a c t u a l i t é s WEEK-END --- dimanche 5 avril 2009



  Revendications de rue - Syndicats : le test de l'union !
  Avec le président du CTSP - Reeaz Chuttoo : "Travayer finn konpran ki si pa bouze pas pou gagne nanien"
  Incidents mardi devant l'hôtel du gouvernement - Licenciées de Shibani racontent: "Nu fine brutalisé, humilié juste parce ki nu pé réclame nu salaire ki Rs 3 500 par mois"


Revendications de rue

Syndicats : le test de l'union !

La succession de manifestations syndicales que ce soit pour des revendications d'ordre national, comme le retrait de certaines dispositions de l'Employment Rights Act, ou des actions plus ponctuelles et pointues comme le paiement d'un préavis de licenciement d'un mois, traduit le sentiment d'un profond malaise dans le monde du travail. Cette situation vulnérable est encore fragilisée avec les menaces à l'emploi dans les deux principaux secteurs économiques, le textile et le tourisme, séquelles de la crise économique sur le plan international. Jusqu'ici, les appels à l'unité du monde syndicale face aux menaces qui guettent n'ont pas manqué. Mais les observateurs avertis ne manquent pas de souligner que l'enjeu de la compensation salariale ou, plus précisément, la plateforme du démantèlement du National Pay Council, sujet de controverse et de contestation, pourrait constituer le test de cette union syndicale dans la conjoncture.

Dans le camp des syndicats du secteur privé, que ce soit au sein de la Confédération Syndicale de Gauche (CSG-Solidarité) et de la Confédération des Travailleurs du Secteur Privé (CTSP), le National Pay Council n'est pas en odeur de sainteté. Le mot d'ordre demeure : le démantèlement de cette instance. Un premier signe de cette unité syndicale recherchée et paralysant du même coup cette instance devrait être le retrait pur et simple des syndicalistes, principalement ceux représentants les fonctionnaires.

En parallèle à cette éventuelle asphyxie du NPC, les dirigeants de la CSG-Solidarité, en l'occurrence Serge Jauffret, qui avaient obtenu une première manche sur le gouvernement, reviennent à la charge auprès de l'Organisation internationale du travail. Une nouvelle plainte a été déposée en date du 1er avril auprès de cette instance pour dénoncer la position du gouvernement par rapport au National Pay Council.

"As at this date, the Government of Mauritius has NOT initiated full and frank consultations with representatives of the social partners nor holding in depth discussions… so as to arrive at a conclusion in this regard, which is satisfactory to all parties concerned. The functioning, composition and objectives of the NPC have remained intact, despite ILO Freedom of Associations Committee Recommendation. Thus the NPC has continued being detrimental to the workers purchasing power", soutiennent Serge Jauffret, Atma Shanto et Alain Tolbize au nom de la CSG-Solidarité au directeur général de l'Organisation internationale du travail.

D'autre part, la CSG-Solidarité a enclenché une nouvelle étape dans le combat contre le NPC. En effet, elle demande au vice-Premier ministre et ministre des Finances, Rama Sithanen, d'ouvrir des discussions bipartites(gouvernement-syndicats) au sujet du quantum de la compensation salariale effective à partir du 1er juillet prochain . "Cette demande suit la logique imposée par Sithanen en personne, qui a eu recours à des consultations bipartites (gouvernement-secteur privé) pour le fonctionnement du Stimulus Package avec une injection de Rs 10,4 milliards. Je ne vois rien d'anormal avec la convocation de consultations bipartites avec les syndicats pour la compensation salariale", a fait comprendre Sertge Jauffret pour justifier la démarche.

De son côté, Ashok Subron, un des animateurs de la CSG-Solidarité, avance que la création de la SCG-Solidarité et de la Confédération des Travailleurs du Secteur Privé marque un tournant dans la conjoncture. "Le succès des dernières manifestations syndicales a insufflé un nouveau dynamisme dans les revendications syndicales. La convergence de ces deux confédérations avec les autres mouvements défendant la cause des salariés à Beau-Bassin le 1er mai prochain sera déterminante pour les actions syndicales futures", affirme-t-il.

Pour le porte-parole de CSG-Solidarité, quatre facteurs majeurs influencent la mobilisation syndicale qui se consolide :

- d'abord, les salariés commencent à prendre conscience qu'il n'y aura pas de "Late Harvest" avec la réforme économique de Rama Sithanen, qui n'est caractérisée que par l'appauvrissement de la population ;

la nouvelle loi-cadre régissant le monde du travail est venue modifier de manière fondamentale le rapport de forces entre le travail et le capital sans oublier les décisions autour de la retraite à 65 ans, la déduction obligatoire de 1% des salaires dans le privé ou encore la remise en cause des acquis lors des licenciements ;

la vulnérabilité de l'emploi avec les retombées de la crise économique internationale avec la vague de licenciements à caractère économique facilités par l'Employment Rights Act ou encore la semaine de travail réduite avec des salaires réduits et ;

finalement l'incapacité de l'opposition parlementaire de canaliser ou encore de s'identifier au mécontentement populaire qui se fait sentir dans le pays.

"Pour ce qui est de la classe politique, malgré une tentative tardive de l'opposition de s'aligner sur la mobilisation syndicale, les options économiques et politiques affichées sont les mêmes que celles du gouvernement. Vous en voulez une preuve ?! Voyez les appels du pied des différents partis politiques de l'opposition pour une alliance avec les partis au pouvoir. C'est plus qu'édifiant", déclare Ashok Subron.

Au sein de la CSG-Solidarité, l'on ne désespère nullement devant la froideur dont font preuve des syndicats représentants les intérêts des fonctionnaires face aux problèmes affectant les salariés du privé. "Il est vrai que jusqu'à maintenant les fonctionnaires ne sentent nullement le besoin de se joindre à la mobilisation syndicale en cours. Mais, très vite, la situation pourrait changer avec la nouvelle emprise du FMI sur les décisions économiques suite au sommet du G-20. Les fonctionnaires se retrouveront en position vulnérable avec la réduction des recettes budgétaires. La conséquence se traduira au niveau des conditions de service et une réduction de l'emploi dans le secteur public", soutient-on du côté de la CSG-Solidarité en guise d'appel pour une moblisation des fonctionnaires face à la crise économique.


Propositions syndicales: Barème de compensation salariale différencié

Les propositions de compensation salariale soumises par la Confédération Syndicale de gauche (CSG-Solidarité) au vice-Premier ministre et ministre des Finances, Rama Sithanen, sont en trois volets avec un barème différencié.

La CSG-Solidarité réclame une compensation uniforme de Rs 720 pour tous les salariés, du privé et du public confondus, compte tenu du fait les prévisions pour le taux d'inflation en 2008-09 sont de 9% applicable sur des salaires minimaux en vigueur dans le gouvernement de Rs 8 000 par mois ;

la deuxième tranche de la compesation salariale ne concerne que les employés du privé, soit une somme de Rs 400, vu que cette catégorie de salariés n'a pas bénéficié des recommandations du Pay Research Bureau de 2008 et qu'ils ont été pénalisés depuis le mois de février dernier avec une déduction obligatoire des salaires de 1% et ;

troisièmement, le paiement d'une allocation de vie chère aux employés à Rodrigues sur le principe du Rodriguan Cola.


Avec le président du CTSP

Reeaz Chuttoo : "Travayer finn konpran ki si pa bouze pas pou gagne nanien"

Les principaux dirigeants de la Confédération des travailleurs du secteur privé (CTSP) se sont vite remis à l'ouvrage après les incidents de mardi dernier où quatre syndicalistes et des travailleurs de l'usine Shibani ont été interpellés par la police pour avoir manifesté devant l'hôtel du gouvernement. Avec un cahier de revendications très étoffé, allant de la déduction de 1% sur les salaires aux menaces qui pèsent sur l'emploi en passant par le National Pay Council (NPC), le CTSP, avec l'appui d'autres confédérations syndicales, annonce une série d'actions dans les jours à venir pour afficher sa force vis-à-vis du gouvernement.

"Le plus gros point de satisfaction que nous notons après les événements de cette semaine c'est qu'il y a un sentiment à la base que nous bizin bouzé aster. Travayer finn komans konpran ki si pa bouzé pas pou gagn naryé", analyse Reeaz Chuttoo, président du CTSP. Cette semaine a en effet été marquée par les manifestations des licenciées de Shibani devant l'hôtel du gouvernement (voir plus loin) et l'interpellation de syndicalistes et travailleurs par la police.

Le dirigeant syndical relativise ces événements en ces termes : "Cette manifestation a démontré que les travailleurs prennent leurs décisions indépendamment des conséquences. D'ailleurs, le ministre Chaumière a demandé à les rencontrer le lendemain de la manifestation. Et nous rappellerons au ministre que nous ne sommes pas en train de recruter des membres en aidant les travailleurs de Shibani. Ils ne sont pas syndiqués. Mais nous les soutenons comme n'importe quel travailleur syndiqué."

Les mises en garde ne manquent pas depuis ces derniers jours. "Le ministre Chaumière est en train d'entrer sur un terrain glissant", prévient le syndicaliste après une analyse de ses déclarations tout récemment dans la presse. "Pou nou li pé assise lor ene volcan parce ki li pa ti impliqué dans préparation de sa deux nouveau lalwa là. Li ki ene fervent partisan du PM jamais pou osé contrarié Navin Ramgoolam. Et en tant que ministre du Travail, il devrait se montrer plus ouvert envers les travailleurs au lieu de leur faire croire que les syndicalistes pé anbet zot. Il a eu la réponse avec les travailleurs de Shibani ki fine dire li ki zot assez grand pou pran zot décision et ki personne pas pou anbet zot."

Pour Reeaz Chuttoo, la priorité de la CTSP dans les jours à venir sera de poursuivre la campagne d'éducation entamée chez les travailleurs. L'objectif, dit-il, est de faire comprendre l'actuel "système" qui est en place et qui mènera les "travailleurs à leur perte." "Notre priorité est d'assurer l'éducation de nos membres qui fine subir ene erosion de zot pouvoir d'achat et ki continué senti zot kouma bann zenfant pauvres du pays, alors ki PRB fine accordé aux fonctionnaires en 2008. Ena ene accumulation frustration. Bann travayers encore pé comporte zot kouma ene consommater et avec nouveau lalwa, zot pé trouvé qu'il est de plus en plus difficile de satisfaire leurs besoins. Nou bizin kapav faire zot konpran qui dans ene situation de crise financière, kouma zot kapav passe sa lalwa-la", fait-il comprendre.

Le dirigeant de la CTSP énumère plusieurs points pour soutenir que le cahier de revendications syndicales doit être redéfini avec les récentes décisions annoncées par les gouvernements. Il cite les services de santé payants que le gouvernement veut introduire, l'abolition des subsides sur les frais d'examen, l'introduction des études tertiaires payantes pour une partie de la population, sans compter les questions du jour qui opposent le mouvement syndical au gouvernement. "Où est l'Equal Opportunity Act quand on demande à ceux qui ne sont pas admis à l'université de Maurice de payer Rs 150 000 pour obtenir une place ?" s'interroge-t-il avant de souligner qu'un mouvement syndical unifié est susceptible de développer un "vrai rapport de force."

Le CTSP se félicite d'ailleurs que les autres organisations syndicales font cause commune sur certains dossiers, dont le National Pay Council (NPC) qui, dit-il, n'a pas sa raison d'être dans la forme actuelle. "Le mouvement syndical en général a compris que nous ne pouvions continuer dans ces discussions stériles, d'autant plus que son term of reference n'est pas acceptable. Donc, il paraît que personne ne veut réclamer des tripartites. Cela devrait déboucher sur une question de rapport de force. En restant mobilisés, nous aurons plus de chances de réclamer au gouvernement une compensation salariale la plus réaliste possible face à la perte du pouvoir d'achat", soutient-il.


Incidents mardi devant l'hôtel du gouvernement

Licenciées de Shibani racontent: "Nu fine brutalisé, humilié juste parce ki nu pé réclame nu salaire ki Rs 3 500 par mois"

Odile, licenciée de Shibani, et ses collègues Maggy, Ashana, Aisha, Suzette ou encore Vydya n'oublieront pas de sitôt ce mardi 31 mars lorsqu'elles se sont regroupées devant le Parlement. "Ti enn des pires zour nu lavie", disent-elles, "nu ti en colère oui! mais nu aussi nu mérite nu salaire." Elles réclamaient tout simplement leur salaire de mars après la fermeture de l'usine de Phoenix. Une moyenne de Rs 3500 pour la plupart. Et en retour, elles ont été bousculées, brutalisées et humiliées. Recit de cette journée d'une centaine de travailleurs.

Mardi matin. Il est 9h45. Une centaine de travailleurs se rendent à l'usine, qui a été placée sous administration judiciaire le mois dernier, pour récupérer leur salaire pour le mois de mars. "Zot tidire nu vine cherche nu larzan le 31 mars", disent-ils. Sur place, un des préposés leur fait comprendre que rien n'a été prévu dans ce sens. Massés devant l'entrée de l'usine, ils attendent malgré tout. Le préposé leur lance: "ki sanla dir vine cherche cash! pas pou gagne gagne cash azordi!"

La colère des travailleurs monte alors d'un cran, car ils apprennent en même temps que les travailleurs étrangers de l'usine ont été payé et rapatriés dans leur pays d'origine. "Nu fine d'abord téléphone Jane Ragoo pu demande li ki pou faire. So secretaire dire nu li dans ene réunion avec Reaz Chuttoo au ministère du Travail à Port-Louis. Mais zot dire nu ki pou envoye deux représentants syndicat pou nous", explique une des ouvrières.

Entretemps, deux véhicules de la police arrivent sur place. Les policiers demandent aux licenciés de l'usine de ne pas obstruer la route. Et ils obéissent. Vu qu'il n'arrivent pas à avoir accès à un des dirigeants de l'usine, ils décident de se rendre à Port-Louis. Ils s'organisent. "Nu fine met tout nu ti cash ce ki nu énan ensam et nu fine réussi gagne deux bus et un van pour alle Port-Louis pou rencontre Reaz et Jane", racontent-ils. Les deux syndicalistes participaient entretemps à une session de travail avec les officiers du ministère.

Une fois à Port-Louis, les travailleurs se dirigent vers la Victoria House. Regroupés devant l'immeuble, ils apprennent que le ministre du Travail et des Relations industrielles, Jean-François Chaumière, se trouve au Parlement. Et il se décide cette fois d'aller devant le Parlement, dans l'espoir de le rencontrer. Certains commencent à s'exciter. "Ministre Chaumière ti dire nu ki li pou aide Receiver Manager ek koz ar li pou ki paye nu nou salaire mars. Bizin joine li même", lancent-ils. Les deux syndicalistes, Reaz Chuttoo et Jane Ragoo, essayent pour leur part de calmer le groupe. Ils les décourage d'aller manifester devant l'hôtel du gouvernement.

"Personne pas fine oulé konpran. Banne madame là pas ti oulé konpran", explique un des ouvriers. Devant l'hôtel du gouvernement, c'est un important effectif de la police qui les attendait. Les travailleurs demandent à rencontrer le ministre Chaumière. Les policiers les dissuade. Les syndicalistes essaient de les contrôler. Les employées, en grande majorité des femmes, sont bousculées à un moment par la police qui leur demande de reculer. Alors que certains parmi lancent dans la foule: "Aret bwar disang travayer!" Les choses devaient se dégénérer à ce moment précis. Un employé est arrêté. Des bousculades s'ensuivent et les coups de matraques commencent à pleuvoir.

"Zamé fine senti nu humilié koum sa en tant ki femme. Zot rissé, traîné et donne coup de pied. Enan madame empoigne zot par zot l'estomac. Zot batte syndicalistes qui pé essaye calmé bann travayer la tout", témoigne une des ouvrières avant qu'une autre n'ajoute: "pas kapav raconté sa kalité ki la police fine brutalise nu verbalement et physiquement. Zot dir nu, "risse f... allé! bez simin allé". Enan même deux madame la police ki fine osé dire nu "bouss f... allé". Koum sa zot traite bann madame, bann dimoune ki pe zis demande ki paye zot zot salaire?"

Une des participantes ne cache pas son sentiment de révolte en révélant que ses collègues ont été "maltraitées et humiliées" pour un salaire de Rs 3500. "La majorité gagne ene salaire de base de Rs 3500. Li parait dérisoire, mais nu nouri nu zenfants ar sa larzan là. Nu pas pé vine mendié. Nu pé réclame nu du. Mais kan traite ou koum sa, ou pas kapav konpran à ki point nu senti nu sali par bann dimoune ki pa énan leker. Kan nu fini gagne zouré dans l'usine tout nu lavie, azordi zot maltraite nu parce ki nu demande ki paye nu. Ou pensé ki nu mérite ça?", témoigne Odile.

Lors de cet incident, plusieurs personnes devaient être arrêtées, dont les syndicalistes et quelques ouvriers. Ils devaient être libérés sur parole dans l'après-midi avant de comparaître en cour le lendemain.



a c t u a l i t é s WEEK-END --- dimanche 5 avril 2009