"Magistrats et juges croquent dans le fruit d'un arbre
empoisonné", affirme-t-il en démontant
des enquêtes policières mal menées qui peuvent
influencer le DPP
En administrant la justice, les juges et les magistrats mauriciens
peuvent-ils, et doivent-ils, faire entièrement confiance
aux enquêtes policières ? Selon le magistrat Preetviraj
Fekna, actuellement vice-Président de la Cour industrielle
- après avoir fait le tour des tribunaux du pays -, le
système de justice à Maurice étant aussi
très dépendant d'enquêtes policières
souvent mal enclenchées, il peut y avoir entorses aux droits
humains."Une enquête biaisée peut affecter une
décision du Directeur des poursuites publiques (le DPP)
et l'amener à poursuivre un citoyen. Et comme, subséquemment,
les magistrats et les juges sont, eux, tenus à ne se prononcer
que sur la base des informations à charge recueillies par
la police mises en leur présence, sans que les enquêteurs
aient fait l'effort de vérifier la version de l'accusé,
le danger d'erreurs judiciaires nous guettent", soutient
courageusement le magistrat. Le magistrat Fekna appelle à
une formation plus poussée des enquêteurs et le recours
à l'arsenal scientifique avancée "afin de
s'assurer que la justice triomphe et que chacun puisse rentrer
chez lui et dormir sur ses deux oreilles". En passant,
il égratigne certains officiers de police "très
médiatisés nonobstant leurs méthodes d'enquête
contestables".
Le magistrat a fait part de ses appréhensions - et de son
expérience personnelle - dans une réflexion intitulée
Fruit of a poisoned tree or the effect of an unfair enquiry on
a fair trial (Le fruit d'un arbre empoisonné ou les effets
d'une enquête injuste sur un procès équitable)
dans le cadre d'un séminaire organisé, en juin
dernier, conjointement avec le Programme des Nations Unies pour
le Développement (PNUD) à l'hôtel Maritim
Balaclava sous le thème des "Droits de l'Homme et
procès équitables". Ce séminaire avait
réuni magistrats et juges de l'Afrique australe.
Selon le magistrat Fekna, la section 10 de la Constitution de
la République de Maurice, qui garantit le respect des droits
de l'homme dans notre pays, s'assure que toute personne accusée
ait droit à un procès équitable dans un délai
raisonnable. Mais, pour lui, c'est clair que dans le mode de fonctionnement
de procès public (open court room), présidé
par un membre du judiciaire, ce qui est visible et qui apparaît
dans les yeux de l'opinion publique comme un fruit mûr n'est
que le sommet de l'iceberg. 99 % des faits ne sont pas connus.
Avant qu'un procès ait lieu en cour, il y a un long processus
impliquant l'arrestation de l'accusé, la compilation des
documents et des preuves, les dépositions enregistrées
de l'accusé et des témoins et la préparation
du dossier qui a été adressé au Directeur
des poursuites publiques pour avis légal et l'enregistrement
de l'accusation. C'est à ce moment-là seulement
que la Cour de justice est saisie de l'affaire avec pour devoir
de veiller à ce que l'accusé ait un procès
équitable. Selon le magistrat Fekna, "le judiciaire
doit alors croquer dans un fruit qui lui a été présenté.
Magistrats et juges se retrouvent ainsi duty bound de croquer
dans ce fruit, mais, des questions se posent : Y a-t-il des virus
dans ce fruit dont magistrats et juges ignorent la présence
? Et, quelles sont les solutions pratiques pour, qu'en tant que
membres du judiciaire, ils se vaccinent contre de tels virus ?"
Le magistrat Fekna affirme que, comme beaucoup de ses collègues,
malgré de lumineux travaux de référence en
la matière, de par son expérience personnelle, il
reste encore à s'interroger sur les effets d'une enquête
policière mal faite sur un procès équitable
et prendre en considération au moins quatre aspects :
(i) Les méthodes d'enquête utilisées par les
autorités.
(ii) Les droits d'accès de l'accusé à des
conseils d'un homme de loi.
(iii) Le parti pris d'une enquête par rapport à une
approche équilibrée.
(iv) Le problème de renvoi d'audition avant et durant le
procès.
Les méthodes d'enquêtes courantes
Selon le magistrat Fekna, dès qu'une plainte est formulée
ou un crime est détecté, la Police, et, de manière
récente, les officiers de la Commission indépendante
contre la corruption (l'ICAC) ou des officiers de divers ministères
déclenchent une enquête. La méthode d'enquête
principale consiste alors à réunir les documents
et les preuves, à interviewer les parties accusées,
les témoins et à enregistrer des dépositions.
Or, c'est à ce stade initial de l'enquête que les
premières difficultés surgissent. Il y a, d'un côté,
les accusés et de l'autre, les officiers enquêteurs.
Des fois, des accusés confessent volontairement avoir commis
le délit reproché (c'est une exception qui ne fait
pas la règle, selon M. Fekna). Il y a une opposition psychologique
qui s'installe entre les deux camps. Mais, comment fait un officier-enquêteur
lorsqu'il est confronté à un accusé qui ne
coopère pas et qui est même hostile? A partir de
nombreux cas mis devant leurs juridictions et de cas de voir-
dires, les magistrats, selon M. Fekna, sont arrivés à
la conclusion que quelques officiers-enquêteurs exercent
des pressions sur les accusés sous des formes variées
dont les plus communes sont :
(i) L'intimidation et la menace verbale.
(ii) De longues interrogatoires sans arrêt et sans offre
de rafraîchissements à l'accusé.
(iii) Des offres d'avantages sous forme de chantage, dont la promesse
d'être relâché sous caution s'il y a confession
ou que d'autres membres de la famille de l'accusé seront
arrêtés s'il y a refus de confession.
(iv) En dernier recours, maltraitance et violence physique.
Pour le magistrat Fekna, même si ces méthodes sont
contestables, certains les approuvent, qu'importent les moyens
utilisés, lorsque l'accusé va craquer et va confesser
le crime. Sous cet aspect, le magistrat ne manque pas d'épingler
"certains officiers de Police très médiatisés
qui, nonobstant leurs méthodes contestables étaient
très populaires aux yeux de l'opinion parce qu'ils étaient
perçus comme ceux qui avaient apportés des résultats
en élucidant des crimes majeurs".
Selon le magistrat, à Maurice, le judiciaire à la
discrétion d'admettre des témoignages obtenus de
manière illégale sur la base que "the probative
value of the evidence" est plus conséquente que l'effet
préjudiciable que ces témoignages peuvent avoir.
Par expérience, on peut affirmer que cette discrétion
est de nos jours de moins en moins utilisée, mais la possibilité
d'y recourir existe toujours. Et que a) trop souvent, les enquêteurs
d'expérience arrivent à convaincre la Cour qu'ils
ont suivi les procédures. Les enquêteurs jouent alors
sur leur crédibilité en tant qu'officiers de police
à l'opposé d'une personne qui, elle, est accusée
d'avoir enfreint la loi et d'avoir commis un crime et b) très
souvent, les accusés sont, eux, de piètres témoins
qui, dépassés et ignorants des procédures,
ne parviennent pas à convaincre la Cour par leur version
des faits quand même cette version est authentique.
Le résultat finale de cette situation est que les témoignages
enregistrés en Cour peuvent être teintés de
la même manière que l'est le fruit d'un arbre empoisonné.
Mais le problème demeure que, lorsqu'il écrit son
jugement, le magistrat ou le juge est malheureusement tenu à
ne se conformer qu'aux faits qui sont produits en Cour...
Solutions pour des enquêtes vraiment efficientes
Le juge Fekna soutient que ses observations ne devraient pas être
prises pour une plénutième condamnation de la Police
et des autorités qui font du bon travail avec des moyens
limités. Mais, force lui est de constater qu'il faut encore
réfléchir aux bienfaits de la formation. Souvent,
les enquêteurs n'ont pour seul parcours que celui d'avoir
intégrés la force policière après
la forme V ou le HSC, d'avoir atteint le grade de sergent ou de
chef inspecteur et d'avoir acquis, chemin faisant, quelque expériences
pratiques pour commencer à mener des enquêtes. Toutefois,
de nos jours, pour qu'une enquête soit efficiente il faut:
- une compréhension, même basique, de la psychologie
humaine
- des techniques de questionnements proches d'une bataille des
esprits à la fin desquelles l'examinateur doit relever
des manquements afin d'extirper de l'accusé ce qui est,
probablement, la vérité.
- l'emploi d'experts dans des domaines qui exigent des connaissances
techniques, par exemple, dans des fraudes d'une nature hautement
technique.
- le recours aux "Profilers" qui aident à brosser
l'image psychologique et émotionnelle d'un accusé
afin que l'enquêteur puisse mieux cerner son personnage.
Le magistrat Fekna soutient que "as crimes become more complicated
and the exigencies of our modern society geared towards the respect
of human rights grow higher, it us about time that the authorities
in charge of enquiries adapt, adjust and invest into reaching
higher levels of professionalism in preparing the fruit which
will ultimately be presented to the judiciary".
Selon le magistrat Fekna, il existe un "abîme entre
les présentes méthodes d'enquête pratiquées
à Maurice et l'énorme avancée scientifique
enregistrée dans d'autres pays dans la détection
des crimes. Les méthodes d'enquête à Maurice
sont demeurées celles qu'utilisaient Scotland Yard il y
a un siècle alors que des documentaires télévisés
démontrent qu'aujourd'hui la science élucident des
crimes qui ont été longtemps classés dans
les tiroirs. Sans vouloir être injuste envers les institutions
mauriciennes, je crois pouvoir affirmer au nom de mes collègues
magistrats que nous nous sentons frustrés lorsque nous
nous retrouvons devant des rapports médicaux-légaux
sous formes de morceaux de linges sales qui ne sont d'aucune pertinence.
Lorsqu'il y a implications des droits humains, on ne peut pas
lésiner sur les sous, il faut faire un effort supplémentaire.
Les droits humains ne peuvent pas être ramenés à
une question pécuniaire. Quand, hier, il fallait libérer
les esclaves, on avait dit que cette libération entraînerait
la ruine des marchands et des propriétaires fonciers. Le
moment venu, ces objections furent balayées parce qu'il
s'agissait, avant tout, de respecter un droit humain fondamental
: le droit d'être libre. Je ne suis pas en train de dire
que plus d'efforts donneraient à l'île Maurice un
système de justice irréprochable, mais l'effort
que je crois nécessaire dans l'amélioration de la
détection des crimes afin que justice soit véritablement
rendue nous permettrait certainement de nous rapprocher de notre
rêve d'avoir un système de justice criminelle qui
fonctionnerait dans les paramètres des droits humains".
"Des enquêteurs mènent des accusés
en bateau "
Le droit d'un accusé d'être assisté d'un conseil
légal de son choix est enraciné dans la section
10 de la Constitution de Maurice. Mais, selon le magistrat Fekna,
dans de nombreux cas, des parties accusées ne recourent
pas à l'assistance légale au stage de l'enquête
policière pour la simple raison qu'elles n'en n'ont pas
les moyens. Mais, comme c'est le résultat final et non
pas l'argent qui compte, on ne peut nier qu'une partie accusée
se trouve toujours dans une situation de désavantage dès
le stade de l'enquête. Le magistrat révèle
que depuis que certains jugements ont fait des remarques à
ce sujet, certains enquêteurs de la Police se présentent
en amis auprès des accusés en leur donnant l'impression
de faire de leur mieux pour les tirer d'affaire. L'accusé
tombe dans le panneau rassuré, qu'il est qu'il n'écopera
que d'une sanction minimum sans se douter que la Police est en
train d'exploiter sa naïveté pour constituer un dossier
solide contre lui. Ce n'est que lorsque son procès sera
logé devant la cour que l'accusé se rendra compte
qu'il a été mené en bateau (taken for a ride)
et c'est trop tard pour retenir les services d'un avocat mêmes
des plus chevronnés.
Le magistrat Fekna va encore plus loin en questionnant la fiabilité
de l'assistance légale accordée d'office à
des suspects dès le stage de l'enquête. Assumons
que des suspects se voient offrir la possibilité d'être
assistés légalement. Qui désignera les avocats
commis d'office, la Police elle-même ou un magistrat ?
L'auteur de Fruit of a poisoned tree reconnaît que cette
interrogation peut, effectivement, tuer dans l'uf toute
idée même d'accorder une assistance légale
à des suspects au niveau des enquêtes. Toutefois,
selon lui, il faut :
(i) en tenant compte du nombre plutôt restreint de postes
de police dans le pays, envisager que trois ou quatre officiers
de formations légales soient attachés à chaque
poste pour conseiller les suspects conformément à
leurs droits d'être assistés et ce dans des cas de
délits majeurs. Ces personnes ne doivent pas nécessairement
être des avocats plaideurs, mais devraient détenir
un degré en Droit et une expérience pratique de
la loi criminelle. Ils ne devraient pas être recrutés
par la police afin de ne pas être redevables envers elle,
mais soit par l'Attorney General's Office ou le bureau du Commissaire
des Droits de l'Homme. Leurs rôles se limiteraient à
prodiguer aux suspects des conseils élémentaires
et la partie accusée devra ensuite recourir au système
d'assistance légale classique.
Selon le magistrat Fekna, à l'instar des Labour Officers
engagés par le ministère du Travail pour assister
et veiller au respect des droits des employés licenciés,
si on veut vraiment que les droits humains des suspects soient
garantis, on peut aussi employer des personnes avec des compétences
légales dans les postes de police afin que l'ignorance
de la loi et le manque de moyens de quelqu'un à se défendre
ne deviennent pas une excuse pour qu'une enquête soit menée
de manière à lui causer préjudice.
Parti pris opposé à une approche équilibrée
Le parti pris de certains enquêteurs par rapport à
une approche plus équilibrée afin de faire éclater
la vérité inquiète également le magistrat
Fekna. Selon lui, des débats tels la violence ou le déni
de droits sont évidents et attirent l'attention. Mais,
il y a également d'autres actions plus subtiles qui sont
utilisées pour affecter sérieusement, sinon de manière
irréversible, les droits fondamentaux. Certes, très
souvent, des suspects racontent leurs propres versions pour éviter
d'être poursuivis, mais parfois ce qu'ils racontent ont
quelque substance.
Le magistrat cite quelques cas dans lesquels il a personnellement
tranché :
(i) Une personne est accusée de détournement de
fonds par son employeur. Elle affirme à la police que c'est
une fausse accusation portée contre lui parce qu'elle poursuit
actuellement son employeur devant la Cour industrielle pour licenciement
injustifié.
(ii) Une personne est accusée de viol. Elle explique qu'elle
sort avec la plaignante et que le fait est connu de tout son village.
Pour certaines raisons, elle a refusé d'épouser
la fille et l'accusation se résume en une vengeance
(iii) Une personne est accusée d'importation de drogues
et déclare qu'il n'était pas au courant du contenu
d'une valise que lui avait confiée quelqu'un d'autre. Il
y a des preuves sur le tag de la valise, une écriture qui
peut confirmer que ce n'est pas l'accusé qui y a écrit.
Ces preuves sont largement suffisantes pour disculper la personne.
(iv) Une personne est accusée de vol. Les empreintes digitales
peuvent établir s'il y a eu violation de domicile... Le
plus étonnant, dit l'auteur de Fruit of a poisoned tree,
est que dans aucun de ces cas, la police n'a jugé nécessaire
de vérifier la version de ces accusés. Ni auprès
de la Cour industrielle, ni auprès des villageois, ni auprès
d'un graphologue, ni n'a-t-elle cherché à prélevé
des empreintes digitales.
Pour le magistrat Fekna, "la règle d'or qui veut que
tout accusé est présumé innocent est certainement
respectée dans le cadre d'un procès à Maurice,
mais, on peut parler de fruit empoisonné dans les cas précités
parce que souvent des enquêtes sont menées avec pour
seul objectif de réunir suffisamment de preuves en faveur
des plaignants afin de soutenir un procès. Ces enquêtes
orientées influencent ensuite le bureau du DPP. La cour
est ensuite, malheureusement, tenue à se fonder sur les
preuves portées à sa connaissance et qui font partie
des Court Records. On peut toujours arguer que magistrats et juges
peuvent rayer un procès s'ils ont des doutes, mais que
peuvent-ils le faire lorsque les preuves mises en leurs présence
exigent une condamnation alors que d'autres preuves qui, elles,
disculpent l'accusé ne l'ont pas été et non
pas été vérifiées par les enquêteurs
?
"C'est là que les erreurs judiciaires guettent".
On doit, selon le magistrat, "se mettre dans les souliers
d'un citoyen qui est poursuivi et condamné sur la base
d'une enquête teintée de parti pris, comprendre son
traumatisme à travers un long et pénible procès
surtout lorsqu'on sait que, si ce citoyen est finalement acquitté,
notre système de justice ne prévoit pour lui aucune
compensation pour le préjudice qu'il a subi...", conclut
le vice- Président de la Cour industrielle.