Notre invité de ce dimanche est l'ancien gouverneur de
la Banque de Maurice Ramesh Basant Roi. Dans cette interview,
réalisée vendredi matin, notre interlocuteur donne
son analyse de la présente crise économique qui
frappe surtout les États-Unis et de ses probables répercussions
sur l'économie mauricienne.
Ramesh Basant Roi, comment peut-on expliquer que les responsables
financiers américains et internationaux ont laissé
pourrir la situation pour que nous en soyons arrivés à
une situation de crise économique internationale ?
Après le 11 septembre 2001, le gouvernement a pris des
mesures pour booster l'économie américaine. Successivement,
en onze occasions, le taux d'intérêt a été
diminué, ce qui a provoqué une grosse demande, surtout
pour des crédits immobiliers. Les banquiers ont prêté
de plus en plus au subprime borrowers, c'est-à-dire
à des emprunteurs sans garanties solides. Mais les Américains
étaient déjà endettés, le niveau des
revenus est resté stable, alors que le prix du pétrole
augmentait et qu'une crise alimentaire se profilait à l'horizon.
Cette conjoncture d'éléments défavorables
n'a pas permis le remboursement des dettes.
Les analystes financiers ne se sont-ils pas inquiétés
de cette conjonction de facteurs défavorables et de ce
qui allait arriver au moment des remboursements ?
Il y a eu des mises en garde qui n'ont pas été écoutées.
Mais, de manière générale, on n'en a pas
parlé parce qu'il n'existe pas un unique système
de réglementation et de supervision aux États Unis
pour les activités bancaires. Il en existe un au niveau
fédéral et un autre au niveau de pratiquement chaque
État. Ce qui explique le désordre actuel.
On pourrait dire que les États Unis, qui se comportent
parfois comme le shérif du monde, n'ont pas de loi chez
eux
On pourrait le dire. Les États Unis fonctionnent selon
la forme la plus extrême du système capitaliste avec
le laisser faire total et la non-intervention dans le marché
pour éviter de restreindre l'innovation et le développement.
C'est ce qui a fini par rendre le système inefficient.
En l'absence de régulations précises, des banques
ont prêté plus qu'il ne fallait à des emprunteurs
subprime incapables de rembourser. Pour s'en sortir, ces banques
ont placé ces créances - que l'on qualifie aujourd'hui
de toxiques - dans des packages qu'ils ont vendus à d'autres
banques américaines qui les ont elles-mêmes offerts
sur le marché international où ils ont été
vendus grâce à la confiance dont bénéficiait
le dollar. La Chine avec ses réserves de 1,5 trillion de
dollars a investi plus de 376 milliards de dollars dans les produits
toxiques dérivés. C'est la même chose pour
le Japon, l'Europe et d'autres pays et le mot récession
est utilisé en France pour qualifier la situation. Beaucoup
d'investisseurs à la recherche de coups ont été
ceux qui ont acheté les produits toxiques, ce qui a encouragé
la spéculation. Maintenant que les institutions qui ont
acheté ces produits toxiques sont incapables de les payer,
elles s'effondrent les unes après les autres comme dans
un jeu de dominos. Des spécialistes respectés disent
que nous ne sommes à peine que dans la première
moitié de la crise. Je les crois : le pire est donc à
venir.
Le plan du secrétaire d'État américain
Paulson qui vise à racheter certaines institutions en difficulté
avec 700 milliards de dollars va-t-il stopper la crise ?
No way ! Ce n'est pas possible en raison de l'envergure
des sommes concernées par cette crise. Le plan Paulson
vise à résoudre le problème des institutions
qui sont nécessaires au fonctionnement de l'économie
américaine. Si elles chutent, elles vont entraîner
dans leur sillage des dizaines d'autres. Le plan Paulson vise
à essayer de sauver les entreprises essentielles au système.
Existe-t-il une solution miracle pour mettre fin à la
crise ?
Cette solution n'existe pas dans la mesure où on ne sait
pas de façon définitive quelle est l'ampleur réelle
de la crise. Le gouvernement américain ne peut pas racheter
toutes les créances dans la mesure où on ne sait
pas de manière exacte quel est le montant des sommes en
jeu et où elles se trouvent.
C'est un scénario de film d'horreur financière
de série Z que vous êtes en train de décrire.
Revenons à la première question : comment et pourquoi
a-t-on laisser cette situation se développer ?
La réponse se réside dans un seul mot : CONFIANCE.
C'est la confiance des investisseurs dans l'économie américaine
qui été le principal moteur dans cette situation.
Peut-on encore sauver le système financier américain
?
Je souligne d'abord, parce qu'on ne le dit pas assez, qu'il existe
actuellement des centaines de petites faillites de petites entreprises
aux États-Unis dont on ne parle pas, l'attention étant
focalisée sur les grands noms. Les États-Unis sont
endettés dans une telle proportion qu'il faudra au moins
75 ans pour que les Américains puissent tout rembourser.
Pour sortir de la crise, si c'est possible, les États-Unis
devront prendre des mesures macroéconomiques qui vont faire
mal aux Américains et au reste du monde entier.
À quel stade de la crise économique sommes-nous
?
La première vague de la crise a eu lieu il y a un an avec
la chute de Meryll and Lynch. Nous sommes en train d'essuyer la
seconde.
De combien de vagues se composent cette crise ?
Je vous répondrai seulement que la première vague
est arrivée il y a un an et que, comme disent les spécialistes,
nous sommes dans la première moitié de la crise.
Savez-vous qu'il est rapporté que le président de
la FED a déclaré en privé que l'institution
qu'il préside a perdu le contrôle de la situation
? Cela donne une idée de l'ampleur de la crise. À
laquelle il faut ajouter un refus des banques de donner des informations
sur leur situation et de prêter à leurs confrères.
La confiance est en train de disparaître.
Serions-nous, comme le disent certains, arrivés à
la fin du système capitaliste ?
Je ne le pense pas. Mais nous allons vers une récession
qui sera d'une longue durée. Toutes les études le
disent : les crises financières associées ou attribuées
à l'immobilier mènent à la récession.
Le FMI (Fond monétaire international) vient de publier
un document sur ce sujet qui souligne que les conséquences
liées à ces crises sont profondes et de longue durée.
Que veut dire longue durée dans le contexte actuel ?
Le contexte actuel me rappelle la récession des années
70 qui a duré environ dix ans. Beaucoup d'institutions
ne vont pas laisser couler les États-Unis. Car une chute
du système américain entraînerait dans son
sillage de multiples naufrages au niveau mondial du fait de la
globalisation.
Donc, nous n'assistons pas à la fin du système
capitaliste ?
Je ne le crois pas. Nous sommes en train de vivre la fin d'un
cycle du système capitaliste. Les pays et les institutions
ne peuvent pas permettre la chute du système capitaliste,
pour ne pas couler eux-mêmes. La crise est et continuera
à être dure, à faire des victimes. À
l'heure ou nous parlons, la France est techniquement en récession
comme la Grande-Bretagne. Le monde entier va souffrir de la crise
mais il y aura une concertation mondiale pour empêcher les
Etats-Unis de sombrer.
Arrivons maintenant à Maurice où deux versions
contradictoires des retombées de la crise s'affrontent.
La première de Vishnu Lutchmeenaraidoo affirme que nous
allons subir les conséquences de la crise de plein fouet.
L'autre est du ministre des Finances Sithanen qui affirme que
grâce aux mesures qu'il a prises Maurice est protégée.
Laquelle des deux opinions partagez-vous Ramesh Basant Roi ?
La position de Rama Sithanen me fait penser à celle du
capitaine du Titanic qui déclarait que son bateau
était insubmersible, et on sait ce qui est arrivé
en avril 1912 dans les eaux froides de l'Atlantique. Un ministre
des Finances doit maintenir la confiance dans le système
économique et financier de son pays. Mais c'est une grossière
erreur de maintenir une confiance artificielle et de déclarer
que nous sommes hors de danger ou que Maurice ne peut pas être
touchée par la crise qui est mondiale. On ne peut pas être
overconfident alors que le tourisme, un de nos principaux
piliers économiques, est déjà en récession.
Êtes-vous inquiet pour l'économie mauricienne
?
Je suis inquiet par l'état d'un des indicateurs économiques
de Maurice : celui de la balance des paiements. J'estime qu'environ
300 millions de dollars ont été investis dans l'économie
mauricienne ces temps derniers. Mais cette somme fait partie du
portefeuille d'investissements volatils, c'est-à-dire prêts
pour une nouvelle opération ailleurs dès que la
précédente est terminée. Le déficit
de la balance de paiements est passé de Rs 36 à
Rs 55 milliards de 2006-07 à 2007-08. Ce qui indique qu'il
doit être soutenu par des injections puisées des
réserves. Mais combien de temps allons-nous pouvoir continuer
ainsi sans conséquences ?
Certains économistes, dont le ministre des Finances,
disent que la crise est surtout américaine et que nous
sommes loin de tout cela. Est-ce une bonne analyse ou faut-il
nous attendre à subir des répercussions de la crise
?
Maurice subira définitivement des répercussions
de la crise. Si le consommateur américain ne consomme pas,
ne voyage pas, cela a des conséquences sur l'économie
européenne et donc sur le tourisme et cela ne peut qu'affecter
notre économie. Croyez-vous que le Français ou que
l'anglais qui fait face à des difficultés continuera
à consommer ou à voyager ? Si nos principaux pays
émetteurs de touristes ou acheteurs de nos produits textiles
sont en difficulté, Maurice en subira les conséquences.
C'est pour cette raison que nous devons être attentifs à
tout ce qui se passe ailleurs. De manière à prendre
les décisions qui s'imposent au lieu de dire que nous sommes
protégés grâce aux mesures prises.
Comment expliquez-vous le fait que la crise fasse l'objet d'une
bataille politique plutôt que d'un débat national
?
Parce que les gens ont peur de parler à Maurice et que
ceux qui pourraient faire des analyses hésitent de les
rendre publiques pour ne pas courir le risque de déplaire.
Cela fait un an que j'ai soulevé la question dans une interview
à un quotidien. Je pensais que mon analyse allait provoquer
des réactions. Il n'y en a pas eu et je le regrette. Je
crois que la crise actuelle mérite un débat national
pour permettre aux Mauriciens de comprendre la situation et les
enjeux. On dirait que cela commence à venir mais lentement.
Le taux d'endettement des ménages mauriciens continue
à progresser
Il est bas comparé aux États Unis où il avait
dépassé les 90%. Ici l'endettement immobilier, les
fameux subprimes qui n'ont pas du tout les mêmes proportions,
est régulé par la Mauritius Housing Corporation.
Par ailleurs, les banques mauriciennes ne prêtent pas à
tort et à travers grâce à des guidelines
pour le secteur bancaire que j'ai fait émettre alors que
j'occupais le poste de gouverneur de la Banque de Maurice. Ces
règlements qui ont été très critiqués
à l'époque - on avait parlé d'over regulations
- portent leurs fruits aujourd'hui et, du coup, beaucoup en
revendiquent la paternité.
Vous ne croyez pas dans le concept qui veut que les forces
du marché s'autorégulent ?
Permettez-moi de vous citer une réflexion d'Adam Smith
qui disait que les forces du marché sont contrôlées
par des mains invisibles qui peuvent finir par les paralyser.
Que pensez-vous des positions différentes adoptées
par le ministre des Finances et le gouverneur de la Banque de
Maurice sur l'économie : le premier accordant la priorité
à la croissance, l'autre disant de faire attention à
l'inflation ?
Le gouvernement est composé de représentants élus
du peuple alors que le gouverneur de la Banque est un nominé.
Le ministre des Finances est responsable de la politique financière,
le gouverneur de la politique monétaire. Les deux doivent
s'entendre ou tout au moins tomber d'accord pour le bon fonctionnement
du système. Encore que j'ai entendu le ministre des Finances
dire, à mon grand étonnement, qu'il était
responsable de la politique monétaire, ce qui n'est pas
le cas. Dans le système politique mauricien, le ministre
doit rendre compte au Parlement, ce qui n'est pas le cas du gouverneur.
Il est souhaitable que la loi soit amendée pour que le
gouverneur de la Banque de Maurice puisse répondre à
un select committee du Parlement.
Vous auriez soutenu ce point alors que vous occupiez le poste
de gouverneur ?
Sans aucune hésitation, dans la mesure où je connaissais
mon dossier et étais capable de défendre la politique
de la banque en accord avec le conseil d'administration.
Il semblerait que l'actuel gouverneur et le conseil d'administration
de la Banque de Maurice ne soient pas toujours sur la même
longueur d'onde. Un commentaire ?
Le problème réside dans le fait que la banque de
Maurice doit être dirigée par un "top economist"
tout comme le conseil d'administration doit être composé
de gens très capables. L'économie est arrivée
à un tel degré de sophistication qu'elle doit être
gérée par les meilleurs, comme c'est le cas dans
tous les pays du monde.
Vous êtes en train de dire que M. Bheenick n'a pas les
qualités requises
Pas du tout. Je suis simplement en train de vous dire quelle est,
à mon avis, la meilleure manière de faire fonctionner
avec le maximum d'efficacité la Banque de Maurice. Mais
le fait que le ministre des Finances dise que c'est lui qui est
responsable de la politique monétaire semble indiquer que
l'indépendance de la banque n'existe plus. Comme l'a dit
un chancelier de l'échiquier, on pourrait avancer que "the
Governer is in office but not in power." C'est un triste
constat dont l'économie mauricienne fera les frais.
Est-que les retombées de la crise internationale sont
encore gérables à Maurice ?
Elle l'est pour le moment, mais je ne hasarderai pas à
faire un pronostic pour la semaine prochaine. Nous ne devons pas
jouer au capitaine du Titanic dans un monde où tout
est interconnecté, interdépendant. Nous devons prendre
des mesures de précaution pour être prêts à
réagir à toutes les possibilités.
Quelles sont les mesures qui devraient être prises ?
Dans cette optique, je pense qu'il est important de surveiller
le déficit de la balance de paiements, dont le taux actuel
m'inquiète, comme je l'ai déjà dit. Pour
rétablir l'équilibre, il faut contrôler la
demande au niveau national et faire baisser la consommation, comme
dans les années soixante-dix.
Vous pensez que nous sommes dans une situation similaire ?
Plus ou moins, sauf dans le cas de la balance des paiements.
Les années soixante-dix ont été marqués
à Maurice par un mot devenu tabou : dévaluation.
Le dollar peut dégringoler, mais il le fera vis-à-vis
de monnaies ayant à peu près la même valeur.
Je crois que le dollar va baisser, mais pas de manière
extraordinaire, d'autant plus qu'il est connu que le dollar s'apprécie
toujours en période d'élections aux Etats-Unis.
Je crois qu'une dépréciation est possible, pas une
dévaluation. A Maurice, si l'euro perd de la valeur, la
roupie va apprécier, mais tout va dépendre de la
position que prendra le gouvernement pour protéger les
secteurs qui doivent l'être.
Résumons les débats, Ramesh Basant Roi : la situation
économique est catastrophique !
Je n'utiliserai pas ce terme. Disons que la situation a l'extérieur
est grave et que nous ne la ressentons pas encore à Maurice.
Mais Maurice ne pourra pas éviter les conséquences
de la crise économique mondiale. Il faut faire attention
et se préparer à affronter des lendemains qui seront
difficiles. Il faut dire la vérité économique
aux Mauriciens.
Quand Week-End vous a interviewé à la
veille de votre mise à la retraite il y a 18 mois, vous
nous aviez dit que vous pensiez faire de la politique. Vous maintenez
cette position ?
J'avoue que j'ai eu cette tentation, mais quand je regarde la
situation politique, je me dis que ce monde n'est pas fait pour
moi. Je préfère continuer à suivre la situation
économique et donner des conseils à ceux qui le
souhaitent. C'est beaucoup plus enrichissant.