant découler de l'utilisation d'un incinérateur. Est-ce que vous n'avez pas un peu forcé la dose ?

Ce sont les données de l'INVS, un organisme spécialisé dont les experts suivent la question. Il faut se rendre à l'évidence que ce genre d'outil ne fonctionne déjà pas très bien en dépit d'un protocole très strict avec des règles extrêmement pointues et qu'il faut faire très attention. Du coup, les gens se sont mobilisés et en France on a coupé le lien entre l'incinérateur et les organismes qui récoltent les déchets, ce qui fait que certains incinérateurs ne tournent pas à pleine capacité. Il faut aussi savoir que le tri des déchets a également contribué à assainir, si l'on peut dire, la situation. Avec toutes ces données, il n'y a pas mal d'incinérateurs qui vont fermer en France. Je ne suis pas venu effrayer les gens mais simplement témoigner de mon expérience et dire que ça marche.

On vous avait pourtant présenté comme un ou carrément le Al Gore français.

Je n'ai pas cette prétention. Je ne suis qu'un témoin ou disons un lanceur ou un développeur d'idées.

Est-il facile de développer les idées touchant à la protection de l'environnement en France ?

Au départ, j'ai eu beaucoup d'oppositions, j'ai dû essuyer beaucoup de plâtres car ça ne marchait pas comme on le voulait et on a parfois dû corriger en cours de route. J'ai acquis une expérience dans ce domaine qui me permet aujourd'hui, ainsi que mes camarades qui ont fait le même parcours, de dire ce qu'il faut faire mais surtout ce qu'il ne faut pas faire. Nous savons aujourd'hui, grâce à l'expérience, ce qu'il faut faire pour aller directement au but en évitant les obstacles et en sachant bien communiquer. C'est ça qui a manqué dans ce cheminement : une bonne communication au niveau des gens, des associations des écoles pour conscientiser par contact direct. Je ne suis pas un donneur de leçons, je suis quelqu'un qui explique les contraintes et les expériences qui ont été réalisées et chacun en prend, finalement, ce qu'il en veut.

Et à partir de cette expérience, vous dites que l'incinérateur n'est pas la solution au problème des déchets pour l'île Maurice ?

Je dis que l'on peut faire autrement. Au lieu de s'engager dans un projet monolithique, comme celui qui est annoncé, essayez d'en prévoir deux, ce qui permettrait si l'un ne marchait pas de pouvoir se reporter sur l'autre. Ce qui m'embête, c'est que sur un territoire aussi restreint en autorisant un incinérateur, Maurice met tous ses œufs dans un seul panier. Je dis attention : ne le faites pas. Car du côté de la méthanisation et de la récupération de l'énergie des déchets verts, je pense que Maurice a une sacrée percée à faire, non seulement au point de vue énergétique et dans le traitement des déchets mais également au point de vue touristique. Car vous le savez mieux que moi, les touristes sont de plus en plus attirés par les destinations protégeant l'environnement et s'inscrivant de façon concrète dans la politique de développement durable.

Je lisais ce matin dans un communiqué que le projet d'incinérateur de La Chaumière s'inscrit dans le cadre du protocole de Kyoto sur l'environnement.

Vous savez, on peut faire dire aux textes et aux protocoles beaucoup de choses. Je ne veux pas polémiquer. Ce qui m'intéresse, moi, c'est le développement durable qui repose sur trois éléments : l'environnement, l'économie et l'équité sociale. Ces trois éléments doivent dessiner un triangle. Je suis de ceux qui pensent que le projet d'incinérateur ne respecte pas les règles de ce triangle.

Et si malgré vos mises en garde et les manifestations, les autorités décident d'accorder l'autorisation d'installer un incinérateur à La Chaumière ?

Les Mauriciens payeront le coût du projet, car ça coûte cher un incinérateur. Nous, en France, on continue à payer - et pas uniquement au niveau écologique - le prix des incinérateurs installés et qui ont déjà fermé. Je le redis : il ne faut pas que Maurice fasse les erreurs déjà commises ailleurs dans le passé. Je peux comprendre qu'on ait fait ces erreurs au siècle dernier alors que le monde était en plein boom, qu'on ne s'occupait pas de l'environnement et qu'on a inventé des technologiques sans penser aux conséquences possibles. Mais entre-temps l'intelligence humaine a évolué, comme la technologie et les sciences et la perception complexe de la vie et du monde. Et on voudrait rester dans le schéma de ce qui se faisait il y a cinquante ans ? Je ne suis pas du tout convaincu que c'est là que se trouve la réalité du développement durable pour demain.

Au terme de votre court séjour à Maurice quel est le message que vous souhaitez laisser ?

Qu'il ne faut pas trop se presser pour décider. Qu'il faut s'asseoir autour d'une table et discuter sainement en évitant de mettre la politique dans la discussion. L'objectif de cette discussion est profonde, vitale pour la population et le pays. Le message est de réfléchir avant d'agir, de mesurer les conséquences afin d'éviter de refaire ce qui a été déjà fait ailleurs avec des conséquences qu'on n'a pas encore fini de payer.

Une question personnelle pour clore cette conversation : vous n'avez pas parfois le sentiment de crier dans le désert ?

Des fois, c'est l'impression que j'ai en couchant et plusieurs mois après il m'est arrivé d'avoir de jolies surprises. En découvrant qu'une idée, lancée dans ce qui semblait avoir été un rejet ou une totale indifférence, avait été entendue, mise en pratique et donnait des résultats. Je dis que le chemin n'est pas facile vers le développement durable, qu'on a l'impression que l'argent continue à régner, mais il ne faut pas pour autant baisser les bras et cesser le combat. Je crois que tous les décideurs conscients savent aujourd'hui que les recettes du passé ne peuvent pas s'appliquer dans l'avenir, qu'il ne faut plus regarder ce qui s'est passé derrière, mais droit devant, résolument vers l'avenir vers le monde durable que nous devons tous construire.


Pratima Venkataswami, célibataire sans enfants

Devenir maman par l'adoption: "On ne comble pas le vide qu'impose le célibat par un enfant!"

A 43 ans, Pratima Venkataswami est une femme qui savoure la vie à chaque seconde. Enseignante dans une école privée du Nord, elle fait un métier qui la passionne puisqu'elle est entourée d'enfants. C'est dans sa jolie résidence, dominant un superbe jardin dans un quartier chic, que cette jeune femme dynamique voudrait entendre des rires d'enfants, les siens. Pratima Venkataswami, n'en a pas. Depuis janvier dernier, elle multiplie des démarches pour devenir mère adoptive. Son célibat, affirme-t-elle, ne se posera pas en obstacle.

Pourquoi souhaitez-vous avoir recours à l'adoption?

Quand j'étais petite fille, j'avais un désir, celui d'avoir dans l'ordre, une maison, un mari et des enfants. Alors que beaucoup de femmes de mon entourage ont misé sur leur carrière, moi j'ai toujours ce désir de petite fille. Je me suis mariée. Mais je n'ai pas eu d'enfant. Lorsque j'ai compris que le désir d'un enfant, dans mon couple, ne sera pas accompli, j'ai sérieusement commencé à songer à l'adoption. Cependant, je ne parlais de ce désir à personne. Depuis, j'ai divorcé et j'avoue que je me suis épanouie. J'ai plus que jamais envie de donner de l'amour à un enfant. Aussi, j'ai les moyens d'élever un, voire deux enfants. Par ailleurs, je fais un métier où je suis entourée d'enfants. Ceci n'est pas un hasard, c'est un choix calculé. Car a priori je suis ingénieure en informatique et j'ai auparavant exercé dans ce secteur.

Peut-on dire, en d'autres mots, que vous ne vous sentez pas complète et que vous souhaiteriez combler le vide que vous impose le célibat?

Ah non! On ne comble pas le vide par un enfant! Aujourd'hui, je me sens bien dans ma peau et il n'y a aucun vide à combler. J'accepte ma situation et je la vis très bien. C'est dur de ne pas pouvoir être maman… (les larmes lui montent aux yeux). Quelque part, je me sens frustrée, pendant une période de ma vie quelqu'un a décidé à ma place que je ne serais pas maman alors que j'aurais pu l'être durant les plus beaux jours de ma vie. Ces années-là, je les ai perdues. Puis-je envisager d'être mère biologique à 43 ans? Je ne sais pas. C'est vrai, qu'à part l'adoption, j'aurais pu penser à d'autres possibilités, notamment l'insémination artificielle. Ce processus est long et je ne peux me le permettre, notamment pour des risques que cela comporte.

Être mère adoptive et célibataire de surcroît, ne semble pas évident à concilier. Vous y arriverez?

Je pense que j'y arriverais. Je m'occupe très bien de mes neveux. Je sais que l'écart entre la tâche qui m'attend et le temps d'une surveillance est grand. Mais j'ai suffisamment d'amour pour deux à donner à un enfant. Je serais mère et père à la fois (rires). Sérieusement, j'ai aussi envie de dire we'll cross the bridge when we'll come to it. D'autre part, entre le placement d'un enfant- qui n'est qu'un parmi une quarantaine- dans un abri et l'adoption par une mère célibataire, prête à lui donner de l'amour et à l'élever, le choix n'est pas difficile. Aussi, au fond de moi, je sais que dans la maison de mes rêves, il n'y a pas que mon enfant et moi, mais aussi un papa…

Et vos proches, comment réagissent-ils par rapport à votre désir d'adoption?

Ma mère et ma soeur n'y voient pas d'inconvénient. Les autres membres de ma famille restent quand même inquiets pour moi. Cela traduit leur envie de me protéger d'éventuelles épreuves. Ils savent que je suis une femme autonome, qui assume pleinement son statut de célibataire, qui voyage quand elle veut… Ils ont peur qu'un enfant bouscule mon mode de vie.

Avez-vous déjà établi des critères qui détermineront votre choix au moment de l'adoption?

Il y a quelques années, je me disais que j'aimerais donner naissance d'abord à un garçon, puis une fille. Depuis, les données ont changé, garçon ou fille, peu importe et si je peux adopter les deux, pourquoi pas? Ce qui est certain, c'est que je souhaite adopter un nourrisson pour le voir grandir. J'ai un ami qui a adopté une petite indienne ayant un handicap. Je dois dire que j'admire cet homme et sa femme qui ont fait fi du handicap de cette enfant pour lui donner tout leur amour. Là, je dois admettre que je ne pourrais en faire autant.

Quand est-t-il de la communauté de votre prochain enfant?

Je suis prête à partir en Afrique pour adopter. Toutefois, pour le bien-être de l'enfant, je pense qu'il serait mieux que la différence culturelle ne doit pas une source d'ennuis pour lui, qu'il n'ait pas à subir les attaques, autres moqueries et questions d'esprits étroits. D'ailleurs, lorsque l'enfant que j'adopterai grandira et sera en âge de comprendre, je lui raconterai son histoire. Quoi qu'il en soit, sa mère sera moi!

Jusqu'ici quelles sont les démarches que vous avez entamées pour concrétiser l'adoption d'un enfant?

J'ai intensifié mes recherches en début d'année. J'ai frappé à toutes les portes possibles. Je n'ai pas eu de réponses, ou plutôt, je me suis sentie désorientée parce que je n'ai pas été suffisamment guidée. Par cette expérience, j'ai compris que ceux qui veulent adopter un enfant font face à une absence d'information à ce niveau. Et qu'adopter un enfant mauricien est un véritable parcours du combattant. D'abord, il faut trouver cet enfant. Pour ce qui est des enfants placés en structure, il faut simplement les oublier. Ils ne sont pas adoptables. Pourtant, ils seraient mieux au sein d'une famille. J'ai eu l'occasion de rencontrer des parents qui, eux, ont préféré adopté des enfants étrangers. Des amis me tiennent informée des naissances qui seraient susceptibles de faire l'objet d'adoption. C'est ainsi qu'il m'est arrivé de rater deux opportunités. Le premier bébé avait déjà trouvé une famille quand j'ai signifié mon intention de l'adopter et le deuxième est décédé deux semaines après sa naissance.


Adoption: Une meilleure structuration, impérative!

Tous ceux qui militent pour les droits de l'enfant le diront, l'adoption d'enfants mauriciens par des candidats de la même nationalité, mérite une meilleure structuration, administrative et légale. Si le National Adoption Council a été implémenté il y a une vingtaine d'années pour contrôler et gérer l'adoption de petits Mauriciens par des étrangers, en revanche, les Mauriciens qui souhaiteraient devenir parents adoptifs doivent passer par d'autres étapes. Longs et coûteux. Il leur faut en premier lieu trouver l'enfant adoptable: sans compter les embûches qu'impliquent les recherches, avant d'entamer les procédures légales qui commencent chez l'avoué. Adoption plénière: accordée qu'aux couples mariés, l'enfant ne conserve plus de lien avec sa famille biologique ou adoption simple: les liens avec la famille biologique sont maintenus, la décision finale revient au juge en chambre.

Où appeler si l'on veut adopter un enfant? Comme peu d'information circule sur la question, la plupart des personnes souhaitant adopter se tourne vers le ministère des Droits de la Femme, lequel ne peut intervenir. Toutefois, avec son programme de famille d'accueil, le ministère peut éventuellement considérer une option, celle de placer un enfant qu'il a pris en charge chez une famille qui pourrait dans un autre temps adopter ce même enfant suivant des critères spécifiques.

Rare sont des parents adoptifs prêts à braver le regard des autres pour adopter un enfant qui n'est pas de la même communauté qu'eux. Rita Venkatasawmy, spécialiste de l'enfance et directrice du Centre d'Éducation et de Développement pour les Enfants Mauriciens a elle, ne s'est pas laissée dictée par le qu'en dira-t-on quand elle a compris que Yukime, la fillette créole d'origine rodriguaise est l'enfant qu'elle attendait. A travers un livret, Rita Venkatasawmy et sa fille adoptive, Yukime Aashiana Venkatasawmy, ont choisi de raconter leur histoire et de partager leur bonheur. Comme l'indique le titre, Une histoire d'amour entre une mère et sa fille est en effet un récit imprégné d'amour filial. Les deux auteures se confient dans un style simple, un ton presque puéril, balayant les épisodes de leur vie où les préjugés ont surgi, mais expliquant de manière subtile les remarques faites ici et là… Le livret, lancé mercredi dernier par la ministre de la Femme, Indira Seebun, est en vente à Rs 50 dans les librairies.


Avinash Meetoo :

"La technologie a pour vocation de nous permettre d'aller au-delà de nos limites..."

Ordinateurs, consoles, iphone... les écrans sont partout ! A la maison ou au bureau. A tel point qu'ils ont redéfini le lien social. Avinash Meetoo, informaticien et directeur de la compagnie Knowledge Seven Ltd est interrogé sur notre vie numérique.

En quoi internet a révolutionné notre manière de communiquer (du courrier électronique au web) ?

Avinash Meetoo : Un rappel historique est nécessaire. Internet existe depuis 1969. A cette époque, Internet était réservé aux militaires et aux universitaires principalement américains. Ils utilisaient le courrier électronique (Email) et les groupes de discussion (Newsgroups) afin de communiquer et de travailler de manière plus productive.

Dans les années 70, Internet s'est ouvert au monde et très rapidement les universitaires européens ont commencé à l'utiliser pour communiquer.

Dans les années 80, l'ordinateur personnel a permis à un public avisé et maitrisant les aspects techniques (les geeks) de se connecter à Internet. Cela a fortement contribué à diversifier le contenu des groupes de discussion qui avaient tendance à être très sérieux.

La grande révolution de l'Internet a eu lieu en 1991 quand Tim Berners-Lee, chercheur en physique au Centre Européen de la Recherche Nucléaire, en voulant rendre ses écrits accessibles à un plus grand nombre, a inventé le web. Utiliser un navigateur (browser) pour accéder à la connaissance devient un jeu d'enfant et, conséquemment, les entreprises et le public s'y mettent. Dès lors, le nombre de sites web (et, donc, de pages web) augmente de façon exponentielle. Naturellement, ce nombre élevé de pages conduit les équipes de chercheurs à essayer de mettre en place des solutions de recherche d'information. En 1998, deux jeunes diplômés de l'Université de Stanford, Larry Page et Sergey Brin, créent un moteur de recherche et décident de l'appeler Google.

Une décennie après, le nombre de pages web a dépassé plusieurs milliards. Google est devenu l'entreprise ayant la plus forte capitalisation boursière au monde. Surtout, peu de personnes peuvent concevoir naviguer sur le web sans le moteur de recherche de Google.

Il est évident qu'Internet a révolutionné notre manière de communiquer. Envoyer un courrier électronique à quelqu'un prend une fraction de seconde. Participer à un forum de discussion (qui a remplacé les anciens groupes de discussion) est rentré dans les mœurs. Et utiliser le web aussi bien pour se documenter que pour se détendre est devenu naturel.

Est-ce que ça a redéfini ou brisé le lien social et familial ?

Internet et, surtout, Facebook ont évidemment complètement redéfini le lien social. Nous pouvons même parler d'une ère avant-Facebook et d'une autre après-Facebook. Avant Facebook, un ami était quelqu'un avec qui on passait pas mal de son temps. L'ami était le confident avec qui on partageait nos secrets. Et, en général, nous n'avions que quelques amis. Il était courant qu'un ami d'enfance reste un ami pendant des années.

Avec les réseaux sociaux comme Facebook, le concept d'ami change pour devenir quelqu'un qui a fait une demande pour être un ami, demande qui a été acceptée. En particulier, cette demande est unidirectionnelle: quelqu'un qui veut devenir mon ami n'est pas nécessairement quelqu'un avec qui je veux être ami, mais j'accède à sa demande par politesse. Nous nous retrouvons donc avec une pléthore d'amis (j'en ai 195 en ce moment...) que nous ne connaissons pas forcément. Étant donné qu'un "; ami " (qui ne vous veut pas forcément du bien) voit tout ce que vous faites, les dérapages sont possibles. Il est important de bien comprendre les mécanismes de ces réseaux sociaux. En tant qu'éducateur, je pense que cet apprentissage doit être fait à l'école afin que les plus jeunes comprennent qu'il ne faut pas tout révéler à n'importe qui.

En même temps, Facebook et ses successeurs vont être là pendant des années. Au lieu de les bloquer (comme cela avait été fait une fois dans le passé à Maurice, ce qui avait soulevé un énorme tollé), je pense que la meilleure chose est d'apprendre à utiliser les réseaux sociaux correctement en tant qu'outil moderne de communication.

Je pense qu'Internet et les réseaux sociaux sont de formidables moyens de communication. Mais comme tout nouvel outil, une phase de formation, en particulier chez les jeunes qui ont tendance à ne se focaliser que sur l'aspect ludique en oubliant les quelques points négatifs soulevés, est nécessaire.

Comment tirer parti de l'intelligence collective avec le web 2.0 ?

Le terme Web 2.0 s'applique à un site web où, justement, l'idée est de tirer parti de l'intelligence collective de ceux qui contribuent au site.

Un exemple simple est Wikipedia. En quelque années, ce site est devenu le site encyclopédique de référence sur Internet (il n'y a que les fabricants d'encyclopédies classiques pour le nier...) Wikipedia est un site collaboratif où chacun est libre de modifier le contenu des pages et même de créer de nouvelles entrées. Étant donné que la motivation des gens n'est pas un salaire, mais un plaisir de bien faire, les contributions ont tendance à être de très bonnes qualités. Sans ces contributions, Wikipedia n'est qu'une coquille vide. Wikipedia tire donc parti de l'intelligence collective de ses contributeurs.

Un autre exemple est le site Last.fm pour les passionnés de musique (dont je fais partie.) A chaque fois que quelqu'un écoute une chanson sur son ordinateur ou son baladeur numérique, ce site met à jour le profil de cette personne. Étant donné que ce site est utilisé par des millions de personnes dans le monde, il devient possible de faire des calculs statistiques sur les profils des utilisateurs et de trouver des corrélations. En fait, Last.fm peut vous indiquer vos "; voisins " qui sont des personnes ayant plus ou moins les mêmes goûts musicaux que vous qui est une bonne chose parce que cela vous permet de discuter avec eux. Mais Last.fm peut aussi aller plus loin en vous recommandant des artistes à écouter.

Nous pouvons donc dire que la grande différence entre un site web 1.0 et un site 2.0 est que sans les contributions du public, le site 2.0 ne possède aucune valeur. Évidemment, Facebook est aussi un site web 2.0, mais aussi, par exemple, YouTube, Delicious, LibraryThing et LinkedIn.

Évidemment, développer le prochain Facebook est facile techniquement. Faire participer le public est une autre paire de manches. Beaucoup de grosses entreprises l'ont appris à leurs dépens...

Ordinateurs, consoles, iPhones, les écrans sont partout. Est-ce pour le meilleur ou le pire ?

Pour le meilleur assurément. Le monde change et ceux qui n'évoluent pas restent, par définition, à l'écart. La technologie a pour vocation de nous permettre d'aller au-delà de nos limites mais, quelques fois, les gens ont tendance à oublier qu'elle n'est qu'un moyen et non pas une finalité. Mon dicton favori est : "; Lorsque le sage montre la lune du doigt, l'imbécile regarde le doigt. "

La technologie n'est que le "; doigt ", la "; lune " est ce qu'on peut faire avec cette technologie et j'ai bien peur que beaucoup de gens passent à coté de cela. J'ai le souvenir de quelqu'un qui était tout fier d'avoir investi Rs 100 000 dans un écran LCD de 40 pouces mais qui n'était pas satisfait de la qualité d'image. Après discussion, j'ai compris que cette personne ne regardait que les chaînes analogiques de la MBC, n'avait jamais entendu parler de haute définition et que le Blu-Ray pour lui n'était qu'une espèce de poisson.

Naturellement, il ne faut pas trop passer de temps devant les écrans parce que c'est mauvais pour les yeux et parler directement avec quelqu'un est plus que plaisant!



i n t e r v i e w WEEK-END --- dimanche 31 mai 2009