i n t e r v i e w WEEK-END --- dimanche 29 mars 2009



  Dr Radhika Jagatsingh-Beehuspoteea, pédiatre : - "Pour les prématurés, survivre à Maurice est une véritable loterie"
  Jeanine, ancienne travailleuse du sexe en réhabilitation: - "Celui qui m'a conduite pour la première fois à une maison close, n'est autre que mon mari"


Dr Radhika Jagatsingh-Beehuspoteea, pédiatre :

"Pour les prématurés, survivre à Maurice est une véritable loterie"

Notre invité de ce dimanche est la doctoresse Radhika Jagatsingh-Beehuspoteea. Cette pédiatre a été la pionnière mauricienne dans le traitement des bébés prématurés en ouvrant en 1999 le premier ICU dans le secteur public. Dans cette interview réalisée mercredi à son cabinet, notre invitée fait un constat accablant sur le manque de moyens médicaux pour les prématurés dans les secteurs public et privé mauriciens. Elle aborde également d'autres problèmes de santé ayant trait à la femme et à l'enfant à Maurice.

Merci d'avoir accepté de partager avec les lecteurs votre expérience dans le domaine néonatal. Une définition pour commencer : que veut dire le terme néonatal ?

- Ce terme latin signifie celui qui vient de naître. Ce terme désigne aussi la période qui va de la naissance d'un bébé à vingt-huit jours. J'aimerais souligner que dans le ventre de sa mère, le bébé vit dans un monde particulier où son système dépend exclusivement de sa mère. Dès que le bébé sort du ventre de sa mère et que le cordon ombilical a été coupé, son système vital doit commencer à fonctionner immédiatement. En l'espace de quelques secondes, son poumon doit fonctionner, son cœur commencer à battre dans un mouvement différent de celui qui était le sien entre autres. C'est l'adaptation à la vie extra utérine. Cela, c'est pour un bébé né à terme, c'est-à-dire entre 37 et 40 semaines.

Et quid des bébés nés avant terme, c'est-à-dire avant 37 semaines de grossesse ?

- Selon les statistiques mondiales, les bébés nés entre 30 et 37 semaines de grossesse ont une bonne chance de vivre. A part le système pulmonaire, l'ensemble de leur système est prêt à fonctionner. Il suffit de donner une aide artificielle au système pulmonaire pour le mettre en état de fonctionnement. Plus les naissances descendent en dessous de 37 semaines, plus le problème est grave.

Selon les règlements mauriciens, quelle est la classification d'une naissance prématurée ?

- Maurice n'a pas de définition légale. En pratique, on utilise le terme bébé pour un fœtus à partir de 28 semaines de grossesse, alors que la définition mondiale est de 25 semaines.

Combien y a-t-il eu de naissances prématurées à Maurice l'an dernier ?

- Je dois souligner que la définition locale n'est pas en termes de semaines de grossesse mais en terme de poids, c'est-à-dire tout bébé né en dessous de 2,5 kilos est considéré comme prématuré. Il y a eu à Maurice, en 2007, 16 246 accouchements et de ce nombre il y eu 15,9% de prématurés, soit 2 558 bébés.

Est-ce que tous ces 2 258 bébés ont eu besoin de soins particuliers ?

- Un bébé né plus tôt et plus léger que prévu a eu un problème quelque part et, par définition, a besoin d'un regard médical plus particulier que les autres bébés. Cela dit, il faut également savoir que tous les prématurés nés en 2007 n'ont pas eu besoin de soins intensifs.

Quelles sont les raisons médicales qui expliquent les naissances prématurées à Maurice ?

- Il y en a plusieurs. En commençant par le fait que peu de Mauriciennes prennent des congés prématernité, préférant les prendre après la naissance, et l'hypertension.

C'est une erreur de prendre ses congés après la naissance du bébé ?

- Définitivement. Le fait de vouloir travailler le plus possible avant l'accouchement fatigue la future mère et peut provoquer une naissance prématurée. Il faut que la femme Mauricienne enceinte prenne ses congés dès qu'elle commence à se sentir fatiguée, car cela est signe de problème. Le fait que la mauricienne continue à travailler jusqu'à la dernière minute est, sans doute, une des raisons qui expliquent le taux de prématurés mauriciens qui est de plus de 15%, alors que le taux mondial est de 10%.

Mais je vous rappelle que nos grands-mères et nos mères non seulement travaillaient jusqu'à la dernière minute, mais repartaient au travail quelques jours seulement après l'accouchement.

- Vous avez raison, mais en oubliant un fait essentiel : le taux de mortalité infantile à l'époque. Vous oubliez également qu'autrefois, il était normal pour une femme d'avoir beaucoup d'enfants mais également d'en perdre plusieurs en bas âge. Pour éviter les naissances prématurées, il faut donc éviter la fatigue et soigner l'hypertension. Une des autres raisons de l'augmentation du taux de prématurés réside dans la demande, de plus en plus grandissante, de l'aide à la fécondation à Maurice.

De quand date le concept du néonatal ?

- Depuis environ 40 ans, depuis que l'on a découvert qu'il suffit de pas grand-chose pour permettre à un bébé prématuré de passer le cap difficile de ses premiers jours pour avoir une vie normale par la suite. Pour cela, il faut juste donner un coup de main au bébé pour permettre à son poumon, qui n'est pas prêt à fonctionner, de se mettre en place. Il a besoin d'une aide artificielle pendant quelques jours, le temps que son poumon se développe et commence à fonctionner.

Quelles sont les facilités qui existent à Maurice pour donner ce "coup de main" vital aux enfants nés prématurément ?

- Nous avons créé un département néonatal à l'hôpital Candos en 1999 et un deuxième à l'hôpital du Nord en 2000. Chaque unité compte quatre machines de réanimation principales et deux accessoires. Et il y a une machine de réanimation dans le secteur privé.

Il n'y a pas eu d'augmentation de machines depuis la création des unités néonatales en 1999 et 2000 alors que le nombre de naissances prématurées est de 2 258 par an ?

- La réponse à cette question est non.

Est-ce que les machines nécessaires coûtent cher ?

- Non, un "ventilator" performant coûte autour de Rs 700 000.

Comment expliquez-vous que cette situation puisse exister dans un pays qui se targue d'être un Welfare State ?

- Je n'ai pas d'explications. Je sais, par contre, qu'une femme qui porte un enfant prématuré doit faire un véritable parcours du combattant pour accoucher dans le secteur public. Il peut arriver que cette mère s'entende dire par le médecin qu'il ne peut rien faire pour le bébé car les huit machines respiratoires qui existent dans l'île ne sont pas disponibles. Je connais des parents qui ont tout tenté et même supplié pour pouvoir faire trouver une machine pour permettre à leur bébé de respirer, sans succès. Pour les enfants prématurés, survivre est une véritable loterie.

Vous êtes en train de me dire que survivre pour un enfant prématuré ne dépend pas de soins médicaux mais surtout de la chance de tomber sur une machine respiratoire disponible ?

- Théoriquement, je ne devrais pas pouvoir prononcer cette phrase aujourd'hui, en 2009. Mais malheureusement, c'est exactement ce que je suis obligée de vous dire.

Vous avez mis en place la première unité néonatale du service public en 1997 avant de démissionner en 2001 pour aller travailler dans le privé. Pour quelles raisons ?

- Quand je suis arrivée à Maurice après mes études en France, j'ai été effarée de la situation qui existait au niveau des prématurés dans les hôpitaux. Jusqu'alors, on se contentait de comptabiliser les décès. Je me suis battue pour créer le premier service néonatal qui, dès la première année, a fait baisser le taux de mortalité des prématurés de 19% à 15%. Deux ans plus tard, un collègue a ouvert une autre unité à l'hôpital du Nord. Nous nous sommes battus avec nos équipes pour faire exister ces unités. C'est quand tout a été mis en place que les problèmes ont commencé car tous les pédiatres ont voulu eux aussi faire du néonatal. Malheureusement, un pédiatre ne peut pas pratiquer le néonatal avec uniquement son expérience de pédiatre. Pour pouvoir le faire, il doit suivre des cours en réanimation. C'est ce que j'ai fait en France avec deux autres collègues. J'ai essayé pendant des mois d'expliquer aux autorités qu'il fallait une formation pour faire du néonatal, qui est une spécialité. Quand il naît, un prématuré doit être aidé pour respirer dans les 6 minutes qui suivent ; sinon, il court le risque d'être handicapé, s'il survit. Il a besoin à ce moment précis de quelqu'un qui est formé pour faire ce qu'il faut en quelques minutes.

Pour quelle raison avez-vous démissionné ?

- Parce que le ministère de la Santé a fait un roster qui mettait des médecins qui étaient incapables de procéder à des réanimations - après plusieurs tentatives - en charge de l'unité. Je ne pouvais accepter de confier des bébés à des médecins qui ne pouvaient pas les aider, faute de formation.

Votre démission n'a pas changé la situation puisque vous avez abandonné l'unité à des médecins qui, selon vous, ne pouvaient pas en assumer la responsabilité. Vous vous êtes quelque part déchargée de votre responsabilité en partant…

- Je n'aurais pas pu continuer à me battre contre des moulins à vents. J'étais fatiguée d'avoir à perdre mon temps contre des mesures administratives, des décisions mal prises et non expliquées. Je ne voulais pas assumer la responsabilité de bébés qui, je le savais, allaient mourir parce qu'on allait les confier à des personnes qui ne pouvaient pas les soigner.

En démissionnant, vous avez laissé pourrir la situation…

- La réponse est oui, mais je ne suis pas partie sans parler, sans expliquer, sans quitter des rapports et des lettres pour exposer la situation et dire ce qui allait se passer, ce qui est en train de se passer actuellement. J'ai fait plusieurs réunions au ministère de la Santé où, avec mes collègues, nous avons demandé de pouvoir former pendant six mois ceux qui voulaient faire du néonatal avant de les mettre sur le roster. La réponse a été oui, mais le lendemain, le nouveau roster était publié. Je ne pouvais plus rester. Je suis partie en sachant que ça allait mal se passer et, malheureusement, les chiffres du ministère viennent me donner raison. Le taux de mortalité chez les prématurés n'a pas arrêté de grimper. Il était passé de 15% à 12% en 1997 et en 2007, il est de 15,3% On a repris la pente ascendante et, malheureusement, ça va continuer car nous avons aujourd'hui le même nombre de machines de réanimation qu'en 1997 pour le public et le privé.

Mais comment expliquer que ce nombre n'a pas été augmenté depuis ?

- Je n'ai pas de réponse à cette question. J'ai une question par contre : si demain un bébé prématuré naît à Flacq et que tous les appareils de réanimation du public et du privé sont utilisés, qu'est-ce qu'on fait de ce bébé ? Donc, soit il parvient à survivre par miracle, soit...

Est-ce que le secteur de la Santé privé s'est pourvu de nouvelles machines respiratoires pour les prématurés ?

- Pas à ma connaissance. Toute l'île Maurice ne dispose que des douze machines du public et d'une machine du privé pour l'ensemble de ses enfants prématurés.

Combien coûte les soins pour un prématuré ?

- A l'époque, il était estimé que les soins dispensés à un prématuré étaient entre Rs 40 000 et Rs 50 000 par jour dans le public et dans le privé.

Dans le privé, ce sont les parents qui payent la note...

-... ou leur assurance.

Est-ce que je caricature en disant qu'à Maurice, un enfant prématuré a intérêt à naître dans une famille aisée ou ayant souscrit à une bonne assurance santé ?

- Je suis obligée de répondre par oui à cette question. Nous avons à Maurice un système de santé à deux vitesses. Je me demande comment tous ceux qui travaillent dans le service néonatal n'ont pas demandé et obtenu une augmentation des machines respiratoires. Je me demande pourquoi on n'est pas parvenu à ouvrir de nouvelles unités néonatales dans les autres hôpitaux mauriciens. Je me demande pourquoi les responsables n'ont pas pris les mesures nécessaires pour faire face à la mortalité des prématurés qui est en train d'augmenter, comme le montrent les statistiques du ministère de la Santé. Est-ce que le ministère de la Santé a envoyé les jeunes pédiatres se former dans cette spécialités afin d'ouvrir d'autres unités ?

Vous avez établi qu'un prématuré avait plus de chance de survie s'il naît dans une famille qui a des moyens financiers et une bonne assurance médicale. Quel est le sort réservé à un prématuré qui naît à Rodrigues ?

- Je ne sais pas.

Comment expliquez-vous ce manque d'intérêt pour les prématurés ?

- Il y un manque d'intérêt pour d'autres problèmes de santé affectant la femme. Prenons, par exemple, le taux de césariennes pratiquées à Maurice. Savez-vous que dans le secteur public, 40% d'accouchements se font par césarienne et que ce taux est de 50% dans le privé ? Donc, pratiquement une femme sur deux...

Par choix ou par nécessité ?

- Vous pensez un seul instant qu'une femme qui a le choix préférerait une césarienne à un accouchement naturel ? Est-ce que les Mauriciennes ont tellement de pathologies qui nécessitent une césarienne pour une femme sur deux ? Savez-vous quel est le taux de césariennes à La Réunion ? Entre 7% et 8%.

Quelle est votre explication du fort taux mauricien ?

-- Je n'en ai pas. Mais j'ai parlé de ce taux lors d'un récent congrès à La Réunion où l'on m'a dit que la situation était la même à l'île-sœur il y a 25 ans. Et qu'elle était due au fait que c'étaient les mêmes médecins qui travaillaient dans le public et dans le privé.

C'est une réponse à la situation mauricienne ?

- C'est la réponse à la situation à La Réunion il y a 25 ans. Est-ce une partie de la réponse à la situation à Maurice aujourd'hui ?

Je suis obligé de constater que vous posez plus souvent de questions que vous ne donnez de réponses !

- Je ne peux pas vous donner des réponses que je n'ai pas. Et je crois qu'il vaut mieux poser des questions que de se taire.

Essayons de procéder autrement : combien coûte une césarienne aujourd'hui ?

- Beaucoup plus cher qu'un accouchement par voie normale et la maman reste plus longtemps en clinique. Est-ce que ceci explique cela ? Est-ce que c'est une question de temps, de disponibilité du médecin ? Je ne sais pas. Mais, ce dont je suis sûre, c'est qu'il n'est pas normal qu'une Mauricienne sur deux subisse une césarienne pour accoucher dans le privé.

Il y a donc un ou des problèmes autour de l'accouchement à Maurice ?

- C'est ce que révèlent en tout cas les statistiques du ministère de la Santé que je vous ai citées.

Est-ce que ces nombreux experts et consultants qui administrent le secteur de la Santé à Maurice ne font pas les mêmes constats à partir de ces statistiques ?

- Il faudrait aller leur poser la question. Tout comme il faudrait leur poser celle de la grossesse chez les adolescentes, c'est-à-dire entre 10 et 18 ans. A La Réunion, le taux est de 6% à 7%, alors qu'à Maurice, il est de 17%. Donc, en 2009 à Maurice, les problèmes de santé autour des enfants, des adolescents et des femmes, qui sont le socle de la société, sont en augmentation. Est-ce qu'on s'en inquiète ? Est-ce qu'on prend les mesures nécessaires ?

Nous avons fait un survol des problèmes. Quelles sont les solutions ?

- L'information. Il faut informer les Mauriciennes, il faut qu'elles sachent ce que faire une césarienne veut dire. Il faut que les parents sachent ce qu'implique une naissance prématurée et se préparent à se battre pour leur enfant. Ne croyez pas que cette méconnaissance vienne seulement du petit peuple. J'ai déjà eu affaire dans le privé à une femme qui pensait qu'un enfant prématuré était gardé en couveuse à la clinique jusqu'à ce qu'il soit en état de fonctionner normalement. Comme un petit poussin dans un incubateur. Il faut lutter contre cette absence de compréhension et établir une conscientisation sur les problèmes que nous avons abordés. Il faut que les Mauriciens comprennent que l'enfant prématuré a autant de droits, peut- être plus, que les autres bébés de vivre et de bénéficier de tous les progrès de la médecine. Je ne comprends pas comment on peut se fier à la chance pour pouvoir naître et vivre à Maurice en 2009.

Est-ce que l'ouverture des hôpitaux privés est une partie de la solution ?

- Dans une certaine mesure. Ceux qui auront les moyens de payer ou ont les assurances voulues seront mieux soignés. Mais, que va-t-il arriver à ce pauvre petit bébé prématuré de l'hôpital de Flacq dont nous avons déjà parlé ?

Est-ce que vous êtes la seule à vous poser ce genre de questions ?

- Je me les pose et je les pose sans arrêt à mes collègues et je n'ai pas de réponses. Je me suis parfois dit que je m'étais trompée et que le taux de mortalité des prématurés allait baisser. Mais, c'est le contraire qui est vrai. Il faut que les responsables du public et du privé prennent leurs responsabilités vis-à-vis de la femme et de son enfant prématuré et leur offrent tous les soins nécessaires et disponibles.

Nous sommes arrivés au terme de cet entretien qui ne va pas vous rendre très populaire auprès de certains de vos confrères.

- Ils savent ce que je pense et mon souci n'est pas d'être populaire. Quand je repense à mon passage dans le secteur public, je me dis - et c'est sans doute un point de vue égoïste - que j'ai eu la satisfaction d'avoir ouvert la première unité néonatale et d'avoir fait baisser le taux de mortalité des prématurés. Mais, je suis obligée de reconnaître que la situation n'a pas évolué depuis. J'espère que cette interview va provoquer des réactions et faire évoluer positivement la situation dans le secteur des prématurés à Maurice.

Le mot de la fin… ?

- Je réalise parfois qu'à Maurice, dans certains cas, un petit chien est mieux soigné qu'un bébé prématuré. Je rêve du jour où tous les bébés mauriciens auront droit à une égalité de soins à la naissance.

Sommes-nous loin de cette situation ?

- A des années lumière, malheureusement.



Jeanine, ancienne travailleuse du sexe en réhabilitation:

"Celui qui m'a conduite pour la première fois à une maison close, n'est autre que mon mari"

Elle a 44 ans. Elle est déjà grand-mère de 13 petits-enfants. De ses 6 enfants, elle n'a jamais vu grandir l'un d'entre eux. Elle était en prison quand il a été adopté. La prison, elle la connaît bien pour y avoir été incarcérée sept fois pour des délits liés à la drogue. C'est aussi la toxicomanie qui l'a conduite à la prostitution. Et pendant ces 20 années, elle reconnaît avoir négligé ses enfants, voire les exposé à des risques de tout genre, pour trouver de l'argent rapide. Aujourd'hui, alors qu'elle est en réhabilitation et souhaite reprendre une vie normale c'est sa fille de 20 ans que Jeanine- c'est ainsi qu'elle a souhaité se faire appelée- voit sombrer dans la prostitution. Elle confie son inquiétude.

Vous êtes actuellement en réhabilitation. Pourquoi avez-vous fait le choix d'arrêter la prostitution?

Cela fait trois ans que je ne me prostitue plus. Durant toutes ces années où je me prostituais, j'endurais une telle souffrance que je ne pourrais décrire. C'est cette souffrance qui m'a poussé à tout arrêter et à vouloir m'en sortir. Celui qui m'a un jour, pour la première fois, conduite à une maison close, n'est autre que mon mari. Quand il m'arrivait de penser à lui et de me dire que c'est à cause de lui que j'avais autant mal… je ne peux décrire la colère qu'il y avait en moi. Cette colère était aussi une forme de motivation pour que j'abandonne la prostitution. Aussi, il a souvent connu la prison. A la veille de chacune de ses sorties, j'étais envahie par la frayeur. Cette peur qui me prend parce que je sais que les coups allaient recommencer. Tout cela a fait qu'un jour j'en ai eu plus qu'assez.

Dans quelles circonstances est-ce que votre mari vous a forcée à vous prostituer?

La drogue est à l'origine de tout! Je dois dire qu'enfant déjà je n'ai pas eu une vie heureuse, mes parents étant séparés. J'ai grandi comme enn tifi lakampaye dans un village de pêcheur dans le sud. Mon mari, qui habitait dans le nord, a fait sa demande à l'ancienne. J'étais tellement naïve que je ne savais même pas prendre le bus pour aller frékenter chez lui. Quand nous nous sommes installés ensemble, cela allait plus ou moins bien entre nous. Au fur et à mesure j'ai découvert qu'il se droguait par voie intraveineuse. Les choses commencent à basculer pour moi, le jour où il a pris mon bras et m'a demandé de me faire moi-même une injection. J'ai refusé parce que j'étais enceinte de mon premier enfant. Il m'a crié dessus. Mais n'a pas insisté. A sa deuxième proposition, j'étais à nouveau enceinte… Cette fois-là j'avais accepté, mais je suis tombée malade. Un peu plus tard, à ma troisième tentative, j'ai constaté que je n'avais aucun trouble et que ça allais. J'ai continué parce que j'ai pris goût. Mon mari me fournissait les injections. Lorsque l'argent a commencé à manquer pour acheter de la drogue il m'a dit: mo pou amenn twa kot kapav gayn kass…

Et?

Il m'a carrément conduite à un bordel dans la région où on vivait. Cette maison était tenue par une femme. J'étais mal à l'aise. Je pensais à lui, mon mari, le seul qui jusque-là à m'avoir vue nue. Je pensais à ces hommes que je ne connaissais pas, devant lesquels j'allais me déshabiller. Je pensais à mes enfants. Après les maisons closes, j'allais vite connaître la rue.

Vous aviez quel âge ?

25 ans

Vous vous prostituiez pour assurer votre consommation de drogue et celle de votre mari. Que se passait-il les jours où vous ne rameniez pas l'argent?

L'ironie c'est que lui il dormait pendant que moi je devais tracé pour ramener de l'argent. Sinon mo gayn baté. Il m'a déjà cassé une dent, donné des coups jusqu'à ce que je perde connaissance. Il m'insultait me reprochant d'avoir des rapports avec d'autres pour rien! Par contre quand je lui remettais de l'argent, il me disait: mo gaté, mo zoulou… Parfois même quand je lui donnais de l'argent mais que, trop fatiguée, je refusais qu'il me touche, il m'injuriait. Et si je me défendais, si je lui faisais des reproches, il me frappait.

Comment réagissiez-vous lorsqu'on vous qualifiait de "prostituée"?

Je dois dire que dans mon entourage, voire mes proches, on ne disait pas de moi que j'étais une "prostituée". Les clients, eux, m'abaissaient, me dénigraient comme si je n'étais rien, je n'avais pas de dignité. Certains employaient d'autres qualificatifs et disaient que pour cela je devrais faire ce qu'ils voulaient. Quand je ne voulais pas, ils me demandaient pour qui je me prenais! C'était humiliant, blessant…

Vous avez eu des enfants, comment est-ce que vous avez assuré votre rôle de mère en tant que toxicomane et travailleuse du sexe?

Avec du recul, je m'en veux pour ce que je leur ai fait subir. Je ressens une colère profonde envers moi-même. Je n'ai pas été à la hauteur, c'est sûr. J'ai un enfant que je n'ai pratiquement pas connu, il a été adopté par des étrangers alors que j'étais en prison. Monn fer prizon set fwa. Quand j'étais en manque de drogue, rien, plus rien ne comptait pour moi que trouver de l'argent pour ma dose. Quitter les enfants sans surveillance, ou demander à quelqu'un qui pouvait leur faire du mal de les garder le temps pour moi de sortir, et de les retrouver dans n'importe quelle conditions, m'importait peu! Ils allaient à l'école quand je pouvais les envoyer, c'est toujours une tante qui devait s'occuper de leur scolarité. Quant à leur père, c'était pire. Mes enfants m'ont vu souffrir. Ils me disaient: mama arété are sa!

Vos enfants, même petits, étaient conscients que vous vous prostituez ?

Oui, parce qu'ils m'ont vu me prostituer à la maison… Des clients venaient chez moi. Comme je l'ai dit, on fait vraiment n'importe quoi quand on est toxicomane. Et la prostitution, aussi nous fait faire tout ce qu'on n'a pas l'habitude de faire, on devient fumeur, drogué… On se met à boire pou gayn toupé pou koz ek klian.

En donnant aux clients l'accès de votre maison, vous exposiez vos enfants à des risques…

Une fois un client m'a demandé: sann la ki arivé sa? tout en jetant un coup d'oeil sur une de mes filles. Elle avait 16 ans. Je lui ai répondu fermement, qu'il ne touchera pas à cette fille parce qu'elle est mon enfant! Au fond je n'avais même pas de respect pour mes enfants.

Selon votre constat, à quel âge les plus jeunes se prostituent?

J'en ai vu de très jeunes. C'est la séparation de leurs parents qui les ont conduit à la prostitution. D'autres que j'ai rencontrées ont débuté à 14, 15 ans.

Que faudrait-il faire, selon-vous pour éviter que des enfants de travailleuses du sexe ne soient eux aussi victimes de la prostitution?

Il ne faudrait pas les séparer de leurs mères. Ce sont elles qui ont besoin d'aide et d'être réhabilitées. La réhabilitation doit aussi comprendre la prise en charge des enfants. Et cela est faisable. En arrivant en structure, je ne suis pas venue seule. J'ai pris ma benjamine et une de mes filles, un peu plus âgée. Aujourd'hui, elle a 14 ans et a été accueillie chez une autre de mes filles. Elle va au collège et se porte bien. Je ne pourrais pas laisser mes enfants avec mon mari, qui est toujours toxicomane, ce serait irresponsable. Laisser des enfants dans l'univers de la prostitution serait leur infliger une souffrance. Quand ma fille de 14 ans était au centre avec moi, elle me disait toujours qu'elle ne veut pas que la dernière souffre comme elle a souffert à la maison. J'avoue qu'actuellement c'est une autre de mes filles, qui a 20 ans qui m'inquiète. Je me dit que mon histoire se répète.

Pourquoi est-ce que vous êtes inquiète?

Elle s'est prostituée… Il y a quelque temps son concubin l'a abandonnée. Elle était, et l'est toujours, désemparée. J'ai dû intervenir pour la raisonner et voir si le couple pouvait se réconcilier. Lui, ne veut pas. Ma fille, qui a deux enfants, est partie vivre chez son père où l'environnement n'est pas bon. Elle ne trouve pas de travail pour subvenir aux besoins de ses enfants. Alors elle a attérit en boîte et a fini par se prostituer. J'ai l'impression que le passé m'a rattrapé. Je lui ai demandé de me rejoindre et de se faire aider. Elle ne veut pas.

Vous dites qu'elle ne travaille pas. La prostitution serait la seule issue pour elle ou d'autres qui font face à la pauvreté?

Trouver du travail n'est pas toujours évident. Je suis en réhabilitation, certes, mais parallèlement je cherche du travail… depuis trois ans. Mais je crois que la prostitution n'est pas le seul moyen pour trouver de l'argent, un travail c'est mieux.

De manière général, à quel âge est-ce qu'une travailleuse du sexe décroche-t-elle de la prostitution?

C'est d'abord une circonstance, un changement… qui fait que la femme mette un frein à la prostitution. Il y a aussi un désir de changer de vie. J'ai remarqué que cela arrive entre la quarantaine et la cinquantaine.

Quels sont vos projets?

Je veux trouver du travail et une maison pour y vivre avec mes enfants. Malgré ma séropositivité, je veux vivre mes rêves. Au fait je veux vivre bien…



i n t e r v i e w WEEK-END --- dimanche 29 mars 2009