Je vous propose, ce dimanche, de mettre de côté pour
un long moment les déclarations, annonces, dénonciations
et provocations politiques et les soubresauts de la crise économique,
qui n'en finit pas de s'étendre. A la place je vous propose
de faire la connaissance de Willy Raemakers, traducteur interprète
belge, mais surtout Grand Maître Mondial de l'obédience
internationale maçonnique Memphis-Misraïm. L'interview
que je vous propose a été réalisée
la semaine dernière lors du passage du Grand Maître
à Maurice dans le cadre d'une visite à la loge locale
Memphis-Misraïm.
Selon les documents qui m'ont été envoyés
vous êtes depuis mai 2006 le Grand Maître Mondial
au 99e degré, Très Puissant Souverain Grand Commandeur
et Grand Hiérophante du Rite Memphis-Misraïm. Quel
est le titre que je dois utiliser pour vous désigner, Willy
Raemakers ?
Tout simplement monsieur puisque nous sommes deux individus, deux
hommes en face l'un de l'autre. Et puisque les titres que vous
avez mentionnés ne sont utilisés que dans le cadre
de mes fonctions de Grand Maître au sein de la loge Memphis-Misraïm.
Ces titres sont-ils obligatoires dans le cadre des réunions
de Memphis Misraïm ?
Oui, puisqu'ils s'attachent à la dignité de la fonction
et à la perpétuation des rites.
Vous avez atteint le plus haut degré de la hiérarchie
de Memphis-Misraim, le 99e. Comment fait-on pour atteindre ce
sommet ?
Par le travail. En ce qui me concerne cela fait longtemps que
je ne crois plus au hasard. Je suis entré dans la franc-maçonnerie
en 1983 et depuis j'ai gravi les échelons en m'élevant
au fur et à mesure dans les degrés. Notre ordre
international a cette particularité que le Grand Maître
Mondial en titre désigne pendant qu'il est en exercice
son successeur.
Quelle est la durée du mandat d'un Grand Maître
Mondial ?
Ce mandat est d'une durée indéterminée
fixée par qui ?
Nous avons des conditions à remplir pour pouvoir accéder
à la fonction de Grand Maître Mondial. C'est lui
qui décide du moment de son départ. Je me situe
dans une lignée de filiation initiatique dont le point
de départ est un certain Robert Ambelain, notre premier
grand Maître international. Il a occupé ces fonctions
de 1969 à 1985, année au cours de laquelle il a
décidé de désigner son successeur qui a exercé
cette fonction jusqu'en 1998 où il a désigné
mon prédécesseur, qui lui-même m'a désigné
en mai 2006. Le nom et la personne de son successeur sont révélés
à un Grand Maître Mondial par des voies que nous
appelons ésotériques.
Le Grand Maître Mondial est donc choisi par son prédécesseur
sans qu'il doive remplir des conditions ou passer des épreuves
?
Exactement.
Au Tibet on désigne le futur Dalaï Lama alors qu'il
est encore un enfant. Dans votre obédience le futur Grand
Maître Mondial est désigné à l'âge
adulte.
C'est exact. Vous avez utilisé obédience, un mot
qui prête souvent à confusion et dont je m'efforce
toujours de donner la bonne définition. Je ne suis pas
à la tête d'une obédience, mais d'un ordre
international. Je préside une institution qui gouverne
cet ordre international.
Quelle est la différence entre l'ordre que vous présidez
et les autres organisations maçonniques ?
Permettez-moi d'user d'une métaphore pour mieux me faire
comprendre. Je pense que notre organisation a, tout comme le corps
humain, trois éléments constitutifs : l'âme,
le corps et l'esprit. Dans ma conception des choses l'ordre de
Memphis-Israïm est l'âme qui s'incarne dans les pays
où il est présent dans une obédience, c'est-à-dire
une structure administrative qui est de l'ordre du corporel, qui
comme tout ce qui est humain est perfectible. Dans le cas de nos
obédiences l'âme ne peut se manifester qu'à
travers la pratique de certains rites maçonniques, c'est-à-dire
un certain nombre de textes. Les autres obédiences n'ont
pas la même structure que nous puisqu'elles ne régissent
que les trois premiers degrés de la maçonnerie tandis
que nous allons jusqu'au 99e degré.
En quelque sorte vous continuez là ou les autres obédiences
s'arrêtent. Comment expliquer cette situation particulière
qui fait de votre ordre une obédience à part dans
le monde de la franc-maçonnerie ?
Nous devons cette particularité au créateur de notre
ordre Robert Ambelain, un très grand personnage de la maçonnerie,
qui a estimé que dans un ordre qui se veut spiritualiste
et déiste il fallait une organisation hiérarchisée
avec des degrés regroupés en trois catégories
- symbolique, philosophique et hermétique - allant de un
à 99 degrés. C'est en cela que nous nous différencions
des autres obédiences maçonniques classiques. Nous
sommes le véhicule d'un courant ésotérique
ininterrompu.
En d'autres mots vous faites partie de la toute première
organisation maçonnique, vous êtes les héritiers
de la vraie tradition ?
Je n'ai pas dit ça. Nous sommes les héritiers d'une
tradition qui remonte à l'Egypte, donc à la nuit
des temps. La maçonnerie que l'on appelle spéculative
a pris naissance au 18e siècle et quand les premières
loges ont été constituées le référentiel
a été le temple de Salomon, c'est-à-dire
la Bible. Un autre cadre de référence que la nôtre.
L'ordre de Memphis-Israïm entretient-il de bonnes relations
avec les autres obédiences ?
De notre point de vue il nous semble que l'esprit maçonnique
doit nous dicter d'accueillir dans nos temples les frères
et les surs d'autres obédiences sans conditions préalables
et sans contreparties, dans le sens premier du mot fraternité.
Ce qui n'est pas réciproque de la part des autres obédiences.
A quoi cela est-il dû ?
A mon sens au fait qu'ils s'identifient à des structures
que je qualifie, moi, d'administratives. Structures qui estiment
que les relations entre obédiences ne peuvent exister que
dans le cadre de relations officielles.
Est-ce que, pardonnez-moi l'expression, ces querelles de clocher
entre obédiences ne sont pas ridicules au sein d'organisations
dont un des maître-mots est fraternité ?
Je trouve dommage l'existence de ces barrières administratives.
Parce qu'au-delà des différences en termes de rites
et de cérémonies il y a des liens très forts
qui nous unissent, dont la cérémonie d'initiation.
Je pense que nous devrions avoir des relations fraternelles en
faisant abstraction des barrières.
Combien de membres compte votre ordre international ?
L'ordre international Memphis-Israïm est une association
d'obédiences nationales. Nous sommes présents au
Canada, au Chili, en Belgique, en France, en Suisse, au Portugal
dans des pays d'Afrique à Madagascar et à Maurice.
Au niveau mondial nous devons avoir un peu plus de 500 membres.
Comparé aux autres obédiences vous êtes
un tout petit ordre. Est-ce que le nombre restreint de vos membres
indique que vous êtes une organisation élitiste ?
Non. Nous voulons d'un rite pratiquant une forme particulière
de spiritualité mettant plus l'accent sur l'amélioration
de l'homme que sur celui de la société comme objectif
direct de l'initiation. Selon moi, la franc-maçonnerie
ne doit pas préparer un monde meilleur, mais rendre meilleurs
ses membres. Car la société est constituée
d'hommes et qu'on ne peut la changer que si les hommes qui en
font partie prennent conscience de leurs responsabilités
vis-à-vis de cette société de manière
individuelle. Nous ne voulons pas nous noyer dans l'anonymat de
la société en général. Je pense que
comme initié notre devoir est de rayonner dans les différentes
sphères dans lesquelles nous évoluons, d'abord dans
le cercle familial, ensuite le cercle professionnel. Si cette
somme d'individus atteint un degré de conscience suffisant
ils pourront, je pense, induire des changements.
Pour le moment vous êtes surtout concernés par
l'amélioration de l'individu. Revenons à votre désignation
comme Grande Maître Mondial. Je vous dis séance tenante
que je suis surpris par cette désignation laissée
à la discrétion du Grand Maître en exercice
qui, comparée à une élection, ne semble pas
très démocratique.
Quand le Grand Maître en exercice estime que le moment est
venu pour lui de désigner un successeur il demande, dans
le cadre d'un système de cooptation, qu'un candidat soit
proposé à l'instance suprême de direction
de Memphis-Misraïm.
Quelles doivent être les qualités du candidat
?
C'est une question difficile à répondre. Il est
extrêmement difficile de mettre en mots cette réponse
mais il faut déjà savoir que le candidat ne peut
être désigné que parmi ceux qui font partie
d'une instance dont les membres ont tous atteint le 95e degré
dans la hiérarchie de notre ordre. Il y a probablement
dans la désignation un élément qualitatif
et un engagement très fort dans la recherche spirituelle.
Pour le reste, nous sommes déistes et nous disons que si
une personne doit être désignée elle le sera
et il y aura convergence entre les points sur sa personne, ce
qui est arrivé dans mon cas.
Est-ce qu'il peut avoir divergences sur le candidat proposé.
C'est tout à fait possible, mais ça n'a pas été
le cas pour ma nomination. J'ai demandé qu'il y ait unanimité
sur ma personne sinon je n'aurais pas accepté le poste.
On pourrait penser que c'était une manière de
forcer la main aux membres de l'instance.
Ce n'était ni le cas, ni mon intention. Je voulais tout
simplement m'assurer que ma nomination fasse l'objet d'un consensus.
C'était très important pour moi. Je ne me considère
pas, dans mes fonctions, comme un autocrate. Je suis au contraire
très attaché au principe de collégialité.
Si j'ai une décision à prendre, je consulte, je
demande des avis avant de décider.
C'est paradoxal. Vous êtes, comme le pape, maître
après Dieu, avec un mandat dont vous décidez de
la durée ; n'avez de comptes à rendre à personne
et malgré tout cela vous consultez avant de décider.
Vous associez à ce qui pourrait assimiler à un pouvoir
royal une dose de démocratie
Parler de pouvoir royal me semble un peu exagéré.
Ce pouvoir est tempéré par un organe collégial
qui pratique ce qui me semble très important : le principe
de délégation de l'autorité. Donc, je n'interviens
pas directement dans le fonctionnement des différentes
loges maçonniques, il n'y a absolument aucune ingérence
de ma part. Je suis le gardien de certaines traditions et des
rites et de nos spécificités en étant, comme
notre obédience, totalement anti-dogmatique.
Quels sont les rapports de Memphis-Israïm avec la religion
?
Il est écrit dans notre constitution - et c'est un de nos
principes fondamentaux - que nous ne dépendons d'aucune
religion particulière. Nous laissons à nos membres
pleine liberté de conscience pour se représenter
personnellement celui que nous appelons le grand architecte de
l'univers.
Comment recrutez-vous vos adhérents ?
Nous ne pratiquons pas le prosélytisme. Nos futurs adhérents
viennent à nous, comme dans tous les courants maçonniques,
c'est-à-dire par la rencontre avec un maçon qui
s'aperçoit que son vis-à-vis a les qualités
nécessaires.
Quel est le profil idéal d'un futur adhérent
de Memphis-Israïm ?
Au terme profil idéal je préfère parler de
personne initiable à nos mystères d'autant plus
que nous sommes dans la maçonnerie plurielle avec différents
courants. A la base il faut que la personne concernée souhaite
sortir des ténèbres pour aller vers la lumière.
C'est-à-dire que cette personne doit, à un moment
donné de sa vie, se poser les questions fondamentales :
d'où viens-je, qui suis-je et ou vais-je ?..
il n'y a pas que la franc-maçonnerie qui incite
à se poser ces questions qui existent depuis la nuit des
temps et à chercher les réponses correspondantes.
C'est vrai. Mais nous les posons aussi. Pourraient venir chez
nous des personnes qui souhaitent réaliser un travail de
perfectionnement personnel. Des personnes qui sont persuadées
que la vie ne se résume pas à notre passage sur
terre. Que nous ne sommes pas nés du néant et que
nous n'y retournons pas après le passage sur terre. Qui
s'interrogent sur le sens de l'existence et sont prêts à
entreprendre un travail de recherche initiatique pour atteindre
d'autres niveaux de conscience pour développer ou redécouvrir
en nous des facultés, des ressources et des possibilités
existant à l'état latent.
Est-ce que dans ce monde de plus en plus dépendant du
matérialisme, esclave de la facilité et du superficiel,
la réflexion et la plongée en soi peuvent-elles
intéresser ?
C'est vrai que beaucoup pourront dire en lisant vos questions
et mes réponses : à quoi servent ces balivernes
? Mais je me dis aussi que nous avons le devoir de nous sentir
responsables du devenir de l'humanité. Comme les altermondialistes,
si peu nombreux, mais si indispensables dans le monde où
nous vivons et dont je soutiens l'action. Je me dis que le changement
ne peut venir que d'une prise de conscience que l'on peut atteindre
grâce aux outils de la franc-maçonnerie. Il faut
dire aux gens que nous courons à l'abîme si nous
ne changeons pas. Le changement est possible grâce à
la prise de conscience et je vous en donne un exemple concret
: il y a dix ans on a dû considérer le concept de
commerce équitable comme une baliverne. Mais peu à
peu les gens se sont rendus compte des inégalités
criantes entre le monde développé minoritaire et
le reste de la planète majoritaire. Depuis, non seulement
les boutiques de commerce équitable ont été
ouvertes mais leurs produits, qui permettent à des paysans
des pays pauvres d'avoir un revenu décent, sont maintenant
vendus dans les grandes surfaces.
Vous n'êtes pas une association qui se contente de pratiquer
ses rites mais est totalement ancrée dans la réalité
du monde ?
Tout à fait. Pratiquer la spiritualité pour moi
c'est quelque part, pour utiliser une image, avoir la tête
dans le ciel mais avec les pieds solidement posés sur terre.
C'est une question d'équilibre. Il ne faut pas négliger
le monde de la matière tout en évitant de ne pas
en faire une fin en soi, mais un instrument au service des causes
qu'il faut défendre. Nous devons avoir un comportement
responsable qui n'est pas inné et doit donc être
accompagné. Si nous pouvons par l'initiation maçonnique
aider l'homme à vivre dans de meilleures conditions il
faut le faire. Pour moi la vraie philanthropie ne consiste pas
à mettre de l'argent à la collecte mais de s'impliquer
réellement dans la vie réelle.
Comment Memphis-Israïm est-elle considérée
par les autres obédiences maçonniques : la petite
cousine illuminée qui rumine dans son coin ou une petite
prétentieuse qu'il vaut mieux ne pas fréquenter
?
Je pense que nous sommes souvent regardés avec curiosité
parce que nous avons une manière particulière de
pratiquer la maçonnerie. Mais en même temps, je crois,
qu'il y a de la sympathie pour nous parce que nous sommes un dernier
conservatoire pour une série de pratiques. Nous ne prétendons
pas supplanter les autres organisations maçonniques qui
sont numériquement puissantes et n'ont rien à craindre
de nous. Nous ne sommes pas là pour faire du nombre. Notre
but n'est pas de vouloir occuper des territoires et de porter
ombrage aux organisations existantes.
Vous êtes davantage des gardiens de la tradition maçonnique
Nous sommes les gardiens de la tradition certes mais nous ne confondons
pas tradition, passéisme et obeissance bornée. Nous
vivons dans le monde d'aujourd'hui et devons aussi savoir mettre
la modernité au service de la tradition, sans que cette
modernité tue la tradition.
Beaucoup de loges maçonniques ont - et certaines le
revendiquent même - une certaine influence politique. Est-ce
le cas de Memphis-Israim ?
Non. Il est interdit dans nos loges d'aborder les sujets qui divisent
les hommes comme la religion et la politique. En tant qu'organisation
nous ne pensons pas que nous devrions tenter d'influer sur le
monde politique ou le monde religieux, ce qui n'interdit pas à
nos membres d'avoir des engagements en tant que citoyens. On m'a
proposé dans le cadre de cette visite à Madagascar
et à Maurice de rencontrer des personnalités politiques.
Je ne refuse pas de rencontrer des personnalités politiques,
mais je ne suis pas demandeur de ce genre de rendez-vous.
Je ne sais pas si vous allez le prendre comme un compliment,
mais vous présidez vraiment une association maçonnique
à part.
Il ne s'agit pas de compliment mais de respect de nos convictions
et de notre intégrité. Nous avons pour principe
de ne pas parler de politique dans les loges. Nous ne pouvons
donc pas solliciter des rendez-vous avec des politiques.
Quels sont vos moyens financiers ?
Très modestes à l'image de notre organisation. Si
vous voulez tout savoir je vous dirai que le budget de fonctionnement
de notre organisation internationale ne doit pas dépasser
les 1 200 euros par an. Donc je voyage à mes frais.
Vous êtes un Grand Souverain très économe
!
Nous sommes centrés sur l'homme et son perfectionnement
et ne sommes pas partisans de l'extériorisation sauf circonstances
exceptionnelles. L'essentiel du travail de maçon est de
faire d'un homme brut un homme taillé. Mon devoir principal
est de rendre tout ce que j'ai reçu tout au long de mon
parcours et de préparer la relève.
Je vais terminer par la question que j'aurais dû vous
avoir posée en premier lieu : pourquoi et comment êtes-vous
devenu franc-maçon ?
De manière assez curieuse. C'est un collègue de
travail qui a senti en lui une intuition qui l'a amené
à m'approcher ; et j'étais alors un homme paralysé
par la timidité, qui ne savait pas trop où il allait.
Pour moi cette rencontre qui était quelque part programmé
- je vous l'ai dit je ne crois pas dans le hasard - a donné
à ma vie une nouvelle orientation.
Peut-on dire que l'entrée en franc-maçonnerie
a fait de vous un autre homme ?
Je préfère dire qu'elle me transforme petit à
petit. On ne naît pas franc-maçon, on le devient.
C'est un processus qui ne trouve pas son point d'achèvement
dans la vie présente mais qui va peut-être se prolonger
dans une autre vie. Je crois que nous n'avons pas assez d'une
vie pour accomplir notre mission et que nous gardons les outils
que nous avons appris à maîtriser pour la suite du
voyage.