i n t e r v i e w WEEK-END --- dimanche 27 avril 2008



Cassam Uteem :

"Paul Bérenger ne devrait pas se porter candidat au poste de Premier ministre"

L'interview qui suit et qui, son titre l'indique, ne peut manquer de provoquer de nombreuses réactions, a été réalisée vendredi matin. Le lendemain de la présentation par Cassam Uteem de son livret sur la réforme électorale à l'université de Réduit.

Pour quelle raison, un ancien président de la république qui ne fait partie d'aucune formation politique fait publier, à ses frais, un livret sur la réforme électorale ?

Pour la simple raison que la réforme électorale ne concerne pas uniquement les partis politiques mais directement chaque Mauricien. Il faut qu'on explique le pourquoi de la réforme à la population. Elle doit être partie prenante de la réforme qui ne peut être imposée d'en haut. Je pense qu'il faut une très grande diffusion de tout ce qui concerne cette réforme.'ai fait publier mon opinion sur la question que je souhaite faire connaître aux Mauriciens. Tous les mouvements importants d'un pays commencent avec sa jeunesse et je suis heureux que les jeunes de l'université de Maurice aient souhaité patronner le lancement de cet ouvrage.

Quelle est votre position sur les quatre points principaux de la réforme : le financement des partis politique, le best loser, la place des femmes dans le système et la proportionnelle ?

Je tiens tout d'abord à dire que je suis pour une réforme électorale, car le système first past the post est une perversion de la démocratie. Elle empêche l'opposition, et ceux qui ont voté pour elle, d'être correctement représentée au Parlement. Il est arrivé que plus de 30% de l'électorat ne soient pas représentés au Parlement. Il est arrivé qu'un parti ayant remporté le maximum de sièges perde la majorité au profit de deux partis perdants ayant contractés une alliance, comme ce fut le cas pour le MMM en 1976. Il faut donc un système dans lequel tous les Mauriciens soient représentés au Parlement. Je suis pour une dose de représentation proportionnelle qui peut permettre de pallier les manquements du first past the post system, avec une liste de candidats qui permettra à l'électeur de faire son choix en connaissance de cause. Une dose de proportionnelle, c'est ce que propose d'ailleurs la commission Sach.

Sur le financement des partis politiques ?

Le système actuel est aberrant. J'en parle en connaissance de cause, car j'ai déjà occupé le poste de trésorier d'un parti politique. Je sais quels sont les efforts qu'il faut faire pour aller ramasser des sous à gauche et à droite.

Ouvrons une parenthèse, Cassam Uteem. Est-ce que les partis politiques "ramassent" beaucoup d'argent ?

Absolument. Beaucoup d'argent. Dans le temps, une élection coûtait quelques millions, aujourd'hui je pense qu'on a dû dépasser la centaine de millions. Voila une institution vitale pour la démocratie qu'est un parti politique qui n'a aucune transparence sur la manière dont elle est financée, les montants qui lui sont donnés et la manières dont ils sont dépensés. C'est une autre perversion de la démocratie parce que les sommes autorisées par la loi sont bien en deçà de ce que les partis reçoivent en termes de dons et dépensent pour les élections. Ce qui fait que les partis politiques riches ont plus de "chances" de faire élire leurs candidats. D'autant plus qu'il est de notoriété publique que les votes peuvent être, malheureusement, de plus en plus monnayés.

Et quelle est votre opinion sur la sous- représentation des femmes dans les instances politiques du pays ?

Voyons d'abord les faits : il est incroyable que les Mauriciennes qui représentent plus de 51% de la population soient représentées au Parlement par à peine 15% des députés. Nous sommes à la traîne des pays africains de notre région sur cette question et il est impérieux que les femmes soient mieux représentées au niveau des partis politiques et plus particulièrement à l'Assemblée législative.

Et le best loser system ?

J'aborde cette question dans la première partie du livret, tout en soulignant qu'il ne faut pas faire de cette question une obsession. Il ne faut pas que l'obsession sur le best loser system devienne un obstacle à la réforme électorale.

Faut-il abolir ou améliorer le best loser system ?

Il faudra l'abolir. Mais comme vous le savez, le good ou le best loser system n'est pas venu dans un vaccum. Il a été mis au point dans un moment très précis dans l'histoire du pays et peut être que s'il n'avait pas été imaginé, Maurice n'aurait pas obtenu son indépendance en 1968. Cette formule a permis aux leaders politiques de rassurer leurs électorats aux élections de 1967. Mais aujourd'hui après 40 ans, ce système n'a plus sa raison d'être.

Quelle est votre proposition sur ce point précis ?

Je pense qu'avec l'inclusion d'une dose de proportionnelle, toutes les composantes de la communauté mauricienne seront représentées au Parlement. Mais on peut maintenir ce système et tester la réforme aux prochaines élections. Si les Mauriciens ne sont pas satisfaits de la représentativité de toutes les composantes de la population au Parlement, nous garderons le good loser system. Je suis personnellement convaincu que le best loser system a fait son temps et qu'aujourd'hui, nous sommes suffisamment adultes pour nous en séparer pour un système électoral plus adapté.

Lequel de ces quatre points de la réforme que vous venez de définir sera le plus difficile à faire accepter ?

Sans conteste la représentation proportionnelle. Sir Seewoosagur Ramgoolam était un anti-représentation proportionnelle convaincu. Parce qu'à l'époque la classe politique mauricienne souffrait du Guyana syndrome. En Guyane, en effet, la majorité d'origine hindoue avait perdu le pouvoir par le biais de la proportionnelle ce qui devait traumatiser la classe politique mauricienne pendant des décennies. Aujourd'hui, la proportionnelle a été adaptée et adoptée dans de nombreux pays, il est plus juste que le first past the post et il n'y a aucune raison pour que nous ne l'adoptions pas. Selon mes informations, un consensus est en train de se dégager autour de cette question au niveau de tous les partis politiques quand au pourcentage de base de votes pour être comptabilisé dans le système.

J'ai lu que tous les partis politiques sont d'accords en principe avec la réforme. Mais aucun représentant des grands partis politiques et aucun député n'a assisté au lancement de votre livret sur la réforme, hier. Cette absence massive ne donne-t-elle pas une indication du manque d'intérêt des partis politiques mauriciens pour la réforme électorale ?

Je ne peux pas répondre à votre question. Les invitations ont été lancées par l'Union des Étudiants et le Political Studies Society de l'Université de Maurice. D'après mes renseignements, le Premier ministre et le leader de l'Opposition ont fait savoir qu'ils n'étaient pas disponibles. C'est tout ce que je peux dire.

Avez-vous espoir que la réforme aura lieu avant la prochaine consultation électorale, prévue pour 2010 ?

Oui, si le débat national et les discussions entre les partis politiques commencent sérieusement. Depuis l'indépendance, chaque parti politique s'est exprimé séparément sur le sujet. Il y a eu des déclarations et même un Select committee qui n'est pas parvenu à un consensus. Il est temps qu'il se réunissent autour d'une table pour commencer les discussions et trouver une solution sur cette importante question. Le Premier ministre a annoncé au Parlement qu'il était d'accord pour commencer les discussions sur la réforme. Je pense que si chacun y met de la bonne volonté, un consensus peut être trouvé avant les prochaines élections.

Passons à des questions d'actualité. Pour la première fois dans l'histoire, on risque d'avoir une grève d'autobus pour le 1er-Mai. Votre commentaire ?

Je ne sais si la grève aura lieu oui ou non. Il ne faut pas oublier que le 1er-Mai est un excellent jour de travail pour les compagnies d'autobus en termes de recettes et a une énorme importance pour les partis politiques. Dans ce cas précis, les travailleurs ont choisi le bon moment pour faire leur revendication puisqu'ils ne prennent pas la population en otage, n'empêchent pas les gens d'aller travailler, ni les étudiants d'aller à l'école. Ils revendiquent une amélioration de leurs conditions d'emploi. Pour moi, c'est de bonne guerre.

Que pensez-vous de la guerre des oppositions ?

J'ai entendu beaucoup de discours sur la nécessité d'une alliance de l'opposition pour faire face au gouvernement. Selon moi, il ne devrait avoir aucune alliance avant les élections. Que chaque parti se présente avec son programme pour sortir le pays de la crise et ses candidats. A ce moment, le débat sera sur le programme et les propositions et non pas sur les avantages de telle ou telle alliance. Avec un mélange de first the post et une dose de proportionnelle, il n'y a aucune raison pour qu'une majorité claire ne soit dégagée à l'issue des élections. Cela mettra fin au mythe selon lequel seule une alliance peut remporter une élection générale à Maurice.

Le dernier sondage de la SOFRES indique que l'électorat est en train de se scinder en deux blocs distincts : la ville et la campagne. Cette démarcation fait craindre que Maurice ne se retrouve en 2010 dans la situation électorale de 1983. Votre commentaire ?

Ce n'est pas une situation nouvelle. Malheureusement les Mauriciens réagissent de plus en plus par rapport à leur appartenance communale et rien n'est fait pour ramener le débat politique sur des questions importantes, fondamentales, comme la crise alimentaire ou le réchauffement de la planète et ses conséquences et tant d'autres sujets. Ici, le débat est centré sur une seule question : qui sera présenté au poste de Premier ministre aux prochaines élections. Tout est centré sur cette question qui est la seule "issue" politique du pays. On ne se demande pas qui va régler le problème du chômage, qui va trouver la solution au problème alimentaire, comment solutionner le problème des embouteillages à Port- Louis ou faire augmenter le taux de réussite aux examens. Ces questions ne sont pas prioritaires pour les politiques. La priorité des priorités pour eux est de savoir qui sera le prochain premier ministre. Si nous parvenons à enlever ce sujet du débat national nous aurons le temps de nous occuper de vrais problèmes fondamentaux.

Pensez-vous vraiment qu'on peut enlever cette question du débat national, Cassam Uteem ?

Je le crois. Il faudrait que l'on ait à Maurice le courage de suivre l'exemple de Madame Sonia Gandhi qui a su, à un moment crucial de son histoire, prendre la décision qui s'imposait.

Soyons clairs, Cassam Uteem. Vous êtes en train de dire que quelqu'un à Maurice devrait faire comme Mme Sonia Gandhi en Inde et dire : je ne suis pas candidat au poste de Premier ministre ?

Je le pense sincèrement. Je crois que cela doit être fait dans l'intérêt de la nation mauricienne. C'est en quelque sorte reculer pour mieux sauter en ce qui touche à la création de la nation mauricienne. La nation mauricienne ne pourra se créer que si certains font preuve de suffisamment de sagesse. Autrement, nous allons tourner et virer et chaque élection tournera autour de la même question : qui sera Premier ministre ?

Soyons encore plus clairs, Cassam Uteem. La personne à qui vous faites allusion ne peut être que Paul Bérenger.

Soyons clairs, comme vous dites. Je ne sais si Paul Bérenger se présentera comme candidat au poste de Premier ministre aux prochaines élections bien que j'aie entendu beaucoup d'orateurs le proclamer. Jusqu'à présent, Paul Bérenger n'a fait aucune déclaration dans ce sens et je pense qu'il y a toutes les chances pour qu'il ne le fasse pas...

... et pour quelle raison ?

Parce que Paul Bérenger ne peut pas ne pas avoir fait le raisonnement que je viens de vous exposer.

Restons dans la clarté la plus absolue. Vous êtes en train de dire, Cassam Uteem, que pour le bien du pays et la construction de la nation mauricienne, Paul Bérenger ne devrait pas se présenter comme candidat au poste de Premier ministre aux prochaines élections ?

Absolument. S'il le fait, il met fin automatiquement à la polarisation malsaine qui bloque le débat à Maurice depuis des années. Ceci dit, je tiens à préciser une chose : je ne suis pas en train de dire que Paul Bérenger ne mérite pas d'être Premier ministre, ni qu'il n'a pas les compétences et les qualités pour assumer cette responsabilité. C'est le contraire que je suis en train d'affirmer : en dépit du fait qu'il possède toutes les qualités nécessaires pour occuper le poste de Premier ministre, je pense que son renoncement assainirait le débat national. Je ne suis pas en train de donner un conseil ni au MMM ni à Paul Bérenger, je suis en train de partager la réflexion d'un observateur de la société mauricienne en répondant à vos questions.

Vous êtes en train de dire que Paul Bérenger devrait se sacrifier pour la mise en place d'un nouveau système politique et électoral ?

Paul Bérenger a été Premier ministre et sait qu'elles ont été les réactions à cela. Je dis que pour assainir le débat politique et créer la société mauricienne - que nous avions presque réussi à faire en 1982, mais qui depuis passe de recul en recul - cette renonciation serait extraordinaire. Elle démontrerait que tous les politiciens ne font pas de la politique uniquement pour réaliser leur ambition, mais pour construire le pays. Si aujourd'hui au nom de l'émergence de la nation mauricienne il en vient avec cette proposition, il dédramatisera la politique à Maurice et permettra au pays de faire au niveau de la construction de la nation mauricienne, un immense bond en avant.

Terminons sur ce sujet avec la question suivante : demandez-vous à Paul Bérenger de "step down" par patriotisme...

... je n'ai pas utilisé ces termes...

... c'est moi qui les utilise. Mais vous semblez oublier que votre fils est membre du MMM et que, si je ne me trompe, il a fait des déclarations pour affirmer que Paul Bérenger doit être le prochain Premier ministre..

C'est sa position. Il me semble que je vous ai déjà dit que dans ma famille, tous les adultes ont droit à leurs opinions. Permettez-moi d'ajouter, pour être tout à fait clair, que si demain Paul Bérenger se présentait au poste de Premier ministre, il n'est pas dit qu'il n'y aura pas une majorité de Mauriciens qui votera pour lui. Mais je vous dis que s'il se présente, il va aider à la continuation de la situation sociale et politique malsaine dont nous avons parlé.

Vous imaginez les réactions que ce que vous venez de dire vont susciter des la parution de Week-End dimanche prochain ?

Vous êtes bien placé pour savoir que je n'ai jamais pratiqué la langue de bois et que j'ai toujours assumé mes propos. Certaines personnes sont venues me voir pour me demander de me porter candidat au poste de Premier ministre. Mais en tant qu'observateur de la société, je sais pertinemment que si je suis accepté comme président de la République, je ne le serais pas en tant que Premier ministre. Je le sens dans le contact avec les Mauriciens. Nous sommes arrivés à cette situation à cause des leaders des partis politiques. Ils sont indistinctement responsables de ce que la société est devenue aujourd'hui, c'est-à-dire un pays où l'on pense encore en 2008 que le poste de Premier ministre doit automatiquement revenir à une personne d'une communauté précise. Ce sont les calculs et les arrangements des politiciens qui nous ont menés à cette situation malsaine.

Nouvelle parenthèse : si la situation sociale était différente, vous auriez été intéressé par une candidature au poste de Premier ministre ?

J'ai eu l'occasion de beaucoup réfléchir sur la politique mauricienne. Cela m'amène à dire qu'une des erreurs monumentales faites par les leaders politiques indo-mauriciens, avant l'indépendance, a été de saucissonner la communauté indo-mauricienne sur la base des religions en mettant d'un côté, les musulmans et de l'autre, les hindous. C'est un des premiers crimes commis contre la création de la nation mauricienne. Maurice est un des seuls pays de peuplement où la population émigrante d'origine indienne a été divisée entre musulmans et hindous. Les dirigeants politiques de l'époque sont responsables et coupables d'avoir accepté cette division qui a créé les antagonismes artificiels mais profonds que vous savez. Alors connaissant tout ça, comment voulez-vous que je puisse envisager une candidature au poste de Premier ministre...

Changeons de sujet pour un autre qui n'en est pas moins brûlant. Trois jours après le sommet de la SADC sur la pauvreté, le Premier ministre assistait à la présentation d'un des modèles de voiture symbolisant la richesse : la Porche. Un commentaire ?

Les conférences internationales sont organisées selon des normes et des critères établis. Les pays qui n'ont pas les moyens de les accueillir devraient s'en abstenir. Je suis un peu déçu de la déclaration finale de la conférence tenue à Maurice sur la pauvreté. J'ai eu le sentiment que la priorité de cette conférence n'était pas la pauvreté mais quelque chose d'autre. L'énergie déployée pour faire la SADC, faire une déclaration sur la situation au Zimbabwe a fait que le sommet sur la pauvreté a été une conférence ratée. Elle aurait pu apporter des solutions au problème de la pauvreté qui affecte les pays de cette partie du monde. Cela n'a pas été la cas. Savez-vous que la pauvreté diminue lentement sur l'ensemble de la planète sauf en Afrique, plus précisément en Afrique subsaharienne ? Nous avions pris l'engagement de diminuer par deux le taux de la grande pauvreté d'ici 2015. Avec la crise alimentaire, la hausse du prix du pétrole, le réchauffement de la planète, cela ne sera pas possible.

Avez-vous le sentiment que la lutte contre la pauvreté est bien engagée à Maurice ?

On ne peut pas avoir une "piece meal approach" pour combattre la pauvreté. On ne peut pas confier cette tâche à un corps para-étatique, il faut une approche globale et le gouvernement doit prendre position en faveur des pauvres, pas des nantis. Il faut commencer par le logement, mais on n'a pas construit de logement sociaux depuis ces dernières années. Les chiffres démontrent qu'il y a eu entre 2001 et 2007 un appauvrissement de la population, ceux qui gagnaient moins sont moins payés encore tandis que ceux qui gagnent plus ont vu leur salaire augmenter à Maurice. C'est ce qui explique la présence de Porsche à Maurice. Parce qu'il y a une demande pour cette voiture de très grande luxe, même si les routes sont embouteillées. Les riches ont besoin de montrer leur richesses et ils le font même si autour d'eux les poches de misères se multiplient et sont de plus en plus visibles. Mais cela ne se fait pas sans réactions : demandez aux propriétaires des grosses bagnoles combien de fois leurs voitures ont été rayées sur la voie publique. Il y sans doute une part de vandalisme dans cela, mais également une réaction contre les riches qui, passez-moi l'expression, se foutent de la misère des pauvres. C'est pour cette raison que Maurice a besoin d'une politique "pro poor" au lieu d'envoyer ses dirigeants se faire photographier dans des bolides dont le prix dépassent les revenus à vie de plusieurs dizaines familles nombreuses.



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