i n t e r v i e w WEEK-END --- dimanche 5 octobre 2008



Ramesh Basant Roi :

" Il faut dire la vérité économique aux Mauriciens…"

Notre invité de ce dimanche est l'ancien gouverneur de la Banque de Maurice Ramesh Basant Roi. Dans cette interview, réalisée vendredi matin, notre interlocuteur donne son analyse de la présente crise économique qui frappe surtout les États-Unis et de ses probables répercussions sur l'économie mauricienne.

Ramesh Basant Roi, comment peut-on expliquer que les responsables financiers américains et internationaux ont laissé pourrir la situation pour que nous en soyons arrivés à une situation de crise économique internationale ?

Après le 11 septembre 2001, le gouvernement a pris des mesures pour booster l'économie américaine. Successivement, en onze occasions, le taux d'intérêt a été diminué, ce qui a provoqué une grosse demande, surtout pour des crédits immobiliers. Les banquiers ont prêté de plus en plus au subprime borrowers, c'est-à-dire à des emprunteurs sans garanties solides. Mais les Américains étaient déjà endettés, le niveau des revenus est resté stable, alors que le prix du pétrole augmentait et qu'une crise alimentaire se profilait à l'horizon. Cette conjoncture d'éléments défavorables n'a pas permis le remboursement des dettes.

Les analystes financiers ne se sont-ils pas inquiétés de cette conjonction de facteurs défavorables et de ce qui allait arriver au moment des remboursements ?

Il y a eu des mises en garde qui n'ont pas été écoutées. Mais, de manière générale, on n'en a pas parlé parce qu'il n'existe pas un unique système de réglementation et de supervision aux États Unis pour les activités bancaires. Il en existe un au niveau fédéral et un autre au niveau de pratiquement chaque État. Ce qui explique le désordre actuel.

On pourrait dire que les États Unis, qui se comportent parfois comme le shérif du monde, n'ont pas de loi chez eux…

On pourrait le dire. Les États Unis fonctionnent selon la forme la plus extrême du système capitaliste avec le laisser faire total et la non-intervention dans le marché pour éviter de restreindre l'innovation et le développement. C'est ce qui a fini par rendre le système inefficient. En l'absence de régulations précises, des banques ont prêté plus qu'il ne fallait à des emprunteurs subprime incapables de rembourser. Pour s'en sortir, ces banques ont placé ces créances - que l'on qualifie aujourd'hui de toxiques - dans des packages qu'ils ont vendus à d'autres banques américaines qui les ont elles-mêmes offerts sur le marché international où ils ont été vendus grâce à la confiance dont bénéficiait le dollar. La Chine avec ses réserves de 1,5 trillion de dollars a investi plus de 376 milliards de dollars dans les produits toxiques dérivés. C'est la même chose pour le Japon, l'Europe et d'autres pays et le mot récession est utilisé en France pour qualifier la situation. Beaucoup d'investisseurs à la recherche de coups ont été ceux qui ont acheté les produits toxiques, ce qui a encouragé la spéculation. Maintenant que les institutions qui ont acheté ces produits toxiques sont incapables de les payer, elles s'effondrent les unes après les autres comme dans un jeu de dominos. Des spécialistes respectés disent que nous ne sommes à peine que dans la première moitié de la crise. Je les crois : le pire est donc à venir.

Le plan du secrétaire d'État américain Paulson qui vise à racheter certaines institutions en difficulté avec 700 milliards de dollars va-t-il stopper la crise ?

No way ! Ce n'est pas possible en raison de l'envergure des sommes concernées par cette crise. Le plan Paulson vise à résoudre le problème des institutions qui sont nécessaires au fonctionnement de l'économie américaine. Si elles chutent, elles vont entraîner dans leur sillage des dizaines d'autres. Le plan Paulson vise à essayer de sauver les entreprises essentielles au système.

Existe-t-il une solution miracle pour mettre fin à la crise ?

Cette solution n'existe pas dans la mesure où on ne sait pas de façon définitive quelle est l'ampleur réelle de la crise. Le gouvernement américain ne peut pas racheter toutes les créances dans la mesure où on ne sait pas de manière exacte quel est le montant des sommes en jeu et où elles se trouvent.

C'est un scénario de film d'horreur financière de série Z que vous êtes en train de décrire. Revenons à la première question : comment et pourquoi a-t-on laisser cette situation se développer ?

La réponse se réside dans un seul mot : CONFIANCE. C'est la confiance des investisseurs dans l'économie américaine qui été le principal moteur dans cette situation.

Peut-on encore sauver le système financier américain ?

Je souligne d'abord, parce qu'on ne le dit pas assez, qu'il existe actuellement des centaines de petites faillites de petites entreprises aux États-Unis dont on ne parle pas, l'attention étant focalisée sur les grands noms. Les États-Unis sont endettés dans une telle proportion qu'il faudra au moins 75 ans pour que les Américains puissent tout rembourser. Pour sortir de la crise, si c'est possible, les États-Unis devront prendre des mesures macroéconomiques qui vont faire mal aux Américains et au reste du monde entier.

À quel stade de la crise économique sommes-nous ?

La première vague de la crise a eu lieu il y a un an avec la chute de Meryll and Lynch. Nous sommes en train d'essuyer la seconde.

De combien de vagues se composent cette crise ?

Je vous répondrai seulement que la première vague est arrivée il y a un an et que, comme disent les spécialistes, nous sommes dans la première moitié de la crise. Savez-vous qu'il est rapporté que le président de la FED a déclaré en privé que l'institution qu'il préside a perdu le contrôle de la situation ? Cela donne une idée de l'ampleur de la crise. À laquelle il faut ajouter un refus des banques de donner des informations sur leur situation et de prêter à leurs confrères. La confiance est en train de disparaître.

Serions-nous, comme le disent certains, arrivés à la fin du système capitaliste ?

Je ne le pense pas. Mais nous allons vers une récession qui sera d'une longue durée. Toutes les études le disent : les crises financières associées ou attribuées à l'immobilier mènent à la récession. Le FMI (Fond monétaire international) vient de publier un document sur ce sujet qui souligne que les conséquences liées à ces crises sont profondes et de longue durée.

Que veut dire longue durée dans le contexte actuel ?

Le contexte actuel me rappelle la récession des années 70 qui a duré environ dix ans. Beaucoup d'institutions ne vont pas laisser couler les États-Unis. Car une chute du système américain entraînerait dans son sillage de multiples naufrages au niveau mondial du fait de la globalisation.

Donc, nous n'assistons pas à la fin du système capitaliste ?

Je ne le crois pas. Nous sommes en train de vivre la fin d'un cycle du système capitaliste. Les pays et les institutions ne peuvent pas permettre la chute du système capitaliste, pour ne pas couler eux-mêmes. La crise est et continuera à être dure, à faire des victimes. À l'heure ou nous parlons, la France est techniquement en récession comme la Grande-Bretagne. Le monde entier va souffrir de la crise mais il y aura une concertation mondiale pour empêcher les Etats-Unis de sombrer.

Arrivons maintenant à Maurice où deux versions contradictoires des retombées de la crise s'affrontent. La première de Vishnu Lutchmeenaraidoo affirme que nous allons subir les conséquences de la crise de plein fouet. L'autre est du ministre des Finances Sithanen qui affirme que grâce aux mesures qu'il a prises Maurice est protégée. Laquelle des deux opinions partagez-vous Ramesh Basant Roi ?

La position de Rama Sithanen me fait penser à celle du capitaine du Titanic qui déclarait que son bateau était insubmersible, et on sait ce qui est arrivé en avril 1912 dans les eaux froides de l'Atlantique. Un ministre des Finances doit maintenir la confiance dans le système économique et financier de son pays. Mais c'est une grossière erreur de maintenir une confiance artificielle et de déclarer que nous sommes hors de danger ou que Maurice ne peut pas être touchée par la crise qui est mondiale. On ne peut pas être overconfident alors que le tourisme, un de nos principaux piliers économiques, est déjà en récession.

Êtes-vous inquiet pour l'économie mauricienne ?

Je suis inquiet par l'état d'un des indicateurs économiques de Maurice : celui de la balance des paiements. J'estime qu'environ 300 millions de dollars ont été investis dans l'économie mauricienne ces temps derniers. Mais cette somme fait partie du portefeuille d'investissements volatils, c'est-à-dire prêts pour une nouvelle opération ailleurs dès que la précédente est terminée. Le déficit de la balance de paiements est passé de Rs 36 à Rs 55 milliards de 2006-07 à 2007-08. Ce qui indique qu'il doit être soutenu par des injections puisées des réserves. Mais combien de temps allons-nous pouvoir continuer ainsi sans conséquences ?

Certains économistes, dont le ministre des Finances, disent que la crise est surtout américaine et que nous sommes loin de tout cela. Est-ce une bonne analyse ou faut-il nous attendre à subir des répercussions de la crise ?

Maurice subira définitivement des répercussions de la crise. Si le consommateur américain ne consomme pas, ne voyage pas, cela a des conséquences sur l'économie européenne et donc sur le tourisme et cela ne peut qu'affecter notre économie. Croyez-vous que le Français ou que l'anglais qui fait face à des difficultés continuera à consommer ou à voyager ? Si nos principaux pays émetteurs de touristes ou acheteurs de nos produits textiles sont en difficulté, Maurice en subira les conséquences. C'est pour cette raison que nous devons être attentifs à tout ce qui se passe ailleurs. De manière à prendre les décisions qui s'imposent au lieu de dire que nous sommes protégés grâce aux mesures prises.

Comment expliquez-vous le fait que la crise fasse l'objet d'une bataille politique plutôt que d'un débat national ?

Parce que les gens ont peur de parler à Maurice et que ceux qui pourraient faire des analyses hésitent de les rendre publiques pour ne pas courir le risque de déplaire. Cela fait un an que j'ai soulevé la question dans une interview à un quotidien. Je pensais que mon analyse allait provoquer des réactions. Il n'y en a pas eu et je le regrette. Je crois que la crise actuelle mérite un débat national pour permettre aux Mauriciens de comprendre la situation et les enjeux. On dirait que cela commence à venir mais lentement.

Le taux d'endettement des ménages mauriciens continue à progresser…

Il est bas comparé aux États Unis où il avait dépassé les 90%. Ici l'endettement immobilier, les fameux subprimes qui n'ont pas du tout les mêmes proportions, est régulé par la Mauritius Housing Corporation. Par ailleurs, les banques mauriciennes ne prêtent pas à tort et à travers grâce à des guidelines pour le secteur bancaire que j'ai fait émettre alors que j'occupais le poste de gouverneur de la Banque de Maurice. Ces règlements qui ont été très critiqués à l'époque - on avait parlé d'over regulations - portent leurs fruits aujourd'hui et, du coup, beaucoup en revendiquent la paternité.

Vous ne croyez pas dans le concept qui veut que les forces du marché s'autorégulent ?

Permettez-moi de vous citer une réflexion d'Adam Smith qui disait que les forces du marché sont contrôlées par des mains invisibles qui peuvent finir par les paralyser.

Que pensez-vous des positions différentes adoptées par le ministre des Finances et le gouverneur de la Banque de Maurice sur l'économie : le premier accordant la priorité à la croissance, l'autre disant de faire attention à l'inflation ?

Le gouvernement est composé de représentants élus du peuple alors que le gouverneur de la Banque est un nominé. Le ministre des Finances est responsable de la politique financière, le gouverneur de la politique monétaire. Les deux doivent s'entendre ou tout au moins tomber d'accord pour le bon fonctionnement du système. Encore que j'ai entendu le ministre des Finances dire, à mon grand étonnement, qu'il était responsable de la politique monétaire, ce qui n'est pas le cas. Dans le système politique mauricien, le ministre doit rendre compte au Parlement, ce qui n'est pas le cas du gouverneur. Il est souhaitable que la loi soit amendée pour que le gouverneur de la Banque de Maurice puisse répondre à un select committee du Parlement.

Vous auriez soutenu ce point alors que vous occupiez le poste de gouverneur ?

Sans aucune hésitation, dans la mesure où je connaissais mon dossier et étais capable de défendre la politique de la banque en accord avec le conseil d'administration.

Il semblerait que l'actuel gouverneur et le conseil d'administration de la Banque de Maurice ne soient pas toujours sur la même longueur d'onde. Un commentaire ?

Le problème réside dans le fait que la banque de Maurice doit être dirigée par un "top economist" tout comme le conseil d'administration doit être composé de gens très capables. L'économie est arrivée à un tel degré de sophistication qu'elle doit être gérée par les meilleurs, comme c'est le cas dans tous les pays du monde.

Vous êtes en train de dire que M. Bheenick n'a pas les qualités requises…

Pas du tout. Je suis simplement en train de vous dire quelle est, à mon avis, la meilleure manière de faire fonctionner avec le maximum d'efficacité la Banque de Maurice. Mais le fait que le ministre des Finances dise que c'est lui qui est responsable de la politique monétaire semble indiquer que l'indépendance de la banque n'existe plus. Comme l'a dit un chancelier de l'échiquier, on pourrait avancer que "the Governer is in office but not in power." C'est un triste constat dont l'économie mauricienne fera les frais.

Est-que les retombées de la crise internationale sont encore gérables à Maurice ?

Elle l'est pour le moment, mais je ne hasarderai pas à faire un pronostic pour la semaine prochaine. Nous ne devons pas jouer au capitaine du Titanic dans un monde où tout est interconnecté, interdépendant. Nous devons prendre des mesures de précaution pour être prêts à réagir à toutes les possibilités.

Quelles sont les mesures qui devraient être prises ?

Dans cette optique, je pense qu'il est important de surveiller le déficit de la balance de paiements, dont le taux actuel m'inquiète, comme je l'ai déjà dit. Pour rétablir l'équilibre, il faut contrôler la demande au niveau national et faire baisser la consommation, comme dans les années soixante-dix.

Vous pensez que nous sommes dans une situation similaire ?

Plus ou moins, sauf dans le cas de la balance des paiements.

Les années soixante-dix ont été marqués à Maurice par un mot devenu tabou : dévaluation.

Le dollar peut dégringoler, mais il le fera vis-à-vis de monnaies ayant à peu près la même valeur. Je crois que le dollar va baisser, mais pas de manière extraordinaire, d'autant plus qu'il est connu que le dollar s'apprécie toujours en période d'élections aux Etats-Unis. Je crois qu'une dépréciation est possible, pas une dévaluation. A Maurice, si l'euro perd de la valeur, la roupie va apprécier, mais tout va dépendre de la position que prendra le gouvernement pour protéger les secteurs qui doivent l'être.

Résumons les débats, Ramesh Basant Roi : la situation économique est catastrophique !

Je n'utiliserai pas ce terme. Disons que la situation a l'extérieur est grave et que nous ne la ressentons pas encore à Maurice. Mais Maurice ne pourra pas éviter les conséquences de la crise économique mondiale. Il faut faire attention et se préparer à affronter des lendemains qui seront difficiles. Il faut dire la vérité économique aux Mauriciens.

Quand Week-End vous a interviewé à la veille de votre mise à la retraite il y a 18 mois, vous nous aviez dit que vous pensiez faire de la politique. Vous maintenez cette position ?

J'avoue que j'ai eu cette tentation, mais quand je regarde la situation politique, je me dis que ce monde n'est pas fait pour moi. Je préfère continuer à suivre la situation économique et donner des conseils à ceux qui le souhaitent. C'est beaucoup plus enrichissant.



i n t e r v i e w WEEK-END --- dimanche 5 octobre 2008