o p i n i o n WEEK-END --- dimanche 2 mars 2008



  Faits et effets - La preuve est faite…
  Humeur - Réactions et rêves d'étudiants
  Interrogations - Cette pauvreté-là


Faits et effets...

La preuve est faite…
Josie Lebrasse


Nous sommes vraiment un pays de paradoxes et nous ne savons pas toujours de quoi nous parlons. Les 300 travailleurs de Manupan voient leur gagne-pain menacé par une décision administrative, le refus d'une exemption de Rs 4 millions qui aurait facilité la reprise de l'usine par un promoteur français. Une somme de Rs 4 millions, c'est quoi, c'est une soirée à Davos en 98 ou le montant d'une exemption sur une grosse cylindrée. Refus de Rs 4 millions ici, participation étatique là dans des projets dont on ne voit pas l'utilité comme la création d'une sœur jumelle, un clone pour la STC. On pourrait citer des tonnes d'exemples, comme celles-là, de nos contradictions et de nos paradoxes

Jean-Claude de l'Estrac en a relevé un autre mirage. S'exprimant d'une position privilégiée, lui qui côtoie l'administration publique à la tête de l'Empowerment Programme, il est, sans aucun doute, bien placé pour décréter, comme il l'a fait, que deux millions de touristes en 2015, c'est une "fiction". Nous ajoutons que c'est devenu un slogan visant à projeter les Mauriciens dans le futur, dans une perspective plus reluisante que son vécu du jour, fait d'acrobaties pour survivre.

Et les arguments auxquels il a recouru pour étayer sa thèse sont tout à fait valables. Si nous prenons aujourd'hui deux ans pour approuver un projet d'hôtel, si le pays continue à s'enlaidir au rythme auquel nous nous habituons depuis peu, si nous maintenons notre destination comme unique par sa qualité, nous ne pouvons, dans sept ans, voir se déferler sur notre sol un nombre annuel de touristes presque à égalité avec celui de la population autochtone.

On a bien progressé ces dernières années, c'est vrai, c'est l'industrie touristique qui a tiré la croissance, c'est encore vrai, mais c'est au prix d'une ouverture du ciel à un certain tourisme moyen de gamme dont le pouvoir d'achat a permis qu'il se déplace facilement. Un rmiste du pays voisin pouvait jusqu'ici, avec ses 900 euros (près de Rs 40 000 à l'époque de la dégringolade de la roupie) venir en touriste ici. Le pouvoir d'achat de nos principaux fournisseurs de touristes se rétrécit alors qu'on laisse, dans le même temps, s'apprécier la roupie pour juguler une inflation qui n'arrête pas de galoper. Ce qui n'aide pas lorsqu'on sait que la destination n'est pas forcément bon marché

Même le ministre du Tourisme, qui a été jusqu'ici d'une euphorie à tout crin, laisse entendre que 2008 pourrait ne pas être aussi brillant que 2007. Ce qu'il ne dit pas, c'est que la progression de 2007 est plus conséquente parce que les chiffres de 2006 avaient été littéralement plombés par le Chikungunya. Il y a aussi l'infrastructure qui ne suit pas, un aéroport dont les prestations n'ont pas suivi l'augmentation des arrivées, aucun nouvel hôtel, pas de projet qui puisse répondre aux pressions constantes de la demande sur l'eau et l'électricité au point où certains font, curieusement, du "unsolicited bid" de CT Power, une affaire de vie et de mort. En tout cas, il n'y a rien qui laisse voir ces 2 millions de touristes de 2015.

On a beaucoup reproché au précédent gouvernement son agitation. Il y a même un syndicaliste qui a ironisé en disant que certains se voyaient comme des "nouveaux Labourdonnais". Peut être, mais c'était, en tout cas, un activisme fécond. Aux résultats très visibles. C'est l'équipe qui a facilité l'achèvement et la construction de nouveaux hôtels, le Taj Exotica, l'ex-Voile d'Or devenu depuis Movenpick, Heritage, Telfair, le Shanti Ananda, Tamassa, le Club Med sans compter la réfection du Legends et les projets IRS de Tamarina et de Anahita dont la réalisation a pris un peu plus de temps que prévu en raison de la complexité de leur montage financier. Et pendant ce temps, il y avait une opposition qui mettait des bâtons dans les roues avec des manifestations faussement motivées par des préoccupations environnementales et pas moins de 22 contestations logées devant le Environment Appeal Tribunal dans le seul dessein de saboter tout nouveau projet de développement.

A l'item infrastructure économique, il y a aussi eu la cybercité et le centre de conférence international Swami Vivekananda, deux bijoux sortis de terres en quelques mois seulement. Mais il n'y a pas eu que l'économique, il y a aussi eu le social. Plus de trente écoles de qualité en trois ans, la rénovation de cet édifice historique qu'est le collège Royal de Curepipe, deux hôpitaux neufs à Brown Sequard et à Souillac, 3 000 logements sociaux, la concrétisation du projet tant attendu du Dockers Village, le parcours de Kewal Nagar et la nouvelle génération de centres communautaires polyvalents sans compter les travaux d'aménagement et d'embellissement entrepris par le ministère de Rajesh Bhagwan. Jean-Claude de l'Estrac déplorait que l'on prenne deux ans pour approuver un projet d'hôtel. On conseille à cet ancien maire de Beau-Bassin/ Rose-Hill d'aller faire un tour à Plaisance, Rose-Hill. Il y a un joli marché réalisé à 90% en juin 2005 et qui, trois ans après presque, est toujours dans le même état.

A Port Louis, il y avait un réel désir, avec la construction du Hawkers Palace, de mettre fin à l'anarchie des marchands ambulants qui défigurent Port-Louis et qui fait de notre capitale l'une des plus ignorées du monde par les touristes qui, on peut le comprendre, préfèrent le confort du Caudan. Le projet a été tronqué et il est devenu un banal édifice commercial connu comme le Garden Tower dont les travaux évoluent au pas de tortue comme tout ce qui se fait depuis juillet 2005. Rien en trois ans, un pays qui s'enlaidit grave, pas une seule nouvelle route, même pas - si on n'excepte les rues Monseigneurs Leen et Labourdonnais, pour lesquels Reza Issack s'est beaucoup battu pendant son mandat de Lord-Maire - un réasphaltage adéquat de nos artères les plus utilisées comme le rond-point du Caudan et les rues d'Entrecasteaux et Deschartes pour ne citer que celles-là, pas un seul nouvel hôpital alors qu'on croyait que Jeetoo démarrait au lendemain des élections générales, pas un seul logement social. Rien, rien, rien!

C'est bien à la comparaison qu'on peut établir la différence! Ni capacité, ni compétences gestionnaires, a dit Jean-Claude de l'Estrac. La preuve est faite…




Humeur

Réactions et rêves d'étudiants
Jean-Claude Antoine


L'internet est sans conteste une des plus belles inventions de l'homme. Même quand, comme c'est le cas à Maurice, il coûte trop cher et est d'une lenteur désespérante. En Grande-Bretagne, par exemple, un abonnement mensuel pour un package télévision, téléphone et internet à haut débit, ne coûte que £18 (environ Rs 990). Là-bas, les chaînes de télévision se comptent par dizaine, les appels téléphoniques sont illimités et le haut débit n'est pas qu'un argument de vente. A Londres, il suffit d'un clic et de quelques secondes pour télécharger un clip sur Youtube. A Maurice, le même exercice peut prendre plusieurs dizaines de minutes, voire plusieurs quarts d'heure, sans compter, les interruptions même si on est abonné à un package ADSL, dont le moins cher - sans téléphone et sans télévision et limité à un certain nombre d'heures - coûte quand même quelques centaines de roupies par mois. Mais en dépit des lenteurs du web, notre pays qui après s'être rêvé tigre ensommeillé de l'océan Indien, se prétend aujourd'hui cyber île, je vous invite à faire une incursion sur quelques sites fréquentés par les étudiants mauriciens à l'étranger, plus particulièrement ceux qui se trouvent en Grande-Bretagne. Il doit exister des centaines de sites fréquentés par les étudiants mauriciens, mais les plus populaires se trouvent dans Youtube (www. youtube. com) et Facebook (www. facebook. com). Le nom du dernier site doit forcément vous dire quelque chose. Mais oui, c'est le site que Mauritius Telecom avait bloqué après la découverte d'un mail pas tout à fait élogieux à l'encontre de Navin Ramgoolam. Comme il fallait s'y attendre, cet acte de censure stupide - comme celle que pratique la MBC - a suscité de vives réactions et a multiplié les messages critiques. Sur leurs blogs signés de pseudonymes éloquents, les étudiants mauriciens se lâchent sur tous les sujets qui les préoccupent ou les irritent. Et ils sont souvent irrités, ces étudiants, par ce qui se passe dans leur pays dont ils suivent attentivement l'actualité qu'ils commentent avec humour, impertinence et parfois virulence. Rien à voir avec ces étudiants coincés, "politically correct", n'ayant pas grand-chose de stimulant ou d'original à dire et qui récitent leur leçon et que l'on voit dans certains "débats" de la MBC. Sur les blogs, non seulement tous les sujets sont abordés mais ils sont surtout âprement défendus ou attaqués, parfois avec un peu d'outrance dans les réponses et quelques attaques personnelles pour tenter de défendre une prise de position et faire taire un adversaire. Mais tout cela est stimulant et démontre qu'au lieu d'être des machines à passer les examens fabriqués par notre système - vous savez le world class education - les étudiants mauriciens à l'étranger sont curieux, éveillés, intéressés et intéressants, n'ont pas peur de s'exprimer ou de prendre position. Ils sont vivants avec les certitudes et leurs contradictions ! Ils sont aussi bourrés d'humour nos étudiants et savent se moquer des déclarations ridicules de ceux qui nous dirigent. A ce sujet, je vous invite vivement à taper Navin Ramgoolam sur Youtube. Vous tomberez sur un clip fait d'une des longues déclarations du Premier ministre et retransmises intégralement par la MBC. Il s'agit de la déclaration faite en 2006 par Navin Ramgoolam pour justifier l'acquisition de son Aston Martin alors que le ministre des Finances commençait à abolir les mesures sociales pour mener Maurice vers un "early harvest". Ce discours-clip, un des plus regardés de Youtube, est suivi d'une série de réactions dans lesquelles on peut découvrir ce que pensent les étudiants mauriciens de la déclaration de leur Premier ministre. Parmi lesquelles, je vous recommande le montage audiovisuel sur le thème du "Sanzment". Mais il n'y a pas que des critiques acerbes - quoique justifiées - des étudiants mauriciens sur le net. Il existe des messages d'espoir comme on aimerait en lire plus souvent. Sur le net et ailleurs. Voici un très bel exemple, qui mérite d'être lu et "forwarded" le plus possible :

"Mo pou raconte zot mo ti reve pou moris...

mo rever ene zour pas pou ena ene dimoune misere dans moris... pas pou ena la caze tole... ki tou dimoune pou manzer avant li alle dormi... ki persone pas pou bizin bouillante so banne zenfants parceki pas capave done zot ene bouchee manger... pas dire moi impossible...

mo rever tous cultures pou melanger... religion pou touzours la... mais nous tous pou fete divali, nous tout pou fete bananer chinois...

mo rever ki ene zour nous pou capave faire elir ene creole dans plaine verte, ene musulman dans triolet, ene chinois dans riviere noir...

mo rever ene zour ki to pas bizin hindou pou guide nous pays....

mo rever ene zour ki ministres pou touches ene salaire normal... ene salaire bien bas...

mo rever ene zour ki minis pas pou roule dans bm...

mo rever ene zour ki tous sa banne hypocrites ki pe faire politik la retourne dans lannonimat.... mo bien chagrin mo conner foler pa generaliser, capave, ki ena 1 ou ene la moitier ki ena bon lintention.... mais sa 1 ou 2 la, bien stupide pou mele zot a sa kaliter politik la....

mo conner li ene reve, mais croire moi, mo sire ki nous ena potentiel faire sa reve la vine ene realiter... si nous tous mette la tete ensam...

mone raconte zot mo reve.... raconte pou zot aster...."

Ceux qui souhaitent raconter et partager leurs rêves n'ont qu'à aller sur le groupe zenesmauriciens… kot nu pe aller sur Facebook. C'est là que j'ai découvert le rêve de Dayalen Parapen qui précède.




Interrogations

Cette pauvreté-là
Shenaz Patel


Sommes-nous en train de poser le problème dans le bon sens ? C'est ce qu'on peut se demander autour de la question de pauvreté dont on parle en ce moment beaucoup. Au-delà des accusations personnelles lancées ici et là, une chose frappe : à aucun moment, nous ne parlons de tenter d'éradiquer la pauvreté. Nous parlons seulement, en quelque sorte, de la façon de trouver les moyens de la " subventionner ". Comme si la pauvreté était une fatalité à laquelle on ne pouvait échapper. Et qu'il fallait juste tenter de l'alléger un peu, dans la mesure du possible.

Peut-être serait-il temps de cesser de tourner autour du pot. Et de poser quelques questions fondamentales, en oeuvrant à trouver des réponses précises à ces questions.

On pourrait ainsi commencer par le seuil de pauvreté. Seraient considérés comme pauvres ceux qui disposent de moins de $2 (environ Rs 56) par jour. À ce titre, il y aurait 26 000 familles pauvres à Maurice. Mais cela tient-il en compte le contexte local, le coût d'un loyer, le prix du pain, du gaz, du transport ? À Rs 1700 par mois, est-on, à Maurice, en état de pauvreté ou d'extrême pauvreté ?

Pouvons-nous nier que certains pensent que beaucoup de pauvres le sont " parce qu'ils ne veulent pas faire d'efforts, parce qu'ils s'attendent à ce qu'on leur donne tout sur un plateau " ? Cela peut-il être vrai, de manière générale et non isolée, dans un pays qui, en dépit de sa petite taille et de son absence de ressources naturelles, n'en arrive pas moins à sortir la tête de l'eau de façon globalement positive comme le fait Maurice ? Un pays qui se retrouve gravement " embouteillé " parce que sitôt levée une alerte cyclonique de classe 3, les Mauriciens se sont précipités sur les routes et arrêts d'autobus pour rallier leur lieu de travail ? Va-t-on nous faire croire que le succès enregistré dans les secteurs sucrier, puis textile et touristique peuvent être le fait d'un pays à la population paresseuse ?

Autre question : y a-t-il oui ou non une réalité ethnique à la pauvreté dans ce pays ? Pour dire les choses clairement : est-il fondé le sentiment, partagé par un certain nombre, que la pauvreté touche davantage les créoles ? Si c'est le cas, pourquoi refuser de se pencher sur les raisons de cet état de fait? Est-il juste de continuer à avancer, comme le font certains, que cela est dû à une mentalité (le fameux " amizé kréol ") ou fait-il aller chercher plus loin les conditions qui, partant de l'esclavage, ont laissé une population sans repères, sans acquis, sans projet ? Comment faire aujourd'hui pour changer cela ?

En attendant de trouver des réponses à ces questions, il nous revient de cesser de stigmatiser la pauvreté. Car de quoi naît la pauvreté ? Qui sont les pauvres ?

Admettons une frange de personnes qui sont pauvres parce qu'elles ne veulent pas travailler. À cela ajoutons une part de personnes qui voudraient travailler mais qui n'ont pas les compétences requises pour le faire. Et enfin, rajoutons une troisième catégorie de personnes qui travaillent, mais qui touchent des salaires ne leur permettant pas de joindre les deux bouts. Une catégorie qui serait en constante augmentation.

Tant que nous accepterons comme " normal " que l'Etat finance un système éducatif qui rejette plus de la moitié de nos enfants à la fin du cycle primaire sans qu'ils sachent lire, écrire ou compter, donc pas à même de trouver un emploi rémunérateur par la suite, nous serons responsables de la pauvreté. Tant que nous accepterons comme normal qu'une employée de maison, un ouvrier d'usine, un pêcheur ou un employé aux champs, accomplisse de longues et dures journées de travail sans que cela lui offre un salaire à même d'assurer ses besoins élémentaires, ce qui est de plus en plus le cas, nous serons responsables de la pauvreté.

C'est dire si nous aimerions, aujourd'hui, entendre parler de ce que nous prévoyons de faire pour tenter de réduire de façon significative la pauvreté. Ce qui, du même coup, ne nous obligerait pas à nous demander si nous allons " target " ou non les aides sociales, puisque leur nécessité serait de facto réduite, et permettrait à un plus grand nombre d'êtres humains de vivre dans la dignité.

Mais est-il possible de réduire la pauvreté, demanderont certains ? Des hommes y croient et, proposent même des solutions en ce sens. C'est le cas notamment de Muhammad Yunnus, le créateur de la Grameen Bank, Prix Nobel de la Paix en 2006 pour avoir fait avancer le concept de micro-crédit, avec des résultats concrets extrêmement intéressants. Et qui vient de signer un nouvel ouvrage plein de pistes et d'expériences porteuses, intitulé Creating a world without poverty : social business and the future of capitalism. C'est aussi le cas de Paul Polak, fondateur de l'International Development Enterprises, qui se fait entendre à travers Out of Poverty : What works when traditional approaches fail (Berrett-Koehler). Et si les approches des deux hommes ne sont pas tout à fait les mêmes, ils se retrouvent en tout cas sur une chose : ce que peuvent notamment apporter les expériences agricoles dans la lutte contre la pauvreté, et dans un monde où la sécurité alimentaire sera de plus en plus menacée.

Que nous proposons-nous de faire ici pour réformer un système d'éducation qui crée exclusion, et partant pauvreté ? Que nous proposons-nous de faire par rapport à une réforme agraire qui pourrait nous être extrêmement bénéfique ? Voilà, entre autres, ce que nous aimerions voir discuté. Pour échapper à la pauvreté du débat, sachant que plus il y a aura de pauvreté, plus nous serons, tous, collectivement, en danger…





o p i n i o n WEEK-END --- dimanche 2 mars 2008