Notre invité est Paul Vergès, poids lourd de la
politique française, dirigeant depuis des années
du Parti communiste français et président du conseil
général de la Réunion. C'est en cette dernière
qualité qu'il était l'invité d'honneur de
la Chambre de Commerce et d'Industrie de l'Ile Maurice pour son
dîner annuel. L'interview très politique que vous
allez lire a été réalisée la semaine
dernière au Sofitel Impérial.
Vous dominez la scène politique réunionnaise
depuis presque un demi-siècle Paul Vergès, alors
que beaucoup de vos adversaires ont abandonné le terrain
depuis longtemps. Quel est le secret de votre longévité
politique ?
C'est d'essayer d'analyser la situation spécifique de la
Réunion et de répondre par ma stratégie politique
à ce que je considère comme l'aspiration profonde
des Réunionnais. En ce faisant, on s'ancre dans la mentalité
globale d'un pays, ce que la plupart des hommes politiques qui
m'ont combattu n'ont pas su faire. Si secret il y a, il consiste
à analyser à la fois les aspirations immédiates
et l'intérêt du pays pour les années et de
les faire ressentir, même confusément à la
population. Cette population se rend compte que je ne me bats
pas pour un poste de conseiller général de maire
ou de député - même si ce sont des éléments
importants d'une démocratie parlementaire - mais pour lui
faire prendre conscience que la force la plus réactionnaire
qui puisse exister est celle de l'habitude. Je leur dis depuis
toujours de prendre conscience que dans la longue histoire de
l'humanité nous entrons dans une ère nouvelle qui
n'a aucune comparaison avec les siècles et les millénaires
qui ont précédé.
Est-ce que votre stratégie passe par les changements
d'alliance politique allant jusqu'à s'allier avec ses adversaires
d'hier, comme cela s'est beaucoup pratiqué à la
Réunion et j'ajoute, à Maurice aussi d'ailleurs
?
Le problème, c'est que, peut-être pour des raisons
tactiques, les politiques font des alliances, les miennes sont
stratégiques.
Quelle est la différence ? Pourquoi est-ce que vos alliances
seraient politiquement plus pures que celles de vos adversaires
?
Ce n'est pas un problème de pureté. La véritable
pureté politique, c'est de tendre à l'élévation
du niveau de conscience de la population. Or, les gens vivent
avec ces habitudes, acquises de leur passé, de leur entourage,
mais l'ère dans laquelle nous entrons en est une totalement
nouvelle et à laquelle il faut savoir faire face. C'est
la première fois, dans l'histoire de l'humanité,
que la population est passée en moins d'un siècle
de un à plus de six milliards d'habitants et que nous arriverons
dans cinquante ans, c'est-à-dire demain, à neuf
milliards d'individus.
Avez vous le sentiment d'avoir pu élever la conscience
du Réunionnais, Paul Vergès ?
Je le crois puisqu'autrement nous n'aurions pas pu changer les
conditions du développement de la Réunion en dépit
de ses contradictions. Permettez-moi de les résumer : quand
la Réunion devient département français en
1946, nous avions 250 000 habitants et aujourd'hui nous sommes
800 000 et serons un million en 2025. Nous avons une aide considérable
de la France, une aide directe de l'Union Européenne et
5% de croissance et malgré ça, nous n'arrivons pas
à régler notre problème de croissance démographique.
Nous avons aujourd'hui 300 000 personnes sur le marché
du travail et 100 000 sans emploi, soit 33% de la population active.
La question est de savoir comment nous allons régler ce
problème en créant le nombre d'emplois nécessaires.
Ce problème que la Réunion n'a pas pu résoudre
pour des raisons objectives, c'est la situation du monde.
Comment comptez-vous résoudre le problème de
la Réunion ?
Nous pouvons le faire à condition de nous projeter dans
l'avenir et d'avoir une vision politique avec un quart de siècle
d'avance. Nous ne devons pas seulement nous appuyer sur le passé,
mais surtout anticiper l'avenir, ce que nous ne faisons pas assez.
Nous devons aussi nous préoccuper du changement climatique
à l'échelle du monde qui va influer considérablement
sur l'évolution économique de la planète.
Avec les dernières élections municipales, la
Réunion a viré à gauche en envahissant les
bastions de la droite. Quelle est la situation politique actuelle
à l'île sur, une situation que l'on comprend
mal, vue de Maurice ?
Ce qui est arrivé aux élections municipales est
très logique. Les partis qui se sont succédé
au pouvoir à la Réunion ont construit leur action
en référence à des expériences passées
en n'intégrant pas les faits nouveaux, alors que c'est
en fonction de l'avenir qu'il faut réfléchir. Les
partis au pouvoir connaissent toujours l'échec en fonction
de leur incapacité à résoudre les problèmes.
C'est ce qui est en train de se passer à la Réunion.
Après le triomphe de la droite en 2001, nous venons d'assister
à son effondrement en 2008. Cela veut dire qu'indépendamment
des prises de positions et des influences des uns et des autres,
il faut sortir des expériences du passé. Il faut
tirer les leçons du passé, mais en pensant à
l'avenir.
Faire table rase de votre passé est un thème
qui revient souvent dans votre conversation. Seriez-vous en train
de renier le vôtre ? Le camarade Paul serait en train de
virer au capitaliste ?
Pourquoi identifiez-vous capitaliste et solution nouvelle...
... ne me répondez pas par une pirouette politique...
... mais non... ce que je veux dire, c'est que le problème
n'est pas seulement d'identifier l'avenir, mais d'y réfléchir.
Pour dire que toutes les solutions élaborées dans
le passé ne peuvent pas être, de façon dogmatique,
adaptées à cette nouvelle situation pour l'humanité.
Nous allons non seulement vers 9 milliards d'habitants, mais en
même temps devons faire face aux changements climatiques
provoqués par l'effet de serre. La Réunion et Maurice
se trouvent dans la région géographique ou se font
les changements climatologique fondamentaux par l'action des océans.
Les cyclones qui seront de plus en plus violents et on en a une
préfiguration avec ce qui s'est passé dernièrement
à Madagascar. Comment faire face à ces changements
n'est pas faire preuve de catastrophisme mais réfléchir
à l'avenir.
Est-ce que vous avez le sentiment que nos îles sont mentalement
préparées à ces changements ?
Il le faut en tout cas. Il faut faire de la réflexion sur
les changements climatiques une priorité nationale. Le
hasard veut que je sois à Maurice ce mercredi où
votre pays vient de subir des conséquences de ces changements
dus au réchauffement de la planète. Ces changements
n'interviennent pas que dans l'océan Indien, mais partout
dans le monde avec des surprenants prolongements de l'hiver ou
des hausses imprévues de température.
Revenons à la politique. Comment faut-il interpréter
les résultats des municipales à la Réunion,
puis en France ?
Le problème principal est la capacité de réfléchir
pour élaborer une politique à partir d'une situation
objective du pays et non pas en référence à
la politique nationale de la France. On a étendu à
la Réunion des textes de lois français qui ne s'appliquent
pas aux besoins profonds des Réunionnais. La France se
trouve dans une zone tempérée et la Réunion
dans une zone tropicale, ce qui fait que les demandes ne sont
pas les mêmes. Tous ceux qui sont arrivés et qui
se sont dit : Avec les crédits importants de la France
nous allons gérer dans la continuité, se sont
cassé le nez. Face à l'échec à droite,
on accuse le gouvernement, le ministre, le parti au pouvoir en
oubliant que les électeurs ont sanctionné leur incapacité
à définir une politique adaptée aux besoins
objectifs de la Réunion.
Et quelle est votre analyse du vote en France pour les municipales
?
Comme à la Réunion, la politique du gouvernement
français amène des dégâts sociaux considérables.
Je pense que dans les deux cas, il n'y a pas eu un vote en faveur
de la gauche, mais une sanction destinée aux élus
de droite et au gouvernement. A partir de l'absence d'une analyse
critique de la situation, le vote sanction est porté au
déficit de ceux qui ont approuvé la politique sociale
du gouvernement.
Est-ce que ceux qui se sont fait élire en profitant
du vote sanction vont pouvoir apporter les changements nécessaires
à la Réunion ?
Oui, s'ils prennent conscience de la gravité de la situation.
Oui s'ils se rendent compte que la politique ne doit pas être
celle de la petite semaine pour le clientélisme, mais de
faire prendre conscience à la population de la gravité
de la situation et s'ils parviennent à élaborer
une nouvelle politique de développement. Qui tourne le
dos à tout le passé, dont on a la nostalgie, et
prenne conscience des réalités nouvelles totalement
différentes.
Est-ce que la population réunionnaise est prête
à prendre conscience des nouveaux enjeux....
... elle a des habitudes du passé et d'une certaine nostalgie
dans lesquelles certains les ont bercé pendant de longues
années. Ceux qui leur disent la vérité font
les Réunionnais sortir de leur torpeur et les choquant
parfois. La vérité n'est pas facile à accepter
quand on n'a pas appris à y faire face.
Je comprends que vous faites partie des politiques qui disent
la vérité aux Réunionnais. Comment expliquez
vous qu'ils acceptent de vous écouter ?
Disons que je représente le point de stabilité politique
à la Réunion. Et je dis unissons-nous : ne dites
pas alors que le Réunionnais est inquiet pour la situation
de sa famille, le chômage de ses enfants que c'est la faute
des autres et que vous avez raison. Dites que la situation est
grave, unissons-nous pour trouver ensemble les solutions. Je ne
vous demande pas vos certificats de baptême, de quelle religion
vous êtes, de quel parti vous dépendez. Je lis aux
élus réunionnais de prendre les responsabilités
et d'atteindre l'âge de la maturité...
.. cela implique que les politiciens réunionnais n'ont
pas encore atteint cet âge ?
Je ne veux pas être malveillant, mais beaucoup de politiciens
réunionnais sont immatures. Au fil des années, nous
avons obtenu la liberté et l'égalité mais
quelque part nous sommes encore mentalement colonisés.
Le transfert des crédits sociaux de la France vers la Réunion
depuis 1996 maintient un certain niveau de vie à la Réunion
mais n'assurera pas le développement du pays. La bataille
pour l'égalité sociale est terminée et l'ère
qui commence est celle de la responsabilité. Qu'allons-nous
faire sur cette île à 10 000 kilomètres de
l'Europe en plein océan Indien ? Dans ce monde en plein
bouleversement, comment allons-nous nous conduire en citoyens
responsables, c'est-à-dire en créant les conditions
pour nous insérer dans une situation totalement différente
de tout ce que nous avons connu jusqu'à maintenant ? Il
ne faut pas oublier que le monde s'est radicalement transformé,
a été bouleversé au cours des cinquante dernières
années, même dans notre région. A son indépendance
en 1947, l'Inde avait plus de 400 millions d'habitants, aujourd'hui
il a dépassé le milliard et dans cinquante ans,
elle sera la première puissance démographique du
monde. La Chine a connu le même changement démographique
est il est aujourd'hui une des premières puissances mondiales.
Quelle transformation. La colonisation des pays d'Afrique et d'Asie
a fait la richesse des pays de l'Occident. Aujourd'hui, avec la
montée de la Chine et de l'Inde, qui sont en train de devenir
les deux pays les plus puissants du monde, l'histoire est réparée
après deux siècles et demi.
Revenons à l'actualité avec la question suivante
: faut-il, oui ou non, boycotter le cérémonie des
Jeux Olympiques de Pékin pour protester contre la manière
dont la Chine se comporte au Tibet au nom de la liberté
et des droits de l'Homme ?
Je pense que c'est une vision immédiate et politicienne
des choses. Quand l'Europe connaît sa transition démographique
avec deux siècles d'avance par rapport à nous du
fait des conquêtes médicales et scientifiques - de
la colonisation - vous avez eu l'explosion démographique
de cette partie du monde. La pression démographique est
telle que l'Europe déverse son surplus de population sur
le monde entier. Les États-Unis, le Canada, l'Amérique
du Sud et l'Australie, des continents entiers, ont été
peuplés par le surplus démographique de l'Europe.
Pourquoi devant ce phénomène a-t-on justifié
sur tous les plans cette expansion européenne...
... C'est une réponse extrêmement politique de
la question...
... et pourquoi est-ce qu'aujourd'hui quand il se produit le même
phénomène que ce qui s'est passé dans le
monde entier il y a deux siècles, on adopte une attitude
radicalement opposée ?
Faut-il comprendre que vous justifiez l'invasion du Tibet par
la Chine et les mesures prises contre les moines ?
Il ne s'agit pas d'un problème d'invasion ou d'expansion
?
De quel problème s'agit-il alors ?
Il s'agit du problème qui se pose quand un pays passe de
550 millions à un milliard d'habitants. Les Chinois n'ont
pas vocation à être simplement des engagés
pour construire les chemin de fer des Etats-Unis comme manuvres.
Vous soutenez donc Pékin contre le Dalaï Lama ?
Ce n'est pas aussi simple que vous le dites. Le Dalaï Lama
est porteur de la défense de la culture tibétaine.
Mais la Chine avec son plus d'un milliard d'habitants a besoin
de territoire pour ses populations et il n'a pas la possibilité
qu'ont eu les Européens il y a deux siècles d'aller
déverser leur surplus de population dans le monde entier.
Il ne faut pas oublier que le Tibet est à côté
de la Chine.
Posons la question autrement : si vous étiez invité
aux Jeux Olympiques est-ce que vous boycotteriez la cérémonie
d'ouverture pour protester contre la politique de Pékin
au Tibet ?
Je ne veux pas mettre en parallèle un événement
conjoncturel comme les Jeux Olympiques et un problème fondamental
: la place des hommes dans le monde. Et je dis que d'une certaine
façon, le drame tibétain, c'est toute l'organisation
du monde qui en est responsable, même si les acteurs sont
chinois. Et il faut aller plus loin dans l'analyse...
Sur cette question, il me semble que vous faites le contraire
d'une de vos prises de position précédentes qui
consistait à dire qu'il ne faut pas être prisonnier
du passé et de ses erreurs.
Que faudrait-il faire aller au secours des moines tibétains
?
On pourrait au moins demander qu'ils soient libres dans leur
pays !
Ca c'est un vu pieux. Mais vous verrez que tous les chefs
d'État iront à la cérémonie d'ouverture
des Jeux Olympiques. Car ils iront tous chercher à Pékin
des commandes d'Airbus, de centrales nucléaires, de TGV,
de lignes de chemin de fer entre autres. Ils se précipitent
tous en Chine où se trouve l'argent. Je voudrais vous dire
que sur cette question je ne suis pas en train de faire une manuvre
politique ou de me contredire. Je dis que ce qui se passe à
Lhassa doit être qualifié de drame tibétain.
Mais allons chercher ses raisons fondamentales là où
il le faut...
... dans le passé, pas l'avenir...
... mais dans l'avenir aussi puisque déverser 1 milliard
et 500 millions de Chinois dans les frontières de la République
de Chine est une question qui concerne l'avenir de l'humanité.
Passons en France pour la question suivante : que pensez-vous
de l'action politique du président Nicolas Sarkozy ?
Il ne se cache pas d'être un élu de ce que l'on appelle
la droite en France. Il préconise des réformes,
dont on peut discuter de la justesse, mais les fait dans des conditions
de stagnation économique. C'est-à-dire que tout
ce qu'il a pris comme engagements se heurte à une réalité
objective et la croissance n'est pas au rendez-vous. C'est ce
qui explique les résultats des élections municipales.
La question est de savoir si dans le temps qu'il lui est imparti,
il pourra réaliser ses réformes ou non ? Je ne peux
répondre à cette question, mais je me dis parfois
que les critiques faites à monsieur Sarkozy concernent
plus son style, sa façon de régler ses problèmes
familiaux alors qu'il faut se demander s'il répond à
l'évolution du monde et de ce que doit être le rôle
de la France dans cette évolution.
Une question qui risque de ne pas vous faire plaisir : que
reste-t-il aujourd'hui de communiste au Parti Communiste Réunionnais
?
Tout. C'est-à-dire que le PCR a eu une adhésion
aux thèses marxistes. Nous avons considéré
que Karl Marx avait, à un moment de son histoire au 19è
siècle, fait une analyse juste des relations de domination
de classe qui ont amené l'aliénation intellectuelle
et mentale de l'exploité. Mais il a analysé à
partir de sa méthode la réalité du 19e siècle.
Ceux qui sont arrivés au pouvoir au nom du marxisme l'ont
dogmatisé, en ont fait une nouvelle religion du Livre et
ont pris des vérités du 19e siècle comme
des vérités intangibles à appliquer au 20é
siècle. Et c'est l'échec de l'URSS et des républiques
socialistes, quel qu'ait été l'esprit de sacrifices
de certains révolutionnaires. Nous disons que le marxisme
est une chose vivante qui doit être étudié
et réactualisé dans le changement de l'histoire
parce que la vision marxiste, c'est la dynamique et le mouvement.
Essayer de dogmatiser ce qu'a écrit Marx, c'est l'échec.
C'est pourquoi nous disons que notre vision des choses est une
vision vivante. Aujourd'hui, que dirait Marx de la pression démographique,
du changement climatique, de la mondialisation de l'économie,
de l'essor des sciences et des techniques ? Il tirerait des leçons
totalement différentes de ce qu'il a écrit. Alors
nous disons : essayons d'être fidèles au mouvement
de la pensée marxiste et non pas de la figer. C'est pour
cela que le PCR a eu autant de différends avec ce que l'on
appelaient les grands partis communistes qui étaient au
pouvoir ou autres.
Vous êtes l'invité d'honneur du dîner annuel
de la Chambre de Commerce de l'Industrie de l'Ile Maurice. Est-ce
que le camarade Paul Vergès est venu faire une leçon
aux représentants du capital, comme on l'aurait dit dans
le langage marxiste-léniniste de l'époque ?
Je ne fais aucune leçon, je dis : nous commençons
une ère nouvelle dans une organisation économique
donnée. Comment allons-nous faire face, chacun dans son
domaine, à la prise de responsabilité de chacun
d'entre nous vis-à-vis de nos pairs ? C'est-à-dire
comment allons-nous faire face au changement du monde, comment
allons-nous anticiper sur notre devenir obligatoire dans trente
ou quarante ans ? Prenons conscience du mouvement du monde qui
commence et qui n'a rien à faire avec le passé et
mettons en commun ce que l'histoire nous a fait partager. Nos
pays sont les seules îles afro-asiatiques du monde parce
que notre peuplement vient des quatre coins de la planète.
Faisons en sorte de pouvoir, dans la prise de conscience de notre
complémentarité et de nos conditions économiques,
faire de nos îles une préfiguration de notre vision
d'avenir en les portant, dans un développement durable,
au premier rang de ce qui ouvre les voies du 21è siècle.