L'invité de la semaine est Pravind Jugnauth, leader
du MSM. Dans cette interview réalisée vendredi matin,
il revient sur la question des alliances politiques en explicitant
ses conditions pour d'éventuelles discussions avec le MMM.
Et de souligner qu'il est ouvert à toute autre proposition
d'alliance. Il affirme également que le renouvellement
du mandat de sir Anerood Jugnauth au poste de président
de la République ne fait pas partie d'un accord politique.
En fin d'interview cet ancien ministre des Finances livre son
analyse de la crise économique.
Comment est-ce que le leader du MSM a accueilli le renouvellement
du mandat de sir Anerood Jugnauth à la présidence
de la République par Navin Ramgoolam ?
Le MSM est heureux que la contribution de son ancien leader à
faire du pays ce qu'il est aujourd'hui a été enfin
reconnue par certains
plus précisément par Navin Ramgoolam ?
Exactement. Il reconnaît aujourd'hui la compétence
et les qualités de sir Anerood Jugnauth, qui rassure les
Mauriciens. Le MSM est non seulement heureux mais très
fier du renouvellement de ce mandat.
Au niveau politique cette nomination ne risque-t-elle pas de
gêner le MSM dans ses futures négociations politiques
?
En tant que leader du MSM cette nomination ne me gêne pas.
Nous sommes un parti politique indépendant de sir Anerood
Jugnauth et qui n'a rien à faire avec ce qui peut lui arriver.
La présidence est une chose, le MSM une autre.
Est-ce que cette nomination ne vous gêne pas en tant
que fils d'Anerood Jugnauth qui fait de la politique ?
Cette nomination ne me gêne pas mais je reconnais qu'elle
peut donner une perception que tout cela pourrait avoir été
arrangé politiquement. Je profite de l'occasion pour dire
catégoriquement que cela n'est pas vrai. Le MSM n'a rien
à voir avec le renouvellement du mandat de sir Anerood
Jugnauth comme président de la République.
Vous ne croyez tout de même pas que Navin Ramgoolam a
nommé votre père uniquement parce qu'il vient de
découvrir ses qualités ! Est-ce qu'il n'y a pas
dans cette nomination une tentative de, comme l'écrivait
dimanche dernier une lectrice de Week-End, "passe diberr
ek papa avant dimann la main piti la"?
J'ai lu cette question de votre lectrice que vous-même et
beaucoup d'autres observateurs ont repris. Je note que depuis
quelque temps Navin Ramgoolam a lancé une stratégie
politique qui consiste à diriger ses critiques sur le MMM
et Paul Bérenger et à moins critiquer le MSM et
son leader. Son comportement vis-à-vis de sir Anerood Jugnauth
a également changé. Je note cette stratégie
et je dis que si Navin Ramgoolam a l'intention à l'avenir
de faire un rapprochement avec le MSM la moindre des choses serait
qu'il s'adresse directement au leader de ce parti. De la même
manière que si demain il y a nécessité de
dialogue entre le MSM et le MMM il faudrait que Paul Bérenger
et moi nous nous parlions. A ce niveau, des partis politiques
ne peuvent pas communiquer à travers des tierces personnes.
Trouvez-vous la stratégie de Navin Ramgoolam intéressante
pour le MSM ?
J'ai déjà dit que toutes les options d'alliances
sont ouvertes pour le MSM et aujourd'hui elles le sont plus que
jamais. Je rappelle que le MSM/MMM a fonctionné comme une
équipe exemplaire et solidaire au gouvernement, ce qui
n'a pas empêché à Paul Bérenger de
faire et de dire ce qu'il a fait après les élections.
Je tire les leçons de cette expérience politique
et c'est ce qui me fait dire que je garde toutes les options ouvertes.
Ce serait une mauvaise stratégie que de bloquer le MSM
dans un seul cas de figure. Dans ce contexte je trouve intéressante
la stratégie de Navin Ramgoolam.
Où va votre préférence Pravind Jugnauth
? A une alliance MSM/PTR qui ferait de vous un DPM ou une autre
avec le MMM qui vous permettrait d'occuper le poste de PM au moins
pour deux ans et demi ?
Je n'ai aucune préférence pour le moment, d'autant
plus qu'à Maurice tout est possible en politique. Ce que
je souhaite à l'avenir pour le MSM ce n'est pas de faire
une alliance pour une alliance mais une reposant sur un plan et
un programme précis approuvés par les deux futurs
partenaires. Nous voulons d'une alliance qui permette au pays
de sortir gagnant mais il faut également que nous nous
sentons à l'aise avec notre partenaire et qu'une confiance
mutuelle règne entre nous. Une alliance faite juste pour
remporter une élection ne dure pas, comme le passé
l'a déjà démontré. C'est ce qu'a fait
Navin Ramgoolam qui a ramassé toutes sortes de "ninporte"
pour remporter les élections en 2005
Faites attention à ce que vous dites Pravind Jugnauth
: ces "ninporte-là" pourraient devenir vos partenaires
dans une future alliance MSM/PTr !
Je n'ai pas peur de dire que Navin Ramgoolam s'est entouré
de gens dont il n'était pas sûr de la sincérité
et encore moins des compétences au sein de son gouvernement.
Ce qui fait qu'il se retrouve après trois ans au gouvernement
avec une équipe qui n'a pas fait grand-chose.
Pendant longtemps vous avez posé comme principale condition
à une alliance MMM/MSM le fait que le poste de Premier
ministre devait vous revenir pour la durée totale du mandat.
Est-ce que cette condition tiendrait toujours si les négociations
entre les deux partis étaient relancées ?
La ligne de communication entre le MSM et le MMM a été
coupée depuis quelque temps et j'avais décidé
d'arrêter de critiquer le MMM. Et je l'ai fait. Je remarque
qu'il y a eu une amélioration dans le langage de Paul Bérenger
vis-à-vis du MSM et qu'il est en train de dire que l'alliance
MSM/MMM est une chose logique, et qu'il est disposé à
me rencontrer "at any time" pour en parler. Mais
quelques jours avant le 1er-Mai des pressions ont été
mises sur le député Shekar Naidu pour le faire démissionner
du MSM. Comment peut-on d'une part souhaiter une alliance avec
le MSM et de l'autre casser le parti en petits bouts ? C'est pour
cette raison que je demande pour une question de principe qu'en
préalable à toute discussion avec le MMM Shekar
Naidu revienne au MSM.
J'ai interviewé Shekar Naidu au moment de sa démission
du MSM, qu'il a attribué à des problèmes
internes du parti. Vous venez de me dire que le MMM a fait pression
sur Shekar Naidu pour qu'il quitte le MSM et que maintenant vous
exigez que le MMM fasse la même chose sur M.Naidu pour qu'il
revienne au MSM. Pour qui prenez-vous Shekar Naidu : pour une
balle de ping-pong ?
Je fais cette demande sur une question de principe. J'ai déjà
rencontré Shekar Naidu et je vais encore le revoir
Résumons : votre préalable à toute discussion
pour une éventuelle alliance orange/mauve est que le MMM
pousse Naidu à retourner au MSM ?
C'est un préalable qui repose sur une question de principe.
A partir de là nous verrons quel sera le next step
des discussions ; qui, de mon point de vue, devra être une
réunion entre les deux leaders. Laissons les discussions
commencer entre les leaders des deux partis avant de parler de
conditions. Je ne veux pas préjuger des conditions à
ce stade.
La question était pourtant précise : est-ce que
vous maintenez que vous devez être présenté
comme futur Premier ministre pour la totalité d'un mandat
?
Après tout ce qui est arrivé entre le MSM et le
MMM, tout ce que les uns ont pu dire sur les autres
effectivement, vous vous êtes échangés
pas mal de compliments : après le temps du grand frère
et du petit frère et celui de la symbiose totale
je tiens à souligner que j'ai toujours été
sincère quand j'ai dit du bien de Paul Bérenger
Vous étiez également sincère quand vous
l'avez traité de serpent ?
Oui. Parce que j'ai été loyal du début à
la fin. Quand en 2003 les lobbies ont essayé de faire expulser
Paul Bérenger du gouvernement pour qu'il ne devienne pas
Premier ministre, je n'ai pas cédé. En 2005 une
alliance MSM/PTR était pratiquement faite mais j'ai résisté
pour respecter les engagements pris vis-à-vis de Bérenger.
Et on sait ce qui s'est passé après les élections.
C'est la raison pour laquelle que pour n'importe quelle négociation
que le MSM pourra avoir avec le MMM je veillerai à ce que
mon parti ne se retrouve pas dans une position vulnérable
pour ne pas subir encore une fois des coups comme en 2006. Quant
à la question des conditions elle devra d'abord être
discutée entre les leaders des deux partis si les discussions
reprennent entre le MSM et le MMM.
D'après le dernier sondage de la SOFRES le MSM se retrouve
en position d'arbitre pour les prochaines alliances politiques.
Quel est le prix politique de cet arbitrage ?
Je profite de cette question pour, une fois de plus, dénoncer
le sondage auquel vous faites référence. Je le fais
pour plusieurs raisons et vous donne deux exemples simples. Un
des membres du bureau politique du MSM a été interrogé
lors de l'avant-dernier sondage. Il nous a rapporté avoir
été interrogé sur trois questions alors que
la liste publiée en comportait dix. Deuxième exemple
: dans le dernier sondage à la question sur le Premier
ministre préféré des Mauriciens, Navin Ramgoolam
obtient 31 %, Paul Bérenger 28 % et moi 8 %. Mais quand
j'étudie le tableau de ce résultat je constate que
les chiffres attribués à Navin Ramgoolam et à
Paul Bérenger sont les mêmes mais que moi j'obtiens
15 %. Expliquez-moi comment j'ai 15 % dans les colonnes en petits
chiffreset 8 % dans les résultats en gros titres ? Par
conséquent, je ne crois pas dans ce sondage. Pour moi,
le vrai sondage sera une élection partielle ou une générale
qui permettra de découvrir la vraie force du MSM.
Si jamais une élection partielle avait lieu au n°
8 dans la foulée du jugement du Privy Council attendu en
octobre, seriez-vous le candidat du MSM ?
Il n'est pas aussi évident qu'on le disait à l'époque
qu'Ashock Jugnauth perde cette affaire. D'autre part il n'est
pas, non plus, évident que s'il perdait Navin Ramgoolam
organiserait une partielle. Il a la possibilité de renvoyer
la partielle jusqu'aux prochaines générales. Mais
s'il y a une partielle au n° 8 il est définitif que
le MSM y participera ; et je pense que je serai désigné
comme candidat car, on le rappelle assez souvent et vous-même
d'ailleurs, je ne suis pas membre du Parlement.
Est-ce que je me suis trompé où est-ce que je
vous ai entendu dire Ashock sur un ton presque amical en parlant
de votre oncle ? Toutes les colères et tensions se sont-elle
calmées, voire atténuées ?
Elles se sont atténuées de mon côté
et je suis triste pour Ashock. Il a mal réagi et a quitté
le parti dans les circonstances que l'on sait. Je suis triste
pour Ashock qui se trouve dans une situation navrante. Le temps
a passé et je souhaite qu'Ashock retourne à la raison
et du même coup au MSM ?
La porte est toujours ouverte pour Ashock, qui n'était
pas seulement un membre du parti mais un membre de la famille
Jugnauth. J'aurais souhaité que "over and above politics"
il y ait une réconciliation familiale.
Changeons de sujet pour connaître vos impressions sur
le récent remaniement ministériel.
C'est un exercice raté. Sans faire le bilan de tous les
ministres il y a certains qui auraient dû être sanctionnés,
comme Jeetah. En plus, on l'a mis à la Santé.
Ce qui vu son passage au Commerce et à l'Industrie me
fait craindre de gros problèmes pour le pays. Rama Valayden,
qui on le sait aujourd'hui intervient dans des affaires, n'aurait
pas dû être maintenu au gouvernement. C'est un
scandale. Il fallait faire un nettoyage, se débarasser
des ministres non performants et les remplacer par des backbenchers
plus qualifiés.
Selon vous, pourquoi Navin Ramgoolam a-t-il choisi le colmatage
au grand nettoyage ?
Parce que le système limite la marge de manuvre du
Premier ministre à ce niveau et que le communalisme est
en train de prendre un essor redoutable. La montée du communalisme
ces derniers temps est effrayante et dangereuse. Mais en dépit
de cette marge de manuvre limitée, Navin Ramgoolam
aurait pu effectuer un vrai remaniement en faisant preuve de courage.
Pour quelle raison le MSM s'est-il abstenu sur le projet de
loi instituant les Vice-Premiers ministres ?
Nous l'avons fait pour deux raisons principales. Premièrement,
nous trouvons que le texte de loi est très complexe et
ne paraît pas, à première vue, être
illégal, mais nous souhaitons obtenir l'avis d'experts
de la Constitution avant de prendre position. Deuxièmement,
il ne faut pas être hypocrite et ne pas reconnaître
que le MSM a déjà utilisé dans le passé
ce titre de manière honorifique. Donc nous ne pouvons pas
condamner aujourd'hui ce que nous avons déjà pratiqué
dans le passé, du temps du MSM.
Vous avez dit tout à l'heure que dans le cadre de sa
nouvelle stratégie Navin Ramgoolam vous critique moins.
Je pourrais vous rétorquer que vous aussi vous le critiquez
moins pour plus vous concentrer sur Rama Sithanen.
Je ne suis pas d'accord avec cette affirmation. Je critique beaucoup
Sithanen parce qu'il est responsable de la situation économique
dans laquelle nous nous trouvons. Mais je critique aussi Navin
Ramgoolam"pars ki li pe soutir li".
Comment interprétez-vous le fait que le ministre des
Finances donne l'impression que l'île Maurice sera épargnée
par la crise alors que le monde entier est, pour reprendre une
expression créole, "anba la haut"?
Non seulement je ne comprends pas cette attitude mais elle me
choque profondément. C'est carrément de l'irresponsabilité
alors que les Etats-Unis sont en crise, comme l'Europe, et que
le président Sarkozy remet en cause le système capitaliste.
En ce faisant il rejoint un peu la position économique
du MSM qui préconise que le capitalisme doit être
tempéré par l'Etat à travers des institutions
agissant comme des chiens de garde. Nous sommes pour une politique
pragmatique avec un système capitaliste qui va apporter
l'investissement, créer la motivation et l'emploi mais
sans la laisser, comme disent les libéraux, au seul bon
vouloir du marché. Nous sommes pour l'intervention de l'Etat
jusqu'à un certain degré, pas pour une intervention
totale dans l'autre extrême.
Je suis choqué qu'alors même que tout cela se produit,
le ministre des Finances déclare que l'économie
mauricienne est au vert. C'est faux ! C'est de la "cheap
politics" et de l'irresponsabilité pour essayer
de rassurer les Mauriciens en leur cachant la gravité de
la situation. Nous sommes dans une situation sans précédent
où le ministre des Finances vient dire qu'il n'est pas
inquiet du taux d'inflation alors que le gouverneur de la Banque
de Maurice vient affirmer le contraire ; le board des gouverneurs
de la banque a, pour sa part, une troisième position. Comment
Maurice peut-elle faire face aux problèmes quand il existe
autant de divergences entre les responsables de l'économie
?
Vishnu Lutchmeenaraidoo a brossé dans la dernière
édition de "Week-End" un tableau de l'avenir
économique que certains ont qualifié d'apocalyptique.
Partagez-vous ce point de vue ?
Je dis que nous sommes très préoccupés par
la situation d'autant plus que beaucoup d'indicateurs de l'économie
locale sont déjà dans le rouge. J'aimerais souligner
que Rama Sithanen est en train de gonfler le budget avec les prêts
qu'il a contractés. Quand il faudra rembourser ces emprunts
Rama Sithanen ne sera plus au gouvernement et viendra accuser
le prochain ministre des Finances de mauvaise gestion, en oubliant
qu'il aura créé une situation économique
malsaine. Je ne le souhaite pas mais le secteur touristique peut
avoir des difficultés, comme celui des services financiers
et du textile. En ce qui concerne les investissements comment
peut-on croire que les investisseurs en difficulté chez
eux vont apporter leur argent à l'étranger et donc
à Maurice ?
Si vous étiez responsable des Finances quelle est la
décision que vous auriez prise pour faire face à
la crise économique qui se prépare ?
La première chose qu'il aurait fallu faire est de mettre
sur pied un comité élargi gouvernement/secteur privé
et partenaires économiques avec l'apport d'experts internationaux
Ceux du FMI et de la Banque mondiale ?
Eux aussi parmi d'autres mais sans se faire dicter par eux. Nous
devons bénéficier d'expertises pour mesurer l'impact
que la crise pourrait avoir sur l'économie mauricienne
et envisager les mesures à prendre pour absorber le choc.
Avez-vous confiance dans l'avenir en termes économiques
?
Je suis très confiant dans l'avenir en dépit des
orages annoncés. Au niveau local nous avons une population
qui peut s'adapter aux situations et faire face aux défis
si on lui propose une vision du développement et de progrès
à laquelle elle peut adhérer. Cela a été
fait dans le passé. Ce ne sera pas facile mais c'est possible.
On l'a fait récemment avec les décisions sur le
sucre. Au niveau mondial nous devons avoir des alliances stratégiques
pour nous permettre d'avancer et de remettre en question le système
et apporter les améliorations indispensables dans le cadre
d'un "new deal" économique et écologique.
Avec la dernière question je vous ramène à
Maurice et à la politique politicienne. Si vous recevez
demain matin une invitation de Navin Ramgoolam et une autre de
Paul Bérenger pour "cause causer" alliance à
laquelle des deux propositions répondrez-vous en premier
?
J'ai toujours dit que je souhaitais pouvoir faire quelque chose
avec le MMM et je n'ai pas changé d'avis. Mais, comme je
l'ai déjà dit à plusieurs reprises, le MSM
garde toutes ses options d'alliances ouvertes et toutes les propositions
seront étudiées.