i n t e r v i e w WEEK-END --- dimanche 27 janvier 2008



Georges Chung Tick Kan :

"Maurice est devenu un pays de goulot d'étranglement économique"

Notre invité de ce dimanche est l'économiste et industriel George Chung Tick Kan. Dans une analyse qui risque de provoquer de multiples réactions, il souligne les faiblesses des fondamentaux de l'économie mauricienne qui sont devenus des goulots d'étranglement du développement économique et propose des solutions pour les faire sauter.

Commençons cette interview par l'actualité internationale. La Société Générale, l'une des principales banques françaises, vient de perdre 5 milliards de francs grâce aux placements frauduleux d'un de ses employés, qui avait crée une banque dans la banque. Est-ce l'affaire MCB/NPF qui aurait inspiré les Français ?

Je suis incapable de répondre à la dernière partie de la question. Voyons le problème dans sa globalité. Depuis le début de 2008, le monde vit la crise économique la plus grave des ces 40 dernières. Il y a d'une part, la crise américaine de la fin de 2007, de l'autre, le ralentissement des activités économiques dans le monde après six/sept ans de cycle de croissance. L'affaire de la société générale, en France, qui est d'un montant de 5 milliards d'euros d'achats et de vente d'actions, vient s'ajouter ou amplifier cette crise financière. La coïncidence a voulu que lundi ayant été un black monday avec un début de panique sur les marchés européens avec des répercussions sur les marchés asiatiques, le patron de la banque fédérale américaine, croyant que la crise était beaucoup plus grave a paniqué. Il a convoqué une réunion audiovisuelle de son Conseil avant de décider de baisser les taux d'intérêt de 3/4 de point mardi soir. Le lendemain, on s'est rendu compte que la panique des places européennes avait été provoquée par l'affaire de la société générale.

Vous êtes en train de dire qu'un des hauts responsables de l'économie américaine peut paniquer et prendre des décisions susceptibles d'influencer négativement le monde entier ?

Ce sont des accidents de parcours du système financier international qui n'arrivent pas souvent. Le précédent remonte à 1992 quand Georges Soros avait mis à genoux la Banque centrale d'Angleterre et fait trembler le système international par ses importantes ventes de devises. C'est également ce qui vient de se passer en France avec...

... le système financier mondiale est d'une grande fragilité...

... ce genre d'accidents arrivera de moins en moins à mon avis. Car la découverte des faiblesses dans les rouages du système permet de mieux organiser sa défense. Les exemples cités n'étaient que des accidents de parcours...

... tout comme l'affaire MCB/NPF ?

C'était le cas.

Quelles sont les conséquences que le dernier accident de parcours du système va avoir sur l'économie internationale et sur celle de Maurice ?

Les bourses ont repris après que les bonnes informations ont circulé sur les origines de la panique de cette semaine. Beaucoup de porteurs ont perdu des milliards dans l'opération, mais ce sont les risques de la bourse. En ce qui concerne Maurice, permettez-moi d'aborder la question de manière globale. 2007 a été une bonne année à plusieurs égards : accélération du taux de croissance, création d'emploi, année record pour le secteur touristique, reprise quasi exceptionnelle de la Zone Franche avec des répercussions sur le commerce et le secteur financier. 2007 a été une très bonne année, mais l'avenir n'est pas assurée si des problèmes fondamentaux ne sont pas réglés.

Nous allons revenir sur le futur, mais juste avant, un mot d'explication : c'est vrai qu'en ce début d'année, on ne nous parle que de early harvest économique en soulignant le nombre de milliards rapportés dans différents secteurs. Mais si les fruits de la reprise sont soulignés dans des rapports des économistes, le Mauricien moyen n'en voit pas la couleur dans son quotidien.

Il y a, selon moi, deux raisons principales à la reprise économique de l'année dernière : une bonne conjoncture de l'économie internationale pour le tourisme et la Zone Franche et tout cela grâce à une dépréciation de la roupie.

Cette reprise n'est pas due aux mesures prises dans des deux derniers budgets du gouvernement ?

Pas autant qu'aux effets positifs de la dépréciation spectaculaire de la roupie intervenue il y a plus d'un an…

… que Vishnu Lutchmeenaraidoo a qualifiée de dévaluation déguisée…

… il y a une différence entre les deux termes. Moi, j'utilise dépréciation. A mon avis, cette reprise de la croissance, qui est fragile, risque de s'arrêter au cours des prochaines années.

Quelles sont les conditions à remplir pour éviter cet arrêt de la croissance ?

Nous avons des faiblesses grandissantes au sein de notre système économique. En gros, nous sommes devenus un pays de goulots d'étranglement économique. Je m'explique : on veut que le taux de croissance du tourisme se maintienne pour atteindre 2 millions de visiteurs en 2015. Mais comment va-t-on faire venir ces deux millions de touristes quand au moment où je vous parle l'unique aéroport du pays est déjà utilisé au-delà de ses capacités ? A quoi ça sert d'organiser des séminaires et d'aller vendre Maurice comme centre de services financiers quand on ne trouve pas des administrateurs de trusts, des gestionnaires de fortunes, des comptables dans le pays ? Il existe actuellement une grande mobilité - un poaching même, pour être plus exact - au sein des banques causée par le manque aigu de personnel. A quoi ça sert d'organiser des séminaires sur les TICS quand le réseau de l'internet local est déjà arrivé à saturation ? A quoi ça sert de vendre Maurice comme le centre de la région quand le réseau routier est devenu l'obstacle majeur au déplacement dans le pays, que ce soit pour le transport de la masse active, des collégiens et du public en général ? Le trajet qui prenait une demi-heure il y a vingt ans a aujourd'hui au moins doublé. Savez-vous que dans notre pays, qui se dit ouvert au commerce international, les camions de marchandises, qui transportent les produits locaux vers le port ou l'aéroport ne peuvent pas circuler pendant la journée ?! Ces goulots d'étranglement sont devenus l'obstacle principal de la réalisation de nos objectifs de développement social et économique. Un récent rapport de la Banque Mondiale classe Maurice au 132 rang en ce qu'il s'agit de la compétitivité en termes d'infrastructures. C'est une aberration totale pour un pays qui se dit ouvert au commerce international. Je n'arrive pas à comprendre comment nos décideurs n'ont pas vu naître et se développer ces goulots d'étranglements au cours des trente dernières années. On parle de trouver une solution au transport de masse depuis les années 70, les rapports ne se comptent plus depuis et on continue à transporter notre population active de la manière qu'il y a vingt ans en au moins deux fois plus de temps.

Expliquez-moi pourquoi beaucoup de vos collègues économistes sont actuellement en train de se réjouir de la reprise de la croissance et des résultats des early harvest sans s'inquiéter des goulots d'étranglements ?

Ce n'est pas à moi qu'il faut poser la question. Mais ce n'est pas tout, Maurice ne vit pas dans des goulots d'étranglement mais dans une série de paradoxes. Savez-vous qu'en moins de trois ans la dette des entreprises et des individus a augmenté de 40%, ce qui représente à peu près Rs 40 milliards passant de Rs 105 milliards en 2005 à Rs 150 milliards l'année dernière ? Il faut ajouter à cette somme, le crédit des ventes à tempérament, que j'estime entre 4 et 5 milliards, les dettes contractées à travers les cartes de crédit, plus d'un milliard et celles de l'État qui sont de plus de 130 milliards. L'addition de ces sommes donne plus de Rs 300 milliards de dettes. Cela fait que Maurice est devenu une société de consommation basée sur le surendettement. Nous sommes devenus une société de débiteurs.

Comment expliquez-vous qu'en dépit de la situation économique, les grandes surfaces commerciales se multiplient et sont toujours remplies ?

Parce que notre société est fondée sur l'endettement. Si elle était basée sur le pouvoir d'achat et les revenus, nous aurions eu une croissance beaucoup plus ordonnée. Les centres commerciaux sont remplis parce que notre niveau d'endettement gonfle à une vitesse exponentielle.

Tout cela va un jour exploser si on ne prend pas, le plus vite possible, les décisions nécessaires en investissant massivement pour faire sauter les goulots d'étranglement.

Mais investir massivement signifie automatiquement augmenter le niveau de la dette. On ne sort pas des paradoxes…

Les 5% de taux de croissance actuel sont nettement insuffisants pour renverser la tendance. Il nous faut, à mon avis, un taux de croissance de plus de 10% pour le faire. De 1983/84 jusqu'en 1988/89 on a pu le faire pour arriver à une situation de surplus dans le budget de l'État et dans la balance commerciale. Aujourd'hui, nos fondamentaux sont extrêmement fragiles, vulnérables et nous sommes entrés dans la spirale du commerce international qui prend à contre-pied l'affirmation qu'on a besoin aujourd'hui d'une roupie forte. Le déficit de la balance commerciale va atteindre Rs 50 milliards cette année, le quart de notre produit national brut. Ce déficit, qui est en détérioration d'année en année, démontre que nous avons aujourd'hui une roupie nettement surévaluée. La récente appréciation de la roupie est arrivée comme un cheveu sur la soupe pour les exportateurs qui avaient vendu leur production avec une livre sterling valant Rs 63, au moment de la commande, et qui ne seront payés que Rs 57 la livre au moment de la livraison…

…mais est-ce que ce ne sont pas les risques du commerce - comme les accidents du secteur bancaire - qui ont permis aux mêmes exportateurs de gagner beaucoup quand la roupie était faible ? Est-ce que ce ne sont pas les résultats des lois du marché comme l'ont souligné, cette semaine, le ministre des Finances et le gouverneur de la Banque de Maurice ?

Bien que je sois pour le respect des lois du marché, je dis que nous sommes un petit pays et qu'il ne faut pas laisser la queue du chien le rendre fou. Est-ce qu'on doit laisser les forces du marché faire osciller la roupie du statut de monnaie faible à monnaie forte sans rien faire...

...seriez-vous en train de demander le retour au protectionnisme ?

Absolument pas. Je dis que compte tenu du fait que nous ne sommes pas un grand pays, nous ne pouvons pas permettre que les fluctuations de notre monnaie dépassent les 2 ou 3% dans un sens comme dans l'autre, pas entre 10% et 15% comme c'est le cas actuellement. Les exportateurs de la Zone Franche sont là pour fabriquer et vendre des produits, pas pour gérer les devises étrangères. Même en France, qui joue à fond les lois du marché, le président Sarkozy s'est plaint de la force de l'euro qui est en train d'impacter de manière négative sur les exportations françaises.

Vous souhaitez donc que les autorités mauriciennes réduisent la valeur de la roupie forte ?

Les exportateurs, dont je fais partie, souhaitent une roupie stable dont la valeur ne fluctue pas de manière violente, ni à la hausse ni à la baisse. Il faut que la roupie reflète les vrais fondamentaux de Maurice qui sont, je vous ai fait la liste, fragiles et vulnérables. Les chiffres que je vous ai donnés sur la balance commerciale et la balance en compte courants contredisent tout à fait l'affirmation selon laquelle la roupie est aujourd'hui le reflet des fondamentaux prétendument forts. Ce n'est pas la réalité.

Par conséquent, la réalité économique du pays ne correspond pas au discours politico-économique du gouvernement ?

Les chiffres que je vous ai cités laissent penser de manière claire que la roupie est surévaluée et ne reflète pas les fondamentaux de Maurice. Je ne dis pas qu'il faut déprécier la roupie, mais qu'il faut prendre les mesures nécessaires immédiatement pour rendre forts les fondamentaux du pays et faire sauter les goulots d'étranglement.

Avec votre constat de la situation économique du pays et de la faiblesse de ses fondamentaux, on pourrait se dire que le futur n'est pas brillant.

Au contraire, il y a un avenir spectaculaire pour le pays si l'on prend les décisions nécessaires pour régler le problème du transport public et permettre aux camions de marchandise de circuler ; construire une route pour contourner Port Louis ; construire les infrastructures nécessaires pour pouvoir accueillir correctement les 2 millions de touristes attendus ; revoir la structure du port qui n'arrive pas à gérer le volume de marchandises sans cesse croissant à l'arrivée et au départ ; il faut absolument "upgrade" le réseau informatique en vitesse et en qualité en baissant significativement ses tarifs. Ce sont quelques-unes des mesures nécessaires pour renforcer nos fondamentaux.

Ce ne sont pas des mesures que vous réclamez, mais des travaux d'Hercule. Est-ce que vos propositions sont réalisables ?

Les goulots d'étranglement sont tout aussi herculéens, mais ces propositions sont réalisables et surtout nécessaires pour l'avenir du pays. Si on n'investit pas immédiatement quelques dizaines de milliards...

...qu'il faudra emprunter puisque nous sommes, vous en avez fait la démonstration, déjà surendettés...

... je vous ferai remarquer que si nous sommes très endettés sur le plan local, nous ne le sommes pas par rapport aux institutions internationales qui peuvent facilement nous prêter la somme nécessaire...

...vous pensez au FMI et à la Banque Mondiale ?

... sans doute, mais il existe aussi d'autres institutions qui sont disposées à financer des projets de développement valables. Pour arriver à ces propositions je me suis contenté du b. a : b. a d'un entrepreneur qui a une machine qui roule à pleine capacité et des demandes en surnombre. Pour régler le problème, il achète une deuxième machine, agrandit son usine pour pouvoir augmenter sa production. Faisons de même avec le port, l'aéroport, le système routier, le transport public, le réseau internet. L'enlèvement des goulots d'étranglement, l'amélioration des infrastructures va faire naître de multiples opportunités économiques partout dans le pays.

Comment expliquez-vous le silence des décideurs sur ces questions fondamentales ?

Je ne me l'explique pas. On pourrait parler de manque de courage ou de raisons politiques qui n'ont rien à faire avec l'économie. J'ai la conviction que c'est ce qu'il faut pour permettre à la croissance de repartir de façon durable. Ce sont des mesures politiques qui relèvent de l'État et de lui seulement.

Que se passera-t-il si ces décisions ne sont pas prises ?

A mon avis, la croissance va s'arrêter dans un embouteillage. La vie sociale et économique de Maurice s'arrêtera un jour dans un monstrueux embouteillage.

Est-ce que vous pensez que vos propositions seront non seulement lues, mais étudiées et mises en pratique ?

Je l'espère. Le gouvernement se rend compte que les faiblesses du système ne lui donnent pas les moyens d'être généreux vis-à-vis de la population. Si on ne fait pas attention aux faiblesses de nos fondamentaux, elles peuvent devenir mortelles. La hausse des prix de la farine et d'autres produits - causés en partie par la hausse artificielle de la roupie - passés aux consommateurs est en train de tuer le pouvoir d'achat. La fausse force de la roupie est susceptible de provoquer une situation de chômage dans le secteur d'exportation dans six mois, si rien n'est fait.

Vous êtes aussi paradoxal que les situations économiques que vous décrivez : le champion de la libre entreprise réclame des mesures de protection et de contrôle du marché...

...il faut le faire quand cela risque de devenir mortel pour une industrie. Il y a des exceptions qui confirment la règle et qu'il faut tenir en ligne de compte. Je dis qu'en général les forces du marché fonctionnent bien mais que dans certaines circonstances, elles peuvent tuer une économie et il faut en tenir compte. Les faiblesses que j'ai répertoriées tout au long de cette interview, sont devenues, parce qu'on n'a pas pris les décisions qu'il fallait au moment le plus propice, les principaux obstacles au progrès économique et social de Maurice. Les mesures doivent être prises le plus tôt possible pour des résultats visibles dans deux trois ans.

Vous êtes en train de remettre en question le programme économique du gouvernement soutenu par le secteur privé.

On est en train de refaire en 2008 ce qu'on fait déjà depuis ces 20, 30 dernières années à différents degrés. La structure de l'économie mondiale a complètement changé : la manière de faire du business, en Inde, en Chine, par exemple, a été radicalement bouleversée ; les anciens pays socialistes se sont convertis à l'économie de marché. Pendant ce temps, à Maurice, on fait de la politique économique de la même manière qu'il y a 20, 30 ans. On lance de secteurs nouveaux en utilisant des techniques vieilles d'au moins une génération. Il faut changer de palier. Il faut changer de manière de voir les choses de manière radicale, parce qu'en 20 ans, l'économie a fait plus qu'un grand bond en avant. Les projets que je vous ai énumérés sont non seulement nécessaires pour notre santé économique, mais également pour notre santé psychologique.

J'aimerais terminer cette interview avec une question économique et sociale. Quand je vois les maquettes de Tian Li, j'ai le sentiment que ce n'est pas une Zone Franche que l'on va construire à Riche Terre, mais une véritable ville. Qui pourrait devenir un État dans la république, comme Shanghai, au temps de la colonisation européenne...

...je crois que si Tian Li est bien géré par les autorités locales et les gens de Tian Li, il peut être un véritable pont vers l'Afrique.

Mais si ce n'est pas le cas...

...il y aura certainement des problèmes de dentition dans la mesure où c'est une expérience nouvelle. Mais je crois que Tian Li peut jouer un rôle moteur dans le développement économique de la région.

Mais est-ce qu'il n'y a pas un risque que le Mauricien réagisse mal face à ce qui pourrait paraître comme l'implantation d'une enclave étrangère sur le territoire national ?

Le plus gros obstacle du projet Tian Li est son acceptation par la communauté mauricienne. Cela dépendra aussi de Tian Li qui devra, dans une très large mesure, se mauricianiser. Si Tian Li arrive à se faire accepter - par des actions concrètes, pas par des discours creux - cette nouvelle ville pourra jouer un rôle de locomotive dans le développement économique de la région. Permettez-moi de souligner que Tian Li n'est pas un tout en soi, mais un élément d'un projet global de la Chine pour les pays africains.



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