Notre invité de ce dimanche est l'économiste et
industriel George Chung Tick Kan. Dans une analyse qui risque
de provoquer de multiples réactions, il souligne les faiblesses
des fondamentaux de l'économie mauricienne qui sont devenus
des goulots d'étranglement du développement économique
et propose des solutions pour les faire sauter.
Commençons cette interview par l'actualité internationale.
La Société Générale, l'une des principales
banques françaises, vient de perdre 5 milliards de francs
grâce aux placements frauduleux d'un de ses employés,
qui avait crée une banque dans la banque. Est-ce l'affaire
MCB/NPF qui aurait inspiré les Français ?
Je suis incapable de répondre à la dernière
partie de la question. Voyons le problème dans sa globalité.
Depuis le début de 2008, le monde vit la crise économique
la plus grave des ces 40 dernières. Il y a d'une part,
la crise américaine de la fin de 2007, de l'autre, le ralentissement
des activités économiques dans le monde après
six/sept ans de cycle de croissance. L'affaire de la société
générale, en France, qui est d'un montant de 5 milliards
d'euros d'achats et de vente d'actions, vient s'ajouter ou amplifier
cette crise financière. La coïncidence a voulu que
lundi ayant été un black monday avec un début
de panique sur les marchés européens avec des répercussions
sur les marchés asiatiques, le patron de la banque fédérale
américaine, croyant que la crise était beaucoup
plus grave a paniqué. Il a convoqué une réunion
audiovisuelle de son Conseil avant de décider de baisser
les taux d'intérêt de 3/4 de point mardi soir. Le
lendemain, on s'est rendu compte que la panique des places européennes
avait été provoquée par l'affaire de la société
générale.
Vous êtes en train de dire qu'un des hauts responsables
de l'économie américaine peut paniquer et prendre
des décisions susceptibles d'influencer négativement
le monde entier ?
Ce sont des accidents de parcours du système financier
international qui n'arrivent pas souvent. Le précédent
remonte à 1992 quand Georges Soros avait mis à genoux
la Banque centrale d'Angleterre et fait trembler le système
international par ses importantes ventes de devises. C'est également
ce qui vient de se passer en France avec...
... le système financier mondiale est d'une grande fragilité...
... ce genre d'accidents arrivera de moins en moins à mon
avis. Car la découverte des faiblesses dans les rouages
du système permet de mieux organiser sa défense.
Les exemples cités n'étaient que des accidents de
parcours...
... tout comme l'affaire MCB/NPF ?
C'était le cas.
Quelles sont les conséquences que le dernier accident
de parcours du système va avoir sur l'économie internationale
et sur celle de Maurice ?
Les bourses ont repris après que les bonnes informations
ont circulé sur les origines de la panique de cette semaine.
Beaucoup de porteurs ont perdu des milliards dans l'opération,
mais ce sont les risques de la bourse. En ce qui concerne Maurice,
permettez-moi d'aborder la question de manière globale.
2007 a été une bonne année à plusieurs
égards : accélération du taux de croissance,
création d'emploi, année record pour le secteur
touristique, reprise quasi exceptionnelle de la Zone Franche avec
des répercussions sur le commerce et le secteur financier.
2007 a été une très bonne année, mais
l'avenir n'est pas assurée si des problèmes fondamentaux
ne sont pas réglés.
Nous allons revenir sur le futur, mais juste avant, un mot
d'explication : c'est vrai qu'en ce début d'année,
on ne nous parle que de early harvest économique
en soulignant le nombre de milliards rapportés dans différents
secteurs. Mais si les fruits de la reprise sont soulignés
dans des rapports des économistes, le Mauricien moyen n'en
voit pas la couleur dans son quotidien.
Il y a, selon moi, deux raisons principales à la reprise
économique de l'année dernière : une bonne
conjoncture de l'économie internationale pour le tourisme
et la Zone Franche et tout cela grâce à une dépréciation
de la roupie.
Cette reprise n'est pas due aux mesures prises dans des deux
derniers budgets du gouvernement ?
Pas autant qu'aux effets positifs de la dépréciation
spectaculaire de la roupie intervenue il y a plus d'un an
que Vishnu Lutchmeenaraidoo a qualifiée de dévaluation
déguisée
il y a une différence entre les deux termes. Moi,
j'utilise dépréciation. A mon avis, cette reprise
de la croissance, qui est fragile, risque de s'arrêter au
cours des prochaines années.
Quelles sont les conditions à remplir pour éviter
cet arrêt de la croissance ?
Nous avons des faiblesses grandissantes au sein de notre système
économique. En gros, nous sommes devenus un pays de goulots
d'étranglement économique. Je m'explique : on veut
que le taux de croissance du tourisme se maintienne pour atteindre
2 millions de visiteurs en 2015. Mais comment va-t-on faire venir
ces deux millions de touristes quand au moment où je vous
parle l'unique aéroport du pays est déjà
utilisé au-delà de ses capacités ? A quoi
ça sert d'organiser des séminaires et d'aller vendre
Maurice comme centre de services financiers quand on ne trouve
pas des administrateurs de trusts, des gestionnaires de fortunes,
des comptables dans le pays ? Il existe actuellement une grande
mobilité - un poaching même, pour être
plus exact - au sein des banques causée par le manque aigu
de personnel. A quoi ça sert d'organiser des séminaires
sur les TICS quand le réseau de l'internet local est déjà
arrivé à saturation ? A quoi ça sert de vendre
Maurice comme le centre de la région quand le réseau
routier est devenu l'obstacle majeur au déplacement dans
le pays, que ce soit pour le transport de la masse active, des
collégiens et du public en général ? Le trajet
qui prenait une demi-heure il y a vingt ans a aujourd'hui au moins
doublé. Savez-vous que dans notre pays, qui se dit ouvert
au commerce international, les camions de marchandises, qui transportent
les produits locaux vers le port ou l'aéroport ne peuvent
pas circuler pendant la journée ?! Ces goulots d'étranglement
sont devenus l'obstacle principal de la réalisation de
nos objectifs de développement social et économique.
Un récent rapport de la Banque Mondiale classe Maurice
au 132 rang en ce qu'il s'agit de la compétitivité
en termes d'infrastructures. C'est une aberration totale pour
un pays qui se dit ouvert au commerce international. Je n'arrive
pas à comprendre comment nos décideurs n'ont pas
vu naître et se développer ces goulots d'étranglements
au cours des trente dernières années. On parle de
trouver une solution au transport de masse depuis les années
70, les rapports ne se comptent plus depuis et on continue à
transporter notre population active de la manière qu'il
y a vingt ans en au moins deux fois plus de temps.
Expliquez-moi pourquoi beaucoup de vos collègues économistes
sont actuellement en train de se réjouir de la reprise
de la croissance et des résultats des early harvest
sans s'inquiéter des goulots d'étranglements ?
Ce n'est pas à moi qu'il faut poser la question. Mais ce
n'est pas tout, Maurice ne vit pas dans des goulots d'étranglement
mais dans une série de paradoxes. Savez-vous qu'en moins
de trois ans la dette des entreprises et des individus a augmenté
de 40%, ce qui représente à peu près Rs 40
milliards passant de Rs 105 milliards en 2005 à Rs 150
milliards l'année dernière ? Il faut ajouter à
cette somme, le crédit des ventes à tempérament,
que j'estime entre 4 et 5 milliards, les dettes contractées
à travers les cartes de crédit, plus d'un milliard
et celles de l'État qui sont de plus de 130 milliards.
L'addition de ces sommes donne plus de Rs 300 milliards de dettes.
Cela fait que Maurice est devenu une société de
consommation basée sur le surendettement. Nous sommes devenus
une société de débiteurs.
Comment expliquez-vous qu'en dépit de la situation économique,
les grandes surfaces commerciales se multiplient et sont toujours
remplies ?
Parce que notre société est fondée sur l'endettement.
Si elle était basée sur le pouvoir d'achat et les
revenus, nous aurions eu une croissance beaucoup plus ordonnée.
Les centres commerciaux sont remplis parce que notre niveau d'endettement
gonfle à une vitesse exponentielle.
Tout cela va un jour exploser si on ne prend pas, le plus vite
possible, les décisions nécessaires en investissant
massivement pour faire sauter les goulots d'étranglement.
Mais investir massivement signifie automatiquement augmenter
le niveau de la dette. On ne sort pas des paradoxes
Les 5% de taux de croissance actuel sont nettement insuffisants
pour renverser la tendance. Il nous faut, à mon avis, un
taux de croissance de plus de 10% pour le faire. De 1983/84 jusqu'en
1988/89 on a pu le faire pour arriver à une situation de
surplus dans le budget de l'État et dans la balance commerciale.
Aujourd'hui, nos fondamentaux sont extrêmement fragiles,
vulnérables et nous sommes entrés dans la spirale
du commerce international qui prend à contre-pied l'affirmation
qu'on a besoin aujourd'hui d'une roupie forte. Le déficit
de la balance commerciale va atteindre Rs 50 milliards cette année,
le quart de notre produit national brut. Ce déficit, qui
est en détérioration d'année en année,
démontre que nous avons aujourd'hui une roupie nettement
surévaluée. La récente appréciation
de la roupie est arrivée comme un cheveu sur la soupe pour
les exportateurs qui avaient vendu leur production avec une livre
sterling valant Rs 63, au moment de la commande, et qui ne seront
payés que Rs 57 la livre au moment de la livraison
mais est-ce que ce ne sont pas les risques du commerce
- comme les accidents du secteur bancaire - qui ont permis aux
mêmes exportateurs de gagner beaucoup quand la roupie était
faible ? Est-ce que ce ne sont pas les résultats des lois
du marché comme l'ont souligné, cette semaine, le
ministre des Finances et le gouverneur de la Banque de Maurice
?
Bien que je sois pour le respect des lois du marché, je
dis que nous sommes un petit pays et qu'il ne faut pas laisser
la queue du chien le rendre fou. Est-ce qu'on doit laisser les
forces du marché faire osciller la roupie du statut de
monnaie faible à monnaie forte sans rien faire...
...seriez-vous en train de demander le retour au protectionnisme
?
Absolument pas. Je dis que compte tenu du fait que nous ne sommes
pas un grand pays, nous ne pouvons pas permettre que les fluctuations
de notre monnaie dépassent les 2 ou 3% dans un sens comme
dans l'autre, pas entre 10% et 15% comme c'est le cas actuellement.
Les exportateurs de la Zone Franche sont là pour fabriquer
et vendre des produits, pas pour gérer les devises étrangères.
Même en France, qui joue à fond les lois du marché,
le président Sarkozy s'est plaint de la force de l'euro
qui est en train d'impacter de manière négative
sur les exportations françaises.
Vous souhaitez donc que les autorités mauriciennes réduisent
la valeur de la roupie forte ?
Les exportateurs, dont je fais partie, souhaitent une roupie stable
dont la valeur ne fluctue pas de manière violente, ni à
la hausse ni à la baisse. Il faut que la roupie reflète
les vrais fondamentaux de Maurice qui sont, je vous ai fait la
liste, fragiles et vulnérables. Les chiffres que je vous
ai donnés sur la balance commerciale et la balance en compte
courants contredisent tout à fait l'affirmation selon laquelle
la roupie est aujourd'hui le reflet des fondamentaux prétendument
forts. Ce n'est pas la réalité.
Par conséquent, la réalité économique
du pays ne correspond pas au discours politico-économique
du gouvernement ?
Les chiffres que je vous ai cités laissent penser de manière
claire que la roupie est surévaluée et ne reflète
pas les fondamentaux de Maurice. Je ne dis pas qu'il faut déprécier
la roupie, mais qu'il faut prendre les mesures nécessaires
immédiatement pour rendre forts les fondamentaux du pays
et faire sauter les goulots d'étranglement.
Avec votre constat de la situation économique du pays
et de la faiblesse de ses fondamentaux, on pourrait se dire que
le futur n'est pas brillant.
Au contraire, il y a un avenir spectaculaire pour le pays si l'on
prend les décisions nécessaires pour régler
le problème du transport public et permettre aux camions
de marchandise de circuler ; construire une route pour contourner
Port Louis ; construire les infrastructures nécessaires
pour pouvoir accueillir correctement les 2 millions de touristes
attendus ; revoir la structure du port qui n'arrive pas à
gérer le volume de marchandises sans cesse croissant à
l'arrivée et au départ ; il faut absolument "upgrade"
le réseau informatique en vitesse et en qualité
en baissant significativement ses tarifs. Ce sont quelques-unes
des mesures nécessaires pour renforcer nos fondamentaux.
Ce ne sont pas des mesures que vous réclamez, mais des
travaux d'Hercule. Est-ce que vos propositions sont réalisables
?
Les goulots d'étranglement sont tout aussi herculéens,
mais ces propositions sont réalisables et surtout nécessaires
pour l'avenir du pays. Si on n'investit pas immédiatement
quelques dizaines de milliards...
...qu'il faudra emprunter puisque nous sommes, vous en avez
fait la démonstration, déjà surendettés...
... je vous ferai remarquer que si nous sommes très endettés
sur le plan local, nous ne le sommes pas par rapport aux institutions
internationales qui peuvent facilement nous prêter la somme
nécessaire...
...vous pensez au FMI et à la Banque Mondiale ?
... sans doute, mais il existe aussi d'autres institutions qui
sont disposées à financer des projets de développement
valables. Pour arriver à ces propositions je me suis contenté
du b. a : b. a d'un entrepreneur qui a une machine qui roule à
pleine capacité et des demandes en surnombre. Pour régler
le problème, il achète une deuxième machine,
agrandit son usine pour pouvoir augmenter sa production. Faisons
de même avec le port, l'aéroport, le système
routier, le transport public, le réseau internet. L'enlèvement
des goulots d'étranglement, l'amélioration des infrastructures
va faire naître de multiples opportunités économiques
partout dans le pays.
Comment expliquez-vous le silence des décideurs sur
ces questions fondamentales ?
Je ne me l'explique pas. On pourrait parler de manque de courage
ou de raisons politiques qui n'ont rien à faire avec l'économie.
J'ai la conviction que c'est ce qu'il faut pour permettre à
la croissance de repartir de façon durable. Ce sont des
mesures politiques qui relèvent de l'État et de
lui seulement.
Que se passera-t-il si ces décisions ne sont pas prises
?
A mon avis, la croissance va s'arrêter dans un embouteillage.
La vie sociale et économique de Maurice s'arrêtera
un jour dans un monstrueux embouteillage.
Est-ce que vous pensez que vos propositions seront non seulement
lues, mais étudiées et mises en pratique ?
Je l'espère. Le gouvernement se rend compte que les faiblesses
du système ne lui donnent pas les moyens d'être généreux
vis-à-vis de la population. Si on ne fait pas attention
aux faiblesses de nos fondamentaux, elles peuvent devenir mortelles.
La hausse des prix de la farine et d'autres produits - causés
en partie par la hausse artificielle de la roupie - passés
aux consommateurs est en train de tuer le pouvoir d'achat. La
fausse force de la roupie est susceptible de provoquer une situation
de chômage dans le secteur d'exportation dans six mois,
si rien n'est fait.
Vous êtes aussi paradoxal que les situations économiques
que vous décrivez : le champion de la libre entreprise
réclame des mesures de protection et de contrôle
du marché...
...il faut le faire quand cela risque de devenir mortel pour une
industrie. Il y a des exceptions qui confirment la règle
et qu'il faut tenir en ligne de compte. Je dis qu'en général
les forces du marché fonctionnent bien mais que dans certaines
circonstances, elles peuvent tuer une économie et il faut
en tenir compte. Les faiblesses que j'ai répertoriées
tout au long de cette interview, sont devenues, parce qu'on n'a
pas pris les décisions qu'il fallait au moment le plus
propice, les principaux obstacles au progrès économique
et social de Maurice. Les mesures doivent être prises le
plus tôt possible pour des résultats visibles dans
deux trois ans.
Vous êtes en train de remettre en question le programme
économique du gouvernement soutenu par le secteur privé.
On est en train de refaire en 2008 ce qu'on fait déjà
depuis ces 20, 30 dernières années à différents
degrés. La structure de l'économie mondiale a complètement
changé : la manière de faire du business, en Inde,
en Chine, par exemple, a été radicalement bouleversée
; les anciens pays socialistes se sont convertis à l'économie
de marché. Pendant ce temps, à Maurice, on fait
de la politique économique de la même manière
qu'il y a 20, 30 ans. On lance de secteurs nouveaux en utilisant
des techniques vieilles d'au moins une génération.
Il faut changer de palier. Il faut changer de manière de
voir les choses de manière radicale, parce qu'en 20 ans,
l'économie a fait plus qu'un grand bond en avant. Les projets
que je vous ai énumérés sont non seulement
nécessaires pour notre santé économique,
mais également pour notre santé psychologique.
J'aimerais terminer cette interview avec une question économique
et sociale. Quand je vois les maquettes de Tian Li, j'ai le sentiment
que ce n'est pas une Zone Franche que l'on va construire à
Riche Terre, mais une véritable ville. Qui pourrait devenir
un État dans la république, comme Shanghai, au temps
de la colonisation européenne...
...je crois que si Tian Li est bien géré par les
autorités locales et les gens de Tian Li, il peut être
un véritable pont vers l'Afrique.
Mais si ce n'est pas le cas...
...il y aura certainement des problèmes de dentition dans
la mesure où c'est une expérience nouvelle. Mais
je crois que Tian Li peut jouer un rôle moteur dans le développement
économique de la région.
Mais est-ce qu'il n'y a pas un risque que le Mauricien réagisse
mal face à ce qui pourrait paraître comme l'implantation
d'une enclave étrangère sur le territoire national
?
Le plus gros obstacle du projet Tian Li est son acceptation par
la communauté mauricienne. Cela dépendra aussi de
Tian Li qui devra, dans une très large mesure, se mauricianiser.
Si Tian Li arrive à se faire accepter - par des actions
concrètes, pas par des discours creux - cette nouvelle
ville pourra jouer un rôle de locomotive dans le développement
économique de la région. Permettez-moi de souligner
que Tian Li n'est pas un tout en soi, mais un élément
d'un projet global de la Chine pour les pays africains.