é d i t o r i a l WEEK-END --- dimanche 12 octobre 2008

UN NOBEL AUX ACCENTS MAURICIENS !
Gérard Cateaux


Jean-Marie Gustave Le Clézio attendait, avec nous, depuis fort longtemps cette consécration planétaire. Elle est tombée, jeudi dernier, le prix Nobel de littérature a été attribué au franco-mauricien.

On ne pourrait en quelques lignes décrire le parcours de cet écrivain hors norme, qui a su capter, en quarante-cinq ans de métier, des images en tous genres pour nous les renvoyer sous forme de lignes soigneusement rangées au fil de ses romans.

Je m'en remettrai, cependant, à son ouvrage fondateur, le Procès-verbal, où déjà, en ce début tumultueux des années soixante, Le Clézio exprime sa profonde curiosité pour les êtres et les choses. Il écrit en préambule à son premier opus, comme s'il avait besoin de se faire comprendre sur ses ambitions littéraires futures. Relisons-le :"J'ai deux ambitions secrètes. L'une d'elles est d'écrire un jour un roman tel, que si le héros y mourait au dernier chapitre, ou à la rigueur était atteint de la maladie de Parkinson, je sois accablé sous un flot de lettres anonymes et ordurières.

"De ce point de vue, je le sais (qu'il est sévère envers lui-même…), le Procès-verbal n'est pas tout à fait réussi. Il se peut qu'il pèche par excès de sérieux, par maniérisme et verbiosité ; la langue dans laquelle il est écrit évolue du dialogue para-réaliste à l'empoulage de type pédantiquement almanach (comprenez romans de gare).

"Mais je ne désespère pas de parfaire plus tard un roman vraiment effectif : quelque chose dans le génie de Conan Doyle, qui s'adressait non pas au goût vériste du public - dans les grandes lignes de l'analyse psychologique et de l'illustration - mais à sa sentimentalité…

"Il me semble qu'il y a là d'énormes espaces vierges à prospecter, d'immenses régions gelées s'étendant entre auteur et lecteur…

"Je m'excuse d'avoir accumulé ainsi quelques théories ; c'est une prétention un peu trop à la mode de nos jours. Je m'excuse également à l'avance pour les impropriétés et les fautes de frappe qui pourrait se trouver dans mon texte en dépit de mes révisions. (J'ai dû typographier moi-même mon manuscrit et n'ai su le faire qu'en me servant d'un doigt de chaque main)."

Ce premier ouvrage du nouveau Nobel, je l'avais acheté à Rs 15 au lieu de Rs 35. Le Clézio était au rabais, vous l'imaginez. Cette copie-là contient des ratures, des altérations qu'il avait lui-même effectuées… après son édition. Et ce passage que l'auteur avait biffé. Pourquoi ? On n'en sait rien. Et pourtant, à le lire, nous avions l'impression que, finalement, il annonçait ses ambitions. Relisons-le ensemble :"Je voudrais bien aller aux USA, on dit que c'est possible de vivre comme ça là-bas, et d'avoir du soleil dans le Sud, et rien d'autre à faire qu'écrire, boire et dormir. Je pense aussi, rentrer dans les ordres, pourquoi pas ?"

Pensait-il déjà à Faulkner, à Dos Passos, à Hemingway et autres Henry Miller ? Avec le temps, Le Clézio les ont rejoints au firmament des monstres sacrés de la littérature universelle…



é d i t o r i a l WEEK-END --- dimanche 12 octobre 2008