i n t e r v i e w WEEK-END --- dimanche 28 septembre 2008



Pravind Jugnauth :

" Le MSM est ouvert à toute proposition d'alliance"

L'invité de la semaine est Pravind Jugnauth, leader du MSM. Dans cette interview réalisée vendredi matin, il revient sur la question des alliances politiques en explicitant ses conditions pour d'éventuelles discussions avec le MMM. Et de souligner qu'il est ouvert à toute autre proposition d'alliance. Il affirme également que le renouvellement du mandat de sir Anerood Jugnauth au poste de président de la République ne fait pas partie d'un accord politique. En fin d'interview cet ancien ministre des Finances livre son analyse de la crise économique.

Comment est-ce que le leader du MSM a accueilli le renouvellement du mandat de sir Anerood Jugnauth à la présidence de la République par Navin Ramgoolam ?

Le MSM est heureux que la contribution de son ancien leader à faire du pays ce qu'il est aujourd'hui a été enfin reconnue par certains…

…plus précisément par Navin Ramgoolam ?

Exactement. Il reconnaît aujourd'hui la compétence et les qualités de sir Anerood Jugnauth, qui rassure les Mauriciens. Le MSM est non seulement heureux mais très fier du renouvellement de ce mandat.

Au niveau politique cette nomination ne risque-t-elle pas de gêner le MSM dans ses futures négociations politiques ?

En tant que leader du MSM cette nomination ne me gêne pas. Nous sommes un parti politique indépendant de sir Anerood Jugnauth et qui n'a rien à faire avec ce qui peut lui arriver. La présidence est une chose, le MSM une autre.

Est-ce que cette nomination ne vous gêne pas en tant que fils d'Anerood Jugnauth qui fait de la politique ?

Cette nomination ne me gêne pas mais je reconnais qu'elle peut donner une perception que tout cela pourrait avoir été arrangé politiquement. Je profite de l'occasion pour dire catégoriquement que cela n'est pas vrai. Le MSM n'a rien à voir avec le renouvellement du mandat de sir Anerood Jugnauth comme président de la République.

Vous ne croyez tout de même pas que Navin Ramgoolam a nommé votre père uniquement parce qu'il vient de découvrir ses qualités ! Est-ce qu'il n'y a pas dans cette nomination une tentative de, comme l'écrivait dimanche dernier une lectrice de Week-End, "passe diberr ek papa avant dimann la main piti la"?

J'ai lu cette question de votre lectrice que vous-même et beaucoup d'autres observateurs ont repris. Je note que depuis quelque temps Navin Ramgoolam a lancé une stratégie politique qui consiste à diriger ses critiques sur le MMM et Paul Bérenger et à moins critiquer le MSM et son leader. Son comportement vis-à-vis de sir Anerood Jugnauth a également changé. Je note cette stratégie et je dis que si Navin Ramgoolam a l'intention à l'avenir de faire un rapprochement avec le MSM la moindre des choses serait qu'il s'adresse directement au leader de ce parti. De la même manière que si demain il y a nécessité de dialogue entre le MSM et le MMM il faudrait que Paul Bérenger et moi nous nous parlions. A ce niveau, des partis politiques ne peuvent pas communiquer à travers des tierces personnes.

Trouvez-vous la stratégie de Navin Ramgoolam intéressante pour le MSM ?

J'ai déjà dit que toutes les options d'alliances sont ouvertes pour le MSM et aujourd'hui elles le sont plus que jamais. Je rappelle que le MSM/MMM a fonctionné comme une équipe exemplaire et solidaire au gouvernement, ce qui n'a pas empêché à Paul Bérenger de faire et de dire ce qu'il a fait après les élections. Je tire les leçons de cette expérience politique et c'est ce qui me fait dire que je garde toutes les options ouvertes. Ce serait une mauvaise stratégie que de bloquer le MSM dans un seul cas de figure. Dans ce contexte je trouve intéressante la stratégie de Navin Ramgoolam.

Où va votre préférence Pravind Jugnauth ? A une alliance MSM/PTR qui ferait de vous un DPM ou une autre avec le MMM qui vous permettrait d'occuper le poste de PM au moins pour deux ans et demi ?

Je n'ai aucune préférence pour le moment, d'autant plus qu'à Maurice tout est possible en politique. Ce que je souhaite à l'avenir pour le MSM ce n'est pas de faire une alliance pour une alliance mais une reposant sur un plan et un programme précis approuvés par les deux futurs partenaires. Nous voulons d'une alliance qui permette au pays de sortir gagnant mais il faut également que nous nous sentons à l'aise avec notre partenaire et qu'une confiance mutuelle règne entre nous. Une alliance faite juste pour remporter une élection ne dure pas, comme le passé l'a déjà démontré. C'est ce qu'a fait Navin Ramgoolam qui a ramassé toutes sortes de "ninporte" pour remporter les élections en 2005…

Faites attention à ce que vous dites Pravind Jugnauth : ces "ninporte-là" pourraient devenir vos partenaires dans une future alliance MSM/PTr !

Je n'ai pas peur de dire que Navin Ramgoolam s'est entouré de gens dont il n'était pas sûr de la sincérité et encore moins des compétences au sein de son gouvernement. Ce qui fait qu'il se retrouve après trois ans au gouvernement avec une équipe qui n'a pas fait grand-chose.

Pendant longtemps vous avez posé comme principale condition à une alliance MMM/MSM le fait que le poste de Premier ministre devait vous revenir pour la durée totale du mandat. Est-ce que cette condition tiendrait toujours si les négociations entre les deux partis étaient relancées ?

La ligne de communication entre le MSM et le MMM a été coupée depuis quelque temps et j'avais décidé d'arrêter de critiquer le MMM. Et je l'ai fait. Je remarque qu'il y a eu une amélioration dans le langage de Paul Bérenger vis-à-vis du MSM et qu'il est en train de dire que l'alliance MSM/MMM est une chose logique, et qu'il est disposé à me rencontrer "at any time" pour en parler. Mais quelques jours avant le 1er-Mai des pressions ont été mises sur le député Shekar Naidu pour le faire démissionner du MSM. Comment peut-on d'une part souhaiter une alliance avec le MSM et de l'autre casser le parti en petits bouts ? C'est pour cette raison que je demande pour une question de principe qu'en préalable à toute discussion avec le MMM Shekar Naidu revienne au MSM.

J'ai interviewé Shekar Naidu au moment de sa démission du MSM, qu'il a attribué à des problèmes internes du parti. Vous venez de me dire que le MMM a fait pression sur Shekar Naidu pour qu'il quitte le MSM et que maintenant vous exigez que le MMM fasse la même chose sur M.Naidu pour qu'il revienne au MSM. Pour qui prenez-vous Shekar Naidu : pour une balle de ping-pong ?

Je fais cette demande sur une question de principe. J'ai déjà rencontré Shekar Naidu et je vais encore le revoir…

Résumons : votre préalable à toute discussion pour une éventuelle alliance orange/mauve est que le MMM pousse Naidu à retourner au MSM ?

C'est un préalable qui repose sur une question de principe. A partir de là nous verrons quel sera le next step des discussions ; qui, de mon point de vue, devra être une réunion entre les deux leaders. Laissons les discussions commencer entre les leaders des deux partis avant de parler de conditions. Je ne veux pas préjuger des conditions à ce stade.

La question était pourtant précise : est-ce que vous maintenez que vous devez être présenté comme futur Premier ministre pour la totalité d'un mandat ?

Après tout ce qui est arrivé entre le MSM et le MMM, tout ce que les uns ont pu dire sur les autres…

… effectivement, vous vous êtes échangés pas mal de compliments : après le temps du grand frère et du petit frère et celui de la symbiose totale…

… je tiens à souligner que j'ai toujours été sincère quand j'ai dit du bien de Paul Bérenger…

Vous étiez également sincère quand vous l'avez traité de serpent ?

Oui. Parce que j'ai été loyal du début à la fin. Quand en 2003 les lobbies ont essayé de faire expulser Paul Bérenger du gouvernement pour qu'il ne devienne pas Premier ministre, je n'ai pas cédé. En 2005 une alliance MSM/PTR était pratiquement faite mais j'ai résisté pour respecter les engagements pris vis-à-vis de Bérenger. Et on sait ce qui s'est passé après les élections. C'est la raison pour laquelle que pour n'importe quelle négociation que le MSM pourra avoir avec le MMM je veillerai à ce que mon parti ne se retrouve pas dans une position vulnérable pour ne pas subir encore une fois des coups comme en 2006. Quant à la question des conditions elle devra d'abord être discutée entre les leaders des deux partis si les discussions reprennent entre le MSM et le MMM.

D'après le dernier sondage de la SOFRES le MSM se retrouve en position d'arbitre pour les prochaines alliances politiques. Quel est le prix politique de cet arbitrage ?

Je profite de cette question pour, une fois de plus, dénoncer le sondage auquel vous faites référence. Je le fais pour plusieurs raisons et vous donne deux exemples simples. Un des membres du bureau politique du MSM a été interrogé lors de l'avant-dernier sondage. Il nous a rapporté avoir été interrogé sur trois questions alors que la liste publiée en comportait dix. Deuxième exemple : dans le dernier sondage à la question sur le Premier ministre préféré des Mauriciens, Navin Ramgoolam obtient 31 %, Paul Bérenger 28 % et moi 8 %. Mais quand j'étudie le tableau de ce résultat je constate que les chiffres attribués à Navin Ramgoolam et à Paul Bérenger sont les mêmes mais que moi j'obtiens 15 %. Expliquez-moi comment j'ai 15 % dans les colonnes en petits chiffreset 8 % dans les résultats en gros titres ? Par conséquent, je ne crois pas dans ce sondage. Pour moi, le vrai sondage sera une élection partielle ou une générale qui permettra de découvrir la vraie force du MSM.

Si jamais une élection partielle avait lieu au n° 8 dans la foulée du jugement du Privy Council attendu en octobre, seriez-vous le candidat du MSM ?

Il n'est pas aussi évident qu'on le disait à l'époque qu'Ashock Jugnauth perde cette affaire. D'autre part il n'est pas, non plus, évident que s'il perdait Navin Ramgoolam organiserait une partielle. Il a la possibilité de renvoyer la partielle jusqu'aux prochaines générales. Mais s'il y a une partielle au n° 8 il est définitif que le MSM y participera ; et je pense que je serai désigné comme candidat car, on le rappelle assez souvent et vous-même d'ailleurs, je ne suis pas membre du Parlement.

Est-ce que je me suis trompé où est-ce que je vous ai entendu dire Ashock sur un ton presque amical en parlant de votre oncle ? Toutes les colères et tensions se sont-elle calmées, voire atténuées ?

Elles se sont atténuées de mon côté et je suis triste pour Ashock. Il a mal réagi et a quitté le parti dans les circonstances que l'on sait. Je suis triste pour Ashock qui se trouve dans une situation navrante. Le temps a passé et je souhaite qu'Ashock retourne à la raison…

… et du même coup au MSM ?

La porte est toujours ouverte pour Ashock, qui n'était pas seulement un membre du parti mais un membre de la famille Jugnauth. J'aurais souhaité que "over and above politics" il y ait une réconciliation familiale.

Changeons de sujet pour connaître vos impressions sur le récent remaniement ministériel.

C'est un exercice raté. Sans faire le bilan de tous les ministres il y a certains qui auraient dû être sanctionnés, comme Jeetah. En plus, on l'a mis à la Santé. Ce qui vu son passage au Commerce et à l'Industrie me fait craindre de gros problèmes pour le pays. Rama Valayden, qui on le sait aujourd'hui intervient dans des affaires, n'aurait pas dû être maintenu au gouvernement. C'est un scandale. Il fallait faire un nettoyage, se débarasser des ministres non performants et les remplacer par des backbenchers plus qualifiés.

Selon vous, pourquoi Navin Ramgoolam a-t-il choisi le colmatage au grand nettoyage ?

Parce que le système limite la marge de manœuvre du Premier ministre à ce niveau et que le communalisme est en train de prendre un essor redoutable. La montée du communalisme ces derniers temps est effrayante et dangereuse. Mais en dépit de cette marge de manœuvre limitée, Navin Ramgoolam aurait pu effectuer un vrai remaniement en faisant preuve de courage.

Pour quelle raison le MSM s'est-il abstenu sur le projet de loi instituant les Vice-Premiers ministres ?

Nous l'avons fait pour deux raisons principales. Premièrement, nous trouvons que le texte de loi est très complexe et ne paraît pas, à première vue, être illégal, mais nous souhaitons obtenir l'avis d'experts de la Constitution avant de prendre position. Deuxièmement, il ne faut pas être hypocrite et ne pas reconnaître que le MSM a déjà utilisé dans le passé ce titre de manière honorifique. Donc nous ne pouvons pas condamner aujourd'hui ce que nous avons déjà pratiqué dans le passé, du temps du MSM.

Vous avez dit tout à l'heure que dans le cadre de sa nouvelle stratégie Navin Ramgoolam vous critique moins. Je pourrais vous rétorquer que vous aussi vous le critiquez moins pour plus vous concentrer sur Rama Sithanen.

Je ne suis pas d'accord avec cette affirmation. Je critique beaucoup Sithanen parce qu'il est responsable de la situation économique dans laquelle nous nous trouvons. Mais je critique aussi Navin Ramgoolam"pars ki li pe soutir li".

Comment interprétez-vous le fait que le ministre des Finances donne l'impression que l'île Maurice sera épargnée par la crise alors que le monde entier est, pour reprendre une expression créole, "anba la haut"?

Non seulement je ne comprends pas cette attitude mais elle me choque profondément. C'est carrément de l'irresponsabilité alors que les Etats-Unis sont en crise, comme l'Europe, et que le président Sarkozy remet en cause le système capitaliste. En ce faisant il rejoint un peu la position économique du MSM qui préconise que le capitalisme doit être tempéré par l'Etat à travers des institutions agissant comme des chiens de garde. Nous sommes pour une politique pragmatique avec un système capitaliste qui va apporter l'investissement, créer la motivation et l'emploi mais sans la laisser, comme disent les libéraux, au seul bon vouloir du marché. Nous sommes pour l'intervention de l'Etat jusqu'à un certain degré, pas pour une intervention totale dans l'autre extrême.

Je suis choqué qu'alors même que tout cela se produit, le ministre des Finances déclare que l'économie mauricienne est au vert. C'est faux ! C'est de la "cheap politics" et de l'irresponsabilité pour essayer de rassurer les Mauriciens en leur cachant la gravité de la situation. Nous sommes dans une situation sans précédent où le ministre des Finances vient dire qu'il n'est pas inquiet du taux d'inflation alors que le gouverneur de la Banque de Maurice vient affirmer le contraire ; le board des gouverneurs de la banque a, pour sa part, une troisième position. Comment Maurice peut-elle faire face aux problèmes quand il existe autant de divergences entre les responsables de l'économie ?

Vishnu Lutchmeenaraidoo a brossé dans la dernière édition de "Week-End" un tableau de l'avenir économique que certains ont qualifié d'apocalyptique. Partagez-vous ce point de vue ?

Je dis que nous sommes très préoccupés par la situation d'autant plus que beaucoup d'indicateurs de l'économie locale sont déjà dans le rouge. J'aimerais souligner que Rama Sithanen est en train de gonfler le budget avec les prêts qu'il a contractés. Quand il faudra rembourser ces emprunts Rama Sithanen ne sera plus au gouvernement et viendra accuser le prochain ministre des Finances de mauvaise gestion, en oubliant qu'il aura créé une situation économique malsaine. Je ne le souhaite pas mais le secteur touristique peut avoir des difficultés, comme celui des services financiers et du textile. En ce qui concerne les investissements comment peut-on croire que les investisseurs en difficulté chez eux vont apporter leur argent à l'étranger et donc à Maurice ?

Si vous étiez responsable des Finances quelle est la décision que vous auriez prise pour faire face à la crise économique qui se prépare ?

La première chose qu'il aurait fallu faire est de mettre sur pied un comité élargi gouvernement/secteur privé et partenaires économiques avec l'apport d'experts internationaux…

Ceux du FMI et de la Banque mondiale ?

Eux aussi parmi d'autres mais sans se faire dicter par eux. Nous devons bénéficier d'expertises pour mesurer l'impact que la crise pourrait avoir sur l'économie mauricienne et envisager les mesures à prendre pour absorber le choc.

Avez-vous confiance dans l'avenir en termes économiques ?

Je suis très confiant dans l'avenir en dépit des orages annoncés. Au niveau local nous avons une population qui peut s'adapter aux situations et faire face aux défis si on lui propose une vision du développement et de progrès à laquelle elle peut adhérer. Cela a été fait dans le passé. Ce ne sera pas facile mais c'est possible. On l'a fait récemment avec les décisions sur le sucre. Au niveau mondial nous devons avoir des alliances stratégiques pour nous permettre d'avancer et de remettre en question le système et apporter les améliorations indispensables dans le cadre d'un "new deal" économique et écologique.

Avec la dernière question je vous ramène à Maurice et à la politique politicienne. Si vous recevez demain matin une invitation de Navin Ramgoolam et une autre de Paul Bérenger pour "cause causer" alliance à laquelle des deux propositions répondrez-vous en premier ?

J'ai toujours dit que je souhaitais pouvoir faire quelque chose avec le MMM et je n'ai pas changé d'avis. Mais, comme je l'ai déjà dit à plusieurs reprises, le MSM garde toutes ses options d'alliances ouvertes et toutes les propositions seront étudiées.



i n t e r v i e w WEEK-END --- dimanche 28 septembre 2008