Notre invité de ce dimanche est la doctoresse Radhika
Jagatsingh-Beehuspoteea. Cette pédiatre a été
la pionnière mauricienne dans le traitement des bébés
prématurés en ouvrant en 1999 le premier ICU dans
le secteur public. Dans cette interview réalisée
mercredi à son cabinet, notre invitée fait un constat
accablant sur le manque de moyens médicaux pour les prématurés
dans les secteurs public et privé mauriciens. Elle aborde
également d'autres problèmes de santé ayant
trait à la femme et à l'enfant à Maurice.
Merci d'avoir accepté de partager avec les lecteurs
votre expérience dans le domaine néonatal. Une définition
pour commencer : que veut dire le terme néonatal ?
- Ce terme latin signifie celui qui vient de naître. Ce
terme désigne aussi la période qui va de la naissance
d'un bébé à vingt-huit jours. J'aimerais
souligner que dans le ventre de sa mère, le bébé
vit dans un monde particulier où son système dépend
exclusivement de sa mère. Dès que le bébé
sort du ventre de sa mère et que le cordon ombilical a
été coupé, son système vital doit
commencer à fonctionner immédiatement. En l'espace
de quelques secondes, son poumon doit fonctionner, son cur
commencer à battre dans un mouvement différent de
celui qui était le sien entre autres. C'est l'adaptation
à la vie extra utérine. Cela, c'est pour un bébé
né à terme, c'est-à-dire entre 37 et 40 semaines.
Et quid des bébés nés avant terme, c'est-à-dire
avant 37 semaines de grossesse ?
- Selon les statistiques mondiales, les bébés nés
entre 30 et 37 semaines de grossesse ont une bonne chance de vivre.
A part le système pulmonaire, l'ensemble de leur système
est prêt à fonctionner. Il suffit de donner une aide
artificielle au système pulmonaire pour le mettre en état
de fonctionnement. Plus les naissances descendent en dessous de
37 semaines, plus le problème est grave.
Selon les règlements mauriciens, quelle est la classification
d'une naissance prématurée ?
- Maurice n'a pas de définition légale. En pratique,
on utilise le terme bébé pour un ftus à
partir de 28 semaines de grossesse, alors que la définition
mondiale est de 25 semaines.
Combien y a-t-il eu de naissances prématurées
à Maurice l'an dernier ?
- Je dois souligner que la définition locale n'est pas
en termes de semaines de grossesse mais en terme de poids, c'est-à-dire
tout bébé né en dessous de 2,5 kilos est
considéré comme prématuré. Il y a
eu à Maurice, en 2007, 16 246 accouchements et de ce nombre
il y eu 15,9% de prématurés, soit 2 558 bébés.
Est-ce que tous ces 2 258 bébés ont eu besoin
de soins particuliers ?
- Un bébé né plus tôt et plus léger
que prévu a eu un problème quelque part et, par
définition, a besoin d'un regard médical plus particulier
que les autres bébés. Cela dit, il faut également
savoir que tous les prématurés nés en 2007
n'ont pas eu besoin de soins intensifs.
Quelles sont les raisons médicales qui expliquent les
naissances prématurées à Maurice ?
- Il y en a plusieurs. En commençant par le fait que peu
de Mauriciennes prennent des congés prématernité,
préférant les prendre après la naissance,
et l'hypertension.
C'est une erreur de prendre ses congés après
la naissance du bébé ?
- Définitivement. Le fait de vouloir travailler le plus
possible avant l'accouchement fatigue la future mère et
peut provoquer une naissance prématurée. Il faut
que la femme Mauricienne enceinte prenne ses congés dès
qu'elle commence à se sentir fatiguée, car cela
est signe de problème. Le fait que la mauricienne continue
à travailler jusqu'à la dernière minute est,
sans doute, une des raisons qui expliquent le taux de prématurés
mauriciens qui est de plus de 15%, alors que le taux mondial est
de 10%.
Mais je vous rappelle que nos grands-mères et nos mères
non seulement travaillaient jusqu'à la dernière
minute, mais repartaient au travail quelques jours seulement après
l'accouchement.
- Vous avez raison, mais en oubliant un fait essentiel : le taux
de mortalité infantile à l'époque. Vous oubliez
également qu'autrefois, il était normal pour une
femme d'avoir beaucoup d'enfants mais également d'en perdre
plusieurs en bas âge. Pour éviter les naissances
prématurées, il faut donc éviter la fatigue
et soigner l'hypertension. Une des autres raisons de l'augmentation
du taux de prématurés réside dans la demande,
de plus en plus grandissante, de l'aide à la fécondation
à Maurice.
De quand date le concept du néonatal ?
- Depuis environ 40 ans, depuis que l'on a découvert qu'il
suffit de pas grand-chose pour permettre à un bébé
prématuré de passer le cap difficile de ses premiers
jours pour avoir une vie normale par la suite. Pour cela, il faut
juste donner un coup de main au bébé pour permettre
à son poumon, qui n'est pas prêt à fonctionner,
de se mettre en place. Il a besoin d'une aide artificielle pendant
quelques jours, le temps que son poumon se développe et
commence à fonctionner.
Quelles sont les facilités qui existent à Maurice
pour donner ce "coup de main" vital aux enfants nés
prématurément ?
- Nous avons créé un département néonatal
à l'hôpital Candos en 1999 et un deuxième
à l'hôpital du Nord en 2000. Chaque unité
compte quatre machines de réanimation principales et deux
accessoires. Et il y a une machine de réanimation dans
le secteur privé.
Il n'y a pas eu d'augmentation de machines depuis la création
des unités néonatales en 1999 et 2000 alors que
le nombre de naissances prématurées est de 2 258
par an ?
- La réponse à cette question est non.
Est-ce que les machines nécessaires coûtent cher
?
- Non, un "ventilator" performant coûte autour
de Rs 700 000.
Comment expliquez-vous que cette situation puisse exister dans
un pays qui se targue d'être un Welfare State ?
- Je n'ai pas d'explications. Je sais, par contre, qu'une femme
qui porte un enfant prématuré doit faire un véritable
parcours du combattant pour accoucher dans le secteur public.
Il peut arriver que cette mère s'entende dire par le médecin
qu'il ne peut rien faire pour le bébé car les huit
machines respiratoires qui existent dans l'île ne sont pas
disponibles. Je connais des parents qui ont tout tenté
et même supplié pour pouvoir faire trouver une machine
pour permettre à leur bébé de respirer, sans
succès. Pour les enfants prématurés, survivre
est une véritable loterie.
Vous êtes en train de me dire que survivre pour un enfant
prématuré ne dépend pas de soins médicaux
mais surtout de la chance de tomber sur une machine respiratoire
disponible ?
- Théoriquement, je ne devrais pas pouvoir prononcer cette
phrase aujourd'hui, en 2009. Mais malheureusement, c'est exactement
ce que je suis obligée de vous dire.
Vous avez mis en place la première unité néonatale
du service public en 1997 avant de démissionner en 2001
pour aller travailler dans le privé. Pour quelles raisons
?
- Quand je suis arrivée à Maurice après mes
études en France, j'ai été effarée
de la situation qui existait au niveau des prématurés
dans les hôpitaux. Jusqu'alors, on se contentait de comptabiliser
les décès. Je me suis battue pour créer le
premier service néonatal qui, dès la première
année, a fait baisser le taux de mortalité des prématurés
de 19% à 15%. Deux ans plus tard, un collègue a
ouvert une autre unité à l'hôpital du Nord.
Nous nous sommes battus avec nos équipes pour faire exister
ces unités. C'est quand tout a été mis en
place que les problèmes ont commencé car tous les
pédiatres ont voulu eux aussi faire du néonatal.
Malheureusement, un pédiatre ne peut pas pratiquer le néonatal
avec uniquement son expérience de pédiatre. Pour
pouvoir le faire, il doit suivre des cours en réanimation.
C'est ce que j'ai fait en France avec deux autres collègues.
J'ai essayé pendant des mois d'expliquer aux autorités
qu'il fallait une formation pour faire du néonatal, qui
est une spécialité. Quand il naît, un prématuré
doit être aidé pour respirer dans les 6 minutes qui
suivent ; sinon, il court le risque d'être handicapé,
s'il survit. Il a besoin à ce moment précis de quelqu'un
qui est formé pour faire ce qu'il faut en quelques minutes.
Pour quelle raison avez-vous démissionné ?
- Parce que le ministère de la Santé a fait un roster
qui mettait des médecins qui étaient incapables
de procéder à des réanimations - après
plusieurs tentatives - en charge de l'unité. Je ne pouvais
accepter de confier des bébés à des médecins
qui ne pouvaient pas les aider, faute de formation.
Votre démission n'a pas changé la situation puisque
vous avez abandonné l'unité à des médecins
qui, selon vous, ne pouvaient pas en assumer la responsabilité.
Vous vous êtes quelque part déchargée de votre
responsabilité en partant
- Je n'aurais pas pu continuer à me battre contre des moulins
à vents. J'étais fatiguée d'avoir à
perdre mon temps contre des mesures administratives, des décisions
mal prises et non expliquées. Je ne voulais pas assumer
la responsabilité de bébés qui, je le savais,
allaient mourir parce qu'on allait les confier à des personnes
qui ne pouvaient pas les soigner.
En démissionnant, vous avez laissé pourrir la
situation
- La réponse est oui, mais je ne suis pas partie sans parler,
sans expliquer, sans quitter des rapports et des lettres pour
exposer la situation et dire ce qui allait se passer, ce qui est
en train de se passer actuellement. J'ai fait plusieurs réunions
au ministère de la Santé où, avec mes collègues,
nous avons demandé de pouvoir former pendant six mois ceux
qui voulaient faire du néonatal avant de les mettre sur
le roster. La réponse a été oui, mais le
lendemain, le nouveau roster était publié. Je ne
pouvais plus rester. Je suis partie en sachant que ça allait
mal se passer et, malheureusement, les chiffres du ministère
viennent me donner raison. Le taux de mortalité chez les
prématurés n'a pas arrêté de grimper.
Il était passé de 15% à 12% en 1997 et en
2007, il est de 15,3% On a repris la pente ascendante et, malheureusement,
ça va continuer car nous avons aujourd'hui le même
nombre de machines de réanimation qu'en 1997 pour le public
et le privé.
Mais comment expliquer que ce nombre n'a pas été
augmenté depuis ?
- Je n'ai pas de réponse à cette question. J'ai
une question par contre : si demain un bébé prématuré
naît à Flacq et que tous les appareils de réanimation
du public et du privé sont utilisés, qu'est-ce qu'on
fait de ce bébé ? Donc, soit il parvient à
survivre par miracle, soit...
Est-ce que le secteur de la Santé privé s'est
pourvu de nouvelles machines respiratoires pour les prématurés
?
- Pas à ma connaissance. Toute l'île Maurice ne dispose
que des douze machines du public et d'une machine du privé
pour l'ensemble de ses enfants prématurés.
Combien coûte les soins pour un prématuré
?
- A l'époque, il était estimé que les soins
dispensés à un prématuré étaient
entre Rs 40 000 et Rs 50 000 par jour dans le public et dans le
privé.
Dans le privé, ce sont les parents qui payent la note...
-... ou leur assurance.
Est-ce que je caricature en disant qu'à Maurice, un
enfant prématuré a intérêt à
naître dans une famille aisée ou ayant souscrit à
une bonne assurance santé ?
- Je suis obligée de répondre par oui à cette
question. Nous avons à Maurice un système de santé
à deux vitesses. Je me demande comment tous ceux qui travaillent
dans le service néonatal n'ont pas demandé et obtenu
une augmentation des machines respiratoires. Je me demande pourquoi
on n'est pas parvenu à ouvrir de nouvelles unités
néonatales dans les autres hôpitaux mauriciens. Je
me demande pourquoi les responsables n'ont pas pris les mesures
nécessaires pour faire face à la mortalité
des prématurés qui est en train d'augmenter, comme
le montrent les statistiques du ministère de la Santé.
Est-ce que le ministère de la Santé a envoyé
les jeunes pédiatres se former dans cette spécialités
afin d'ouvrir d'autres unités ?
Vous avez établi qu'un prématuré avait
plus de chance de survie s'il naît dans une famille qui
a des moyens financiers et une bonne assurance médicale.
Quel est le sort réservé à un prématuré
qui naît à Rodrigues ?
- Je ne sais pas.
Comment expliquez-vous ce manque d'intérêt pour
les prématurés ?
- Il y un manque d'intérêt pour d'autres problèmes
de santé affectant la femme. Prenons, par exemple, le taux
de césariennes pratiquées à Maurice. Savez-vous
que dans le secteur public, 40% d'accouchements se font par césarienne
et que ce taux est de 50% dans le privé ? Donc, pratiquement
une femme sur deux...
Par choix ou par nécessité ?
- Vous pensez un seul instant qu'une femme qui a le choix préférerait
une césarienne à un accouchement naturel ? Est-ce
que les Mauriciennes ont tellement de pathologies qui nécessitent
une césarienne pour une femme sur deux ? Savez-vous quel
est le taux de césariennes à La Réunion ?
Entre 7% et 8%.
Quelle est votre explication du fort taux mauricien ?
-- Je n'en ai pas. Mais j'ai parlé de ce taux lors d'un
récent congrès à La Réunion où
l'on m'a dit que la situation était la même à
l'île-sur il y a 25 ans. Et qu'elle était due
au fait que c'étaient les mêmes médecins qui
travaillaient dans le public et dans le privé.
C'est une réponse à la situation mauricienne
?
- C'est la réponse à la situation à La Réunion
il y a 25 ans. Est-ce une partie de la réponse à
la situation à Maurice aujourd'hui ?
Je suis obligé de constater que vous posez plus souvent
de questions que vous ne donnez de réponses !
- Je ne peux pas vous donner des réponses que je n'ai pas.
Et je crois qu'il vaut mieux poser des questions que de se taire.
Essayons de procéder autrement : combien coûte
une césarienne aujourd'hui ?
- Beaucoup plus cher qu'un accouchement par voie normale et la
maman reste plus longtemps en clinique. Est-ce que ceci explique
cela ? Est-ce que c'est une question de temps, de disponibilité
du médecin ? Je ne sais pas. Mais, ce dont je suis sûre,
c'est qu'il n'est pas normal qu'une Mauricienne sur deux subisse
une césarienne pour accoucher dans le privé.
Il y a donc un ou des problèmes autour de l'accouchement
à Maurice ?
- C'est ce que révèlent en tout cas les statistiques
du ministère de la Santé que je vous ai citées.
Est-ce que ces nombreux experts et consultants qui administrent
le secteur de la Santé à Maurice ne font pas les
mêmes constats à partir de ces statistiques ?
- Il faudrait aller leur poser la question. Tout comme il faudrait
leur poser celle de la grossesse chez les adolescentes, c'est-à-dire
entre 10 et 18 ans. A La Réunion, le taux est de 6% à
7%, alors qu'à Maurice, il est de 17%. Donc, en 2009 à
Maurice, les problèmes de santé autour des enfants,
des adolescents et des femmes, qui sont le socle de la société,
sont en augmentation. Est-ce qu'on s'en inquiète ? Est-ce
qu'on prend les mesures nécessaires ?
Nous avons fait un survol des problèmes. Quelles sont
les solutions ?
- L'information. Il faut informer les Mauriciennes, il faut qu'elles
sachent ce que faire une césarienne veut dire. Il faut
que les parents sachent ce qu'implique une naissance prématurée
et se préparent à se battre pour leur enfant. Ne
croyez pas que cette méconnaissance vienne seulement du
petit peuple. J'ai déjà eu affaire dans le privé
à une femme qui pensait qu'un enfant prématuré
était gardé en couveuse à la clinique jusqu'à
ce qu'il soit en état de fonctionner normalement. Comme
un petit poussin dans un incubateur. Il faut lutter contre cette
absence de compréhension et établir une conscientisation
sur les problèmes que nous avons abordés. Il faut
que les Mauriciens comprennent que l'enfant prématuré
a autant de droits, peut- être plus, que les autres bébés
de vivre et de bénéficier de tous les progrès
de la médecine. Je ne comprends pas comment on peut se
fier à la chance pour pouvoir naître et vivre à
Maurice en 2009.
Est-ce que l'ouverture des hôpitaux privés est
une partie de la solution ?
- Dans une certaine mesure. Ceux qui auront les moyens de payer
ou ont les assurances voulues seront mieux soignés. Mais,
que va-t-il arriver à ce pauvre petit bébé
prématuré de l'hôpital de Flacq dont nous
avons déjà parlé ?
Est-ce que vous êtes la seule à vous poser ce
genre de questions ?
- Je me les pose et je les pose sans arrêt à mes
collègues et je n'ai pas de réponses. Je me suis
parfois dit que je m'étais trompée et que le taux
de mortalité des prématurés allait baisser.
Mais, c'est le contraire qui est vrai. Il faut que les responsables
du public et du privé prennent leurs responsabilités
vis-à-vis de la femme et de son enfant prématuré
et leur offrent tous les soins nécessaires et disponibles.
Nous sommes arrivés au terme de cet entretien qui ne
va pas vous rendre très populaire auprès de certains
de vos confrères.
- Ils savent ce que je pense et mon souci n'est pas d'être
populaire. Quand je repense à mon passage dans le secteur
public, je me dis - et c'est sans doute un point de vue égoïste
- que j'ai eu la satisfaction d'avoir ouvert la première
unité néonatale et d'avoir fait baisser le taux
de mortalité des prématurés. Mais, je suis
obligée de reconnaître que la situation n'a pas évolué
depuis. J'espère que cette interview va provoquer des réactions
et faire évoluer positivement la situation dans le secteur
des prématurés à Maurice.
Le mot de la fin
?
- Je réalise parfois qu'à Maurice, dans certains
cas, un petit chien est mieux soigné qu'un bébé
prématuré. Je rêve du jour où tous
les bébés mauriciens auront droit à une égalité
de soins à la naissance.
Sommes-nous loin de cette situation ?
- A des années lumière, malheureusement.
Jeanine, ancienne travailleuse du sexe en réhabilitation:
"Celui qui m'a conduite pour la première fois
à une maison close, n'est autre que mon mari"
Elle a 44 ans. Elle est déjà grand-mère
de 13 petits-enfants. De ses 6 enfants, elle n'a jamais vu grandir
l'un d'entre eux. Elle était en prison quand il a été
adopté. La prison, elle la connaît bien pour y avoir
été incarcérée sept fois pour des
délits liés à la drogue. C'est aussi la toxicomanie
qui l'a conduite à la prostitution. Et pendant ces 20 années,
elle reconnaît avoir négligé ses enfants,
voire les exposé à des risques de tout genre, pour
trouver de l'argent rapide. Aujourd'hui, alors qu'elle est en
réhabilitation et souhaite reprendre une vie normale c'est
sa fille de 20 ans que Jeanine- c'est ainsi qu'elle a souhaité
se faire appelée- voit sombrer dans la prostitution. Elle
confie son inquiétude.
Vous êtes actuellement en réhabilitation. Pourquoi
avez-vous fait le choix d'arrêter la prostitution?
Cela fait trois ans que je ne me prostitue plus. Durant toutes
ces années où je me prostituais, j'endurais une
telle souffrance que je ne pourrais décrire. C'est cette
souffrance qui m'a poussé à tout arrêter et
à vouloir m'en sortir. Celui qui m'a un jour, pour la première
fois, conduite à une maison close, n'est autre que mon
mari. Quand il m'arrivait de penser à lui et de me dire
que c'est à cause de lui que j'avais autant mal
je
ne peux décrire la colère qu'il y avait en moi.
Cette colère était aussi une forme de motivation
pour que j'abandonne la prostitution. Aussi, il a souvent connu
la prison. A la veille de chacune de ses sorties, j'étais
envahie par la frayeur. Cette peur qui me prend parce que je sais
que les coups allaient recommencer. Tout cela a fait qu'un jour
j'en ai eu plus qu'assez.
Dans quelles circonstances est-ce que votre mari vous a forcée
à vous prostituer?
La drogue est à l'origine de tout! Je dois dire qu'enfant
déjà je n'ai pas eu une vie heureuse, mes parents
étant séparés. J'ai grandi comme enn tifi
lakampaye dans un village de pêcheur dans le sud. Mon
mari, qui habitait dans le nord, a fait sa demande à l'ancienne.
J'étais tellement naïve que je ne savais même
pas prendre le bus pour aller frékenter chez lui.
Quand nous nous sommes installés ensemble, cela allait
plus ou moins bien entre nous. Au fur et à mesure j'ai
découvert qu'il se droguait par voie intraveineuse. Les
choses commencent à basculer pour moi, le jour où
il a pris mon bras et m'a demandé de me faire moi-même
une injection. J'ai refusé parce que j'étais enceinte
de mon premier enfant. Il m'a crié dessus. Mais n'a pas
insisté. A sa deuxième proposition, j'étais
à nouveau enceinte
Cette fois-là j'avais accepté,
mais je suis tombée malade. Un peu plus tard, à
ma troisième tentative, j'ai constaté que je n'avais
aucun trouble et que ça allais. J'ai continué parce
que j'ai pris goût. Mon mari me fournissait les injections.
Lorsque l'argent a commencé à manquer pour acheter
de la drogue il m'a dit: mo pou amenn twa kot kapav gayn kass
Et?
Il m'a carrément conduite à un bordel dans la région
où on vivait. Cette maison était tenue par une femme.
J'étais mal à l'aise. Je pensais à lui, mon
mari, le seul qui jusque-là à m'avoir vue nue. Je
pensais à ces hommes que je ne connaissais pas, devant
lesquels j'allais me déshabiller. Je pensais à mes
enfants. Après les maisons closes, j'allais vite connaître
la rue.
Vous aviez quel âge ?
25 ans
Vous vous prostituiez pour assurer votre consommation de drogue
et celle de votre mari. Que se passait-il les jours où
vous ne rameniez pas l'argent?
L'ironie c'est que lui il dormait pendant que moi je devais
tracé pour ramener de l'argent. Sinon mo gayn baté.
Il m'a déjà cassé une dent, donné
des coups jusqu'à ce que je perde connaissance. Il m'insultait
me reprochant d'avoir des rapports avec d'autres pour rien! Par
contre quand je lui remettais de l'argent, il me disait: mo
gaté, mo zoulou
Parfois même quand je lui
donnais de l'argent mais que, trop fatiguée, je refusais
qu'il me touche, il m'injuriait. Et si je me défendais,
si je lui faisais des reproches, il me frappait.
Comment réagissiez-vous lorsqu'on vous qualifiait de
"prostituée"?
Je dois dire que dans mon entourage, voire mes proches, on ne
disait pas de moi que j'étais une "prostituée".
Les clients, eux, m'abaissaient, me dénigraient comme si
je n'étais rien, je n'avais pas de dignité. Certains
employaient d'autres qualificatifs et disaient que pour cela je
devrais faire ce qu'ils voulaient. Quand je ne voulais pas, ils
me demandaient pour qui je me prenais! C'était humiliant,
blessant
Vous avez eu des enfants, comment est-ce que vous avez assuré
votre rôle de mère en tant que toxicomane et travailleuse
du sexe?
Avec du recul, je m'en veux pour ce que je leur ai fait subir.
Je ressens une colère profonde envers moi-même. Je
n'ai pas été à la hauteur, c'est sûr.
J'ai un enfant que je n'ai pratiquement pas connu, il a été
adopté par des étrangers alors que j'étais
en prison. Monn fer prizon set fwa. Quand j'étais
en manque de drogue, rien, plus rien ne comptait pour moi que
trouver de l'argent pour ma dose. Quitter les enfants sans surveillance,
ou demander à quelqu'un qui pouvait leur faire du mal
de les garder le temps pour moi de sortir, et de les retrouver
dans n'importe quelle conditions, m'importait peu! Ils allaient
à l'école quand je pouvais les envoyer, c'est toujours
une tante qui devait s'occuper de leur scolarité. Quant
à leur père, c'était pire. Mes enfants m'ont
vu souffrir. Ils me disaient: mama arété are
sa!
Vos enfants, même petits, étaient conscients que
vous vous prostituez ?
Oui, parce qu'ils m'ont vu me prostituer à la maison
Des clients venaient chez moi. Comme je l'ai dit, on fait vraiment
n'importe quoi quand on est toxicomane. Et la prostitution, aussi
nous fait faire tout ce qu'on n'a pas l'habitude de faire, on
devient fumeur, drogué
On se met à boire
pou gayn toupé pou koz ek klian.
En donnant aux clients l'accès de votre maison,
vous exposiez vos enfants à des risques
Une fois un client m'a demandé: sann la ki arivé
sa? tout en jetant un coup d'oeil sur une de mes filles.
Elle avait 16 ans. Je lui ai répondu fermement, qu'il ne
touchera pas à cette fille parce qu'elle est mon enfant!
Au fond je n'avais même pas de respect pour mes enfants.
Selon votre constat, à quel âge les plus jeunes
se prostituent?
J'en ai vu de très jeunes. C'est la séparation de
leurs parents qui les ont conduit à la prostitution. D'autres
que j'ai rencontrées ont débuté à
14, 15 ans.
Que faudrait-il faire, selon-vous pour éviter que des
enfants de travailleuses du sexe ne soient eux aussi victimes
de la prostitution?
Il ne faudrait pas les séparer de leurs mères. Ce
sont elles qui ont besoin d'aide et d'être réhabilitées.
La réhabilitation doit aussi comprendre la prise en charge
des enfants. Et cela est faisable. En arrivant en structure, je
ne suis pas venue seule. J'ai pris ma benjamine et une de mes
filles, un peu plus âgée. Aujourd'hui, elle a 14
ans et a été accueillie chez une autre de mes filles.
Elle va au collège et se porte bien. Je ne pourrais pas
laisser mes enfants avec mon mari, qui est toujours toxicomane,
ce serait irresponsable. Laisser des enfants dans l'univers
de la prostitution serait leur infliger une souffrance. Quand
ma fille de 14 ans était au centre avec moi, elle me disait
toujours qu'elle ne veut pas que la dernière souffre comme
elle a souffert à la maison. J'avoue qu'actuellement c'est
une autre de mes filles, qui a 20 ans qui m'inquiète. Je
me dit que mon histoire se répète.
Pourquoi est-ce que vous êtes inquiète?
Elle s'est prostituée
Il y a quelque temps son concubin
l'a abandonnée. Elle était, et l'est toujours, désemparée.
J'ai dû intervenir pour la raisonner et voir si le couple
pouvait se réconcilier. Lui, ne veut pas. Ma fille, qui
a deux enfants, est partie vivre chez son père où
l'environnement n'est pas bon. Elle ne trouve pas de travail
pour subvenir aux besoins de ses enfants. Alors elle a attérit
en boîte et a fini par se prostituer. J'ai l'impression
que le passé m'a rattrapé. Je lui ai demandé
de me rejoindre et de se faire aider. Elle ne veut pas.
Vous dites qu'elle ne travaille pas. La prostitution serait
la seule issue pour elle ou d'autres qui font face à
la pauvreté?
Trouver du travail n'est pas toujours évident. Je suis
en réhabilitation, certes, mais parallèlement je
cherche du travail
depuis trois ans. Mais je crois que la
prostitution n'est pas le seul moyen pour trouver de l'argent,
un travail c'est mieux.
De manière général, à quel âge
est-ce qu'une travailleuse du sexe décroche-t-elle de la
prostitution?
C'est d'abord une circonstance, un changement
qui fait que
la femme mette un frein à la prostitution. Il y a aussi
un désir de changer de vie. J'ai remarqué que cela
arrive entre la quarantaine et la cinquantaine.
Quels sont vos projets?
Je veux trouver du travail et une maison pour y vivre avec mes
enfants. Malgré ma séropositivité, je veux
vivre mes rêves. Au fait je veux vivre bien