Faits et effets — État voyou…
Humeur — (Ir) responsabilités
Interrogations — Le droit de savoir
Faits et effets...
État voyou
Cassam Uteem, qui n'est pas au pays, n'a pas encore réagi
aux propos que Navin Ramgoolam a tenu à son égard
le vendredi 1er février. On apprend de l'Express
d'hier que l'occupant du très honorable poste de Premier
ministre a interpellé, sur un ton de chef de guerre, les
journalistes à l'issue de la cérémonie commémorant
le 173e anniversaire de l'abolition de l'esclavage. D'humeur visiblement
belliqueuse, il a, tour à tour, apostrophé les médias,
le judiciaire et l'ancien "président MMM" Cassam
Uteem. L'argument était d'une bassesse indigne d'un chef
de gouvernement et l'ancien président de la république,
qui a fait honneur au pays de 1992 à 2002 ne devrait pas
se presser pour y répondre. On sait comment Navin Ramgoolam
traite ses ministres en public et on devine aisément ce
que ça doit être en privé. Mais cela ne l'autorise
en aucun cas à traiter l'ancien président de la
république "d'antipatriotique".
Après les graves incidents de Cité la Cure/Vallée
des Prêtres, Cassam n'a fait que mettre en garde contre
des répétitions de 68 et de 99, les pires moments
que ce pays ait vécu, en appelant les autorités
chargées de faire respecter l'ordre et la sécurité
publiques à agir promptement pour que les esprits ne s'échauffent
pas et que la situation ne dégénère. Où
est le mal ? On ne voit vraiment pas en quoi prévenir contre
des remakes de 68 et de 99 est un crime contre la patrie.
On peut ainsi parler de tout, tout célébrer, exiger
le devoir de mémoire ici et là, rappeler ses origines,
faire des pèlerinages aux sources mais il faut faire l'impasse
juste sur ces deux années, 68 et 99. Un peu comme disait,
ironique et critique, Rivaltz Quenette de ceux qui écrivent
l'histoire avec une "gomme élastique".
On va bientôt célébrer les 40 ans de l'indépendance
et ce n'est pas superflu d'ouvrir, à l'intention d'une
jeunesse peut être ignorante des grands moments, sombres
ou glorieux de l'histoire, une parenthèse sur les barrages
raciales de la même année 68. Si il ne faut pas retourner
dans le passé, comme le suggère Navin Ramgoolam,
que faisait-il donc au Morne vendredi dernier si ce n'est d'observer
la commémoration d'un épisode douloureux de l'histoire
et du pays, de ce crime contre l'humanité que fut l'esclavage.
Pourquoi donc faut-il faire impasse sur 68 et 99? Les événements
qui se sont déroulés font partie de notre histoire
contemporaine et il n'y a aucune raison qu'ils soient amplifiés
ou banalisés.
Navin Ramgoolam n'aime pas qu'on parle de ces deux années
parce que cela rappellent des choses pas très agréables.
Comme celle qui illustre une certaine manière de gouverner,
propre aux travaillistes. L'an 68 et l'an 99, cherchez le lien.
Il est le même, une gouvernance rouge vif synonyme d'un
laisser-aller et d'une incurie propices à l'embrasement.
Lorsque le pays s'est enflammé en 99, le ministre de l'Intérieur
avait disparu pendant 72 heures et il l'avait éventuellement
justifié en soutenant qu'il "gardait sa tête
bien sur ses épaules". Cette expression a, à
juste titre, été complètement tournée
en dérision par Sir Anerood Jugnauth durant la campagne
électorale de 2000 avec cette question "bé
ko so la tet ti pou été si li pa lor so zépol"
qui amusait beaucoup les partisans de l'Alliance MSM/MMM d'alors.
Et pendant que Navin Ramgoolam réfléchissait sur
le cours des événements sanglants, c'est le président
Uteem et le Cardinal Jean Margéot qui étaient sur
le terrain à Roche-Bois et ailleurs pour calmer les esprits.
Il faudrait sans doute, à cet effet, revenir aussi sur
le rapport édifiant Matadeen/Quenette/Jeetun sur les émeutes
de 99 pour prendre la mesure de la démission des uns et
de la responsabilité des autres dans le vilain jeu qui
a consisté à jeter de l'huile sur le feu. Mais çà
risque de faire encore plus mal qu'un simple rappel de 68 et de
99.
C'est probablement parce qu'il a bien connu et 68 et 99, que Cassam
Uteem parle de ces tristes moments comme d'un exorcisme, pour
que plus jamais ils ne se répètent. Et cela ne fait
certainement pas de lui un "anti-patriotique". De toute
façon, en matière de patriotisme, l'ancien président
n'a strictement aucune leçon à recevoir de ceux,
mauvais perdants et perplexes, qui, en 92, par exemple, avaient
dépêché un duo de rigolos du PTr, pour distribuer
des tracts à Vienne, en marge d'une conférence des
Nations Unies sur les droits de l'homme, dénonçant
des soi-disant "élections mardaye" à Maurice.
Ça, c'est de l'anti-patriotisme caractérisé
Quant à l'allusion au "président MMM",
c'est petit et c'est mesquin. Oui, Cassam Uteem était un
ministre MMM avant d'accéder au poste de président
de la république en 92, quelques mois après que
Sir Veerasamy Ringadoo ait inauguré la nouvelle ère
républicaine, cette ultime étape de la décolonisation
qui dérange encore les inféodés à
la Grande-Bretagne. Il a été reconduit en 97, un
samedi 28 juin, après maintes tergiversations et deux jours
avant l'expiration de son premier mandat sur une motion présentée
par Navin Ramgoolam et par un gouvernement qu'il dirigeait. Cassam
Uteem y est resté jusqu'à sa démission le
15 févier 2002 sur un différend avec le gouvernement
MSM/MMM sur certaines provisions de la Prevention of Terrorism
Act. En quoi Cassam Uteem a-t-il été un "président
MMM" ? Ce que la nation retient de son passage à la
State House, c'est qu'il a été un grand président,
un farouche combattant du "nou banne" et on ne peut
certainement pas le comparer à ces nominés politiques
qui, chaque jour, font honte à la république.
Une parole inconsidérée ici, une entorse au protocole
là alors que certains se gargarisent du respect des institutions
et de la constitution, tout cela contribue, ces jours-ci, à
faire de Maurice un état voyou.
Humeur
(Ir) responsabilités
Les Mauriciens qui ne sont satisfaits de rien ont souvent critiqué
la météo, organisme chargé de leur prédire
le temps. Parfois avec raison. Dans un passé assez récent,
ce n'est qu'après son passage avec des pluies diluviennes
que les Mauriciens apprirent qu'un petit cyclone avait traversé
l'île de part en part. Ne parlons pas de différences
de trajectoire de plusieurs degrés entre la station locale
et celle de l'île sur, elles sont tellement courantes
que les habitués enlèvent d'office un ou deux degrés
dans les alertes qui proviennent de Vacoas. Plus près de
nous encore après avoir raté le premier tsunami,
la météo lança quelques mois plus tard une
alerte à la vague qui provoqua une panique et poussa des
riverains de Rivière-Noire a aller se réfugier dans
les rues à flanc de montagne du morcellement Carlos avec
bijoux, argents en liquide, titres de propriétés
et chiens de race. Mais ce qui vient de se passer jeudi dépasse
de loin tout ce que la météo avait fait subir jusqu'ici
aux Mauriciens. Maurice s'est réveillée jeudi matin
par un temps radieux mais avec une alerte cyclonique de classe
III et un bulletin de la météo qui annonçait
que Gula allait passer à son point le près de Maurice
dans la matinée, ce qui provoquerait " des conditions
cycloniques, c'est-à-dire des rafales de 120 kilomètres
heures. " Ce bulletin, qui précisait que " la
mer serait phénoménale " fut répété
en quatre langues sur toutes les radios. Le directeur de la météo
répéta ces propos en direct live sur une radio.
Informée par sa météo, l'île Maurice
se prépara à subir son premier cyclone de la saison
en priant pour que Gula apporte plus d'eau que de vents pour remplir
nos réservoirs. À 8 hrs 4 alors que tout un chacun
avait pris ses dispositions pour respecter les dispositions de
la classe 3 : pas d'école, pas de travail, pas de circulation,
la météo annonça que toutes les classes cycloniques
étaient enlevées. Cette décision provoqua
un cafouillage " phénoménal" sur toutes
les routes du pays. Des centaines de Mauriciens ont été
pris dans un des plus beaux embouteillages national jamais organisés
et ont du se débrouiller pour faire garder leurs enfants,
en vacances forcés, et essayer de trouver un moyen de transport
pour arriver à leur travail, pour ne pas perdre la journée.
Et qui plus est, sous une pluie battante et avec des rafales digne
d'un temps cyclonique. Lors d'une conférence de presse
d'explications, le directeur de la météo soutint
qu'il avait pris ses responsabilités en fonction d'éléments
dont il disposait pour émettre un avertissement de cyclone
de classe 3. Il n'expliqua pas ces éléments sur
lesquels il a fait son intervention à 8 hrs, qui se sont
évaporés quarante minutes après avec l'enlèvement
de toutes les classes. Je ne suis pas sûr que l'actuel directeur
de la météo laissera une trace dans l'histoire,
mais une place lui est déjà réservée
dans le Guiness Book of Records. Sa décision de passer
en classe 3, d'annoncer une classe 4 et d'enlever toutes les
classes 40 minutes plus tard aurait coûté à
l'économie mauricienne entre Rs 500 et Rs 1 milliard. Et
en plus il a annoncé au cours de sa conférence de
presse " si c'était à refaire, je le referais.
" Nous n'avons plus besoin de suivre la trajectoire des cyclones.
Nous en avons un à Vacoas.
*
Navin Ramgoolam a fait une sortie contre Cassam Uteem, qualifié
de " président mauve ", pour ses mises en garde
contre la montée de la violence qui, si elle n'est pas
jugulée, pourrait nous conduire à d'autres "
février 1999 ", " 1967 " et " 1968
". Celui qu'une très grande majorité d'habitants
de ce pays a qualifié de président de tous les Mauriciens
tirait la sonnette d'alarme sur les conséquences que pourraient
avoir le laxisme dont fait preuve les autorités vis-à-vis
du law and order. Vendredi aux pieds du Morne, Navin Ramgoolam
a accusé Cassam Uteem d'avoir eu une attitude " antipatriotique
, presque comme s'il avait envie que cela se reproduise. Au contraire
ce sont des incidents qu'on devrait oublier. Au lieu de voir ce
qu'on peut faire pour améliorer, ils parlent du passé.
" L'ancien président de la République répondra
peut être au Premier ministre. Mais puisque ce dernier parle
d'oublier le passé pour se tourner vers l'avenir, au lieu
de donner des leçons aux autres il devrait commencer par
pratiquer ce qu'il semble vouloir prêcher. A-t-il déjà
oublié que durant toute la deuxième partie de 2007
dans le cadre du " combat historique " du MAAS il a
animé plusieurs réunions dont le sujet était
" bann la " contre " nou bann " ? A-t-il
déjà oublié les allusions à la maltraitance
infligé par les ancêtres des uns aux autres et le
rappel systématique - qu'il fait aussi en campagne électorale
- du passé ? Faut-il comprendre qu'il faut être
sélectif dans le rappel du passé, en évitant
tout ce qui s'est passé depuis 1967, pour se concentrer
uniquement sur la période des méchants colons exploitant
les esclaves et les engagés ? Si Navin Ramgoolam veut être
crédible sur ce dossier, il aurait intérêt
a pratiquer lui-même ce qu'il reproche aux autres de faire.
Interrogations
Le droit de savoir
Un pas en avant. C'est ainsi que l'on peut percevoir la célébration
nationale du 173ème anniversaire de l'Abolition de l'esclavage,
vendredi dernier. Il est en effet significatif de noter que pour
la première fois, rejoignant une volonté populaire
exprimée depuis un moment déjà, le gouvernement
a choisi de déplacer la célébration officielle
de cette date phare de notre histoire de Pointe Canon, Mahébourg,
vers le Morne. Dans la réhabilitation d'une histoire et
l'assertion d'une identité, les symboles sont importants.
Et il est bon que ce soit celui du Morne qui ait été
choisi, dans la mesure où il incarne non l'esclavage en
soi mais la lutte contre l'esclavage. Et si pendant longtemps,
on a pu classer au rang de seul mythe ou de légende, l'histoire
selon laquelle cette montagne emblématique fut le refuge
d'esclaves en fuite, les recherches archéologiques entreprises
dans le cadre du Maroon Heritage Project sont venues asseoir
la vérité du Morne comme " territoire marron
" pour reprendre les mots du poète Sedley Assonne.
Que cette montagne soit inscrite cette année, comme
on peut l'espérer, au Patrimoine Mondial de l'Humanité,
sera symboliquement important. Mais il ne saurait être question
de s'arrêter au symbole.
Comme Doudou Diène il y a quelques années, comme
Christiane Taubira plus récemment, l'écrivain martiniquais
Daniel Maximin, en visite dans notre île au cours de la
semaine écoulée, a partagé un passionnant
message sur la nécessité de mettre en avant ce qui
valorise et est susceptible de faire avancer, au cur d'une
réalité qui fut profondément déshumanisante.
Si nous sommes ici aujourd'hui, c'est parce que nous avons lutté
contre l'esclavage, et c'est cela qu'il convient de faire ressortir
et de célébrer souligne celui qui fut chargé,
en 1998, d'organiser la célébration nationale française
du 150ème anniversaire de l'Abolition de l'esclavage. Redisant,
dans le même souffle, la nécessité d'affirmer
non le " devoir de mémoire " comme nous le disons
de plus en plus souvent, mais le " droit de savoir ".
Et quand on sait à quel point les mots sont importants
par rapport à ce type de réalités, quand
on sait à quel point le déni d'identité,
de reconnaissance et de respect peut encore se jouer sur des appellations
(" noir touni, noir tcholo " etc
), on mesure à
quel point est capital le choix de termes dans ce cadre.
Chantre de la négritude aux côtés de Senghor
et de Damas, le grand écrivain Aimé Césaire
a, dans Cahier d'un retour au pays natal, ces mots magnifiques
qui peuvent trouver en nous un écho particulier :
" J'habite une blessure sacrée
j'habite des ancêtres imaginaires
j'habite un vouloir obscur
j'habite un long silence
j'habite une soif irrémédiable
"
écrit Césaire.
Face à la blessure de l'esclavage, pour donner droit
de cité à des ancêtres trop longtemps inconnus,
pour faire taire un trop long silence, pour abreuver une soif
incompressible de savoir. Que soit enfin institué non le
devoir de commémorer, un peu comme une obligation à
nouveau subie, mais le droit de savoir ce que recèle une
part injustement enfouie de notre histoire. Ce dans une volonté
agissante : pas simplement pour garder le regard tourné
vers le passé et se repaître de sa douleur, mais
pour que la connaissance nourrisse notre avancée future,
comme l'avancée du Morne sur la côte sud-ouest.
On peut encore entendre certains se demander " s'il est
vraiment nécessaire d'aller remuer tout cela ". Ce
à quoi l'on pourrait répondre que lorsqu'une partie
d'une population, descendante de cette histoire, manifeste un
mal-être tel que celui que nous voyons aujourd'hui, cela
ne relève même plus de la nécessité
mais de l'obligation. On ne construit rien sur un déni
qui alimente rancur et frustration. Tôt ou tard, cela
ne peut que nous éclater à la figure. C'est dire
s'il est important que nous fassions, une bonne fois, face à
cette part de notre histoire et de notre identité nationale.
Que tous les moyens voulus soient mobilisés pour que la
réalité de l'esclavage à Maurice soit explorée
à fond. Que chercheurs et historiens soient chargés
de fouiller les archives, les mémoires, tout ce qui est
susceptible de documenter notre connaissance de cette époque.
Et que cette réalité, point capital, soit dûment
enseignée. Que les archéologues puissent continuer
des recherches qui ont été bizarrement arrêtées
suite aux premières découvertes, pourtant prometteuses,
effectuées il y a trois ans dans les caves identifiées
sur les flancs du Morne. Qu'économistes, sociologues et
psychologues se penchent sur les répercussions de l'esclavage
sur les générations qui ont suivi, si peu éloignées
de nous.
Avons-nous les moyens de nous permettre cela alors que le pays
connaît déjà des difficultés financières,
diront encore certains. Puisque l'on parle de réparation,
sans doute une première phase pourrait-elle venir, justement,
du soutien et du financement accordé à la constitution
de ce savoir et à sa diffusion. Parmi nos grandes entreprises,
on pourrait espérer qu'il s'en trouvera certaines suffisamment
capables de reconnaître qu'elles ont bénéficié,
à un niveau ou à un autre, de l'esclavage et de
ses retombées pour mettre en uvre leur CSR, ce fameux
Corporate Social Responsiblity devenu nouveau mantra, afin d'aider
à financer ces programmes. En sachant que c'est cela aussi,
construire un pays, et non seulement bétonner sa côte
de palaces au luxe susceptible d'être jugé trop insultant
pour ne pas être attaqué
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o p i n i o n
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WEEK-END --- dimanche 3 février 2008
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