o p i n i o n WEEK-END --- dimanche 27 janvier 2008



  Faits et effets… - Escadrons
  Humeur - La colère des mangeurs de dhool puris
  Interrogations - L'île-solidaire


Faits et effets...

Escadrons
Josie Lebrasse


Il ne faut pas remonter aux bagarres de 65 ou de 68 dont on rappelle, discrètement, ces jours-ci les quarante ans, ces événements sanglants qui avaient précédé l'indépendance du pays pour prouver que le pire peut vite arriver si l'on ne prend pas garde. De tristes souvenirs plus récents suffisent pour nous rappeler que traiter de l'ordre public et de la sécurité des citoyens légèrement ne peut que conduire au désastre. Pour rappel, il y a eu un escadron de la mort qui a braqué, tué impunément durant plusieurs années, il y a eu l'attentat meurtrier de la rue Gorah Issac d'octobre 96, les émeutes et l'incendie de l'Amicale de 99, qui ont fait douze morts au total. Ce n'est qu'au départ en 2000 du gouvernement dirigé par Navin Ramgoolam que le ou les escadrons furent démantelés et que le pays put enfin respirer même si les crimes et autres voies de fait n'avaient certes pas disparu.

Il semble que nous retournons aux pires moments de 95/2000. Même histoire de gangs violents et armés, de rixes sanglantes en pleine journée. Tout a commencé depuis qu'un groupe, encore une fois, fort du soutien politique dont il bénéficie, s'est arrogé le droit d'intervenir partout, de la Plaisance Catering Unit à Air Mauritius et d'interpeller n'importe qui. C'est vrai qu'il a pu avoir ses entrées discrètes auprès des plus hautes autorités de l'état avant 2005 mais, depuis cette année, c'est la reconnaissance officielle et publique. Le Premier ministre l'encense ouvertement tandis que le ministre des Finances discute très officiellement, à son bureau, avec ses dirigeants de la National Residential Property Tax. Comme Rama Sithanen - à qui certains, ceux qui se trompent toujours, avaient prédit un grand destin national en 99 alors qu'il allait mordre la poussière l'année suivante après son historique retournement de veste sans être pour autant considéré comme un candidat pour être empaillé - est le député de la circonscription de Belle Rose/Quatre Bornes, il s'est cru obligé, lui aussi, de s'attirer les bienveillances de ce groupe qui sévit précisément dans la région de Palma/ La Louise.

C'est cette situation qui a poussé le pays là où il est aujourd'hui, des gangs s'organisant pour damer le pion à des rivaux. Les dirigeants politiques ne sont certes pas directement responsables de ces organisations qui se manifestent violemment ici et là mais ils sont, quelque part, coupables d'avoir donné l'impression de fermer les yeux sur certains agissements outranciers et de les encourager. C'est ce qui a amené d'autres groupes à s'organiser pour donner la réplique et intervenir là où il semble y avoir passe-droit, injustice et dominère vis-à-vis de certaines catégories sociales. C'est dangereux et cela peut provoquer de gros dérapages si toute cette situation n'est pas vite maîtrisée. On n'a pas beaucoup entendu le Premier ministre sur la situation délicate que nous avons tous vécue ces dernières semaines. Lorsqu'il s'agit de revendiquer quelques bonnes actions, le Premier ministre dit que c'est lui mais lorsque la situation se détériore, c'est le Commissaire de police. Faut savoir.

Si nous sommes rendus là où on est aujourd'hui et que cette ville jadis paisible qu'est Quatre-Bornes a été récemment transformée en nouveau far-west, avec ses braquages répétés, Caltex et Shibani et le vilain spectacle qu'il y a eu à proximité de la grand-route, jeudi dernier, un jour de foire qui s'est révélé traumatisant pour les nombreux Mauriciens et Réunionnais qui se déplacent à cette occasion, c'est parce que la police est complètement désorganisée. Elle l'est en raison des agissements du Premier ministre. Passons sur l'épisode Raddhoa par respect pour la mémoire du défunt.

Qui ne se souvient, par exemple, de cette violente sortie publique de Navin Ramgoolam contre Ramanooj Gopalsing à l'aéroport quelques jours après les élections de 2005 et des invectives assorties de moults commentaires sur l'épiderme de son prédécesseur ? C'est à partir de là que tout se casse. Et personne n'a jamais compris, par ailleurs, sur quel critère et pour quelle raison Jean Bruneau qui assurait la suppléance au poste de commissaire de police en l'absence du titulaire a, depuis juillet 2005, été écarté au profit d'un autre officier. En quoi a-t-il démérité. N'est-ce pas à lui qu'on fait systématiquement appel lorsqu'il y a des problèmes délicats sur le terrain ? Il est bon pour mettre de l'ordre dans les endroits les plus chauds, mais il ne l'est pas assez pour faire la suppléance au poste suprême selon les critères qui sont propres à la logique travailliste.

Les escadrons se multiplient parce que plus personne ne croit dans l'impartialité des autorités. Il y a une politique de "get figir", de protection de proches du pouvoir et d'interventionnisme ministériel qui poussent certains de nos compatriotes à croire qu'il suffit qu'ils s'organisent pour qu'il y ait un semblant de justice. A part quelques-uns, qui s'était ému qu'un plaisancier, opposant déclaré de l'accès payant imposé par le camarade de plongée de Navin Ramgoolam à l'îlot Gabriel, ait eu le tendon sectionné ? Il y a eu de nombreux cas de ce genre ces derniers mois, la population ayant la nette impression que certains échappent à tout contrôle. Ce sont de tels actes d'intimidation perpétrés par les uns, non-sanctionnés parce que ce sont "nou dimoune" qui ont suscité des réactions chez les autres. Et c'est ce qui a abouti aux graves événements de ces dernières semaines. Il faut mettre un terme à tout cela avant que le pays ne s'embrase. Il est urgent que la population reçoive un signe : celui qu'un ministre de l'Intérieur est toujours en poste. Et aux commandes…




Humeur

La colère des mangeurs de dhool puris
Jean-Claude Antoine


Autrefois, à l'époque où le fast food n'avait pas encore envahi le pays et les cantines les cours de nos écoles et collèges, les étudiants allaient en classe avec un pain que l'on n'appelait pas encore sandwich et encore moins fourré. Il contenait généralement du beurre, un bout de fromage ou un peu de confiture et parfois un reste de curry de la veille ou une rougaille faite le matin même. Ce pain était souvent échangé à l'heure de la récréation car, c'est connu, même s'il contient les mêmes ingrédients le pain lékol du voisin a meilleur goût que celui fait chez soi. Avec le développement, les parents ont eu plus de travail, un peu plus d'argent et moins de temps pour s'occuper de leurs enfants et préparer le pain lékol. Les enfants étaient ravis : il est plus fun de choisir son pain fourré chez le marchand que de manger celui préparé à la maison. D'autant plus que les cantines et les marchands de gâteaux huileux, de fruits confits s'offraient pour remplacer le painlékol des parents. Par la suite, les pains fourrés au thon ou poulet mayonnaise, salades carottes et pomme de terre ou achards et burgers en tous genres - froid et assez gras - ont fait leur apparition suivis plus tard par les frites et les portions de mine frit - également froid parce que préparés tôt le matin - servis dans des sacs en plastique. De tout temps, les rotis et les dhool puris chauds bouillants toute la journée - bien que cuit au petit matin - ont été les vedettes des cours de récréation. Même quand les cantiniers se sont conformés - en apparence - aux exigences sanitaires en mettant des blouses blanches et parfois des gants pour servir.

Les rotis et les dhool puris chauds bouillants n'ont pas fait que la joie des écoliers et des collégiens. Ils ont également nourri des centaines de travailleurs, de fonctionnaires et d'employés de bureau qui avaient la flegme - ou pas suffisamment de temps - de se faire préparer un pain ou un catora avec le curry de la veille. Il est plus pratique de faire la queue devant un marchand que de réchauffer le catora. Surtout dans les entreprises ne disposant ni de cantines, ni de réchaud ou de four à micro-ondes. Dans nos villes, certains marchands de dhool puris et de rotis - cette fois vraiment chauds puisque cuits sur place - sont devenus des institutions. Autrefois, il fallait aller au bazar pour les trouver, désormais ils sont installés dans les artères passantes et certains de ceux qui les vendent - avec vitrine plus ou moins sophistiquée et spécialités de currys et autres chutneys - sont devenus de véritables institutions dont la réputation a depuis longtemps dépassé les frontières de l'île. Le marchand de dhool puris et de rotis fait partie du quotidien de Maurice et jusqu'à lundi dernier était considéré avec sympathie, parfois même avec affection par ceux dont il remplissait l'estomac le midi.

Depuis cette semaine, le regard que jette l'amateur de dhool puris et de rotis chauds sur son marchand a changé. Ce changement a pour origine la décision du ministre du Commerce d'augmenter le prix de la farine en dépit des promesses dans le sens contraire qu'il avait faites il y a quelques semaines seulement. L'augmentation du prix de la farine a provoqué un effet domino et, du coup, le prix de la paire de dhool puri et le roti ont pris l'ascenseur. La paire de dhool puris et celui du roti ont été augmenté d'une roupie provoquant la colère des consommateurs et cette augmentation est devenue un des principaux sujets de conversation - et de mécontentement national - de la semaine. Il faut entendre les uns et les autres se scandaliser du fait que les marchands de dhool puris - qui sont fabriqués avec plus de dhool que de farine - ait profité de la situation pour augmenter leurs prix. Ils faut entendre les uns et les autres analyser le nombre de grammes de farine entrant dans la préparation d'un roti pour décréter scandaleuse et injustifiée l'augmentation d'une roupie par roti. Et comme le Mauricien n'aime pas les "domineurs" - surtout si c'est son portefeuille qui en fait les frais - et aime bien causer de son voisin, il faut entendre ce qui se dit, ces jours-ci, sur les marchands de rotis et de dhool puris. Non seulement ils gagneraient des millions et roulent en 4X4 alors qu'ils avaient débuté en poussant une bicyclette, mais ils possèdent des maisons à étages et ne payent ni taxe ni permis et mériteraient d'être dénoncés à la MRA. La colère des mangeurs de dhool puris et de rotis est forte, comme le piment vert entier qui accompagne certaines rougailles. Est-ce qu'elle ira jusqu'a provoquer un boycott des marchands et un retour au catora avec le curry de la veille ? Pas sûr. Le Mauricien a la colère aussi vive que l'oubli facile comme le démontrent les résultats des élections.




Interrogations

L'île-solidaire
Shenaz Patel


Le présent gouvernement en avait fait un thème de campagne, jugé suffisamment sensible et porteur pour déboulonner le précédent. Aujourd'hui, le fameux " law and order " revient à la figure de l'Alliance sociale au pouvoir avec une force décuplée, sa dégradation offrant à la nouvelle opposition un tamtam qui n'a aucune peine à trouver écho jusqu'aux confins de l'île. Preuve s'il en faut qu'il n'y a pas de recette miracle en la matière et que devraient être priés d'aller revoir leur copie tous ceux, d'un bord comme de l'autre, qui prétendent que leur seule arrivée au pouvoir sera garante d'un assainissement immédiat de la situation. Preuve aussi que nous devons cesser de nous laisser prendre, spectateurs plus ou moins consentants, à ce qui se transforme en ridicule partie de ping pong.

Il est impossible de le nier : la montée de la criminalité est aujourd'hui devenue une réalité très préoccupante au cœur de notre quotidien. Il convient, toutefois, de s'astreindre à faire la part des choses, entre les menaces réelles auxquelles nous sommes soumis et le danger de tomber dans une psychose sécuritaire qui servirait à justifier, en retour, tous les excès.

On a pu voir, récemment, les résultats amenés par la façon dont certains, au sein de la force policière, ont été " empowered " pour utiliser non la force mais bien la violence à tout crin. En dédommageant Martine Desmarais, la veuve de Kaya et il y a peu la veuve Ramlogun, l'Etat est venu implicitement reconnaître, même s'il s'en défend, qu'il y avait là des cas de personnes victimes d'abus policiers. Abus ayant entraîné, dans les deux derniers cas, mort d'homme. On entend déjà ceux qui déclarent qu'on ne peut interroger des malfrats en leur offrant une tasse de thé. Soit. Mais qu'a donné cette licence ? A-t-elle entraîné une baisse de la criminalité ? Loin de là. Alors que fait-on ? Dit-on qu'il suffit d'élargir l'effectif policier et de lui donner plus de pouvoirs pour pouvoir tabasser encore plus de gens, même si dans la foulée, on tombe sur quelques citoyens n'ayant rien à se reprocher, victimes collatérales pas si importantes au fond si cela permet d'assurer notre sécurité collective ? Ce serait, une fois de plus, perpétuer le "short-sightedness " qui semble avoir toujours affecté notre façon d'aborder ce problème.

À la base, c'est toute la question de notre police en soi qui est à revoir. D'une part les critères de recrutement de ses membres. Passons sur la maigreur et la petite taille de certains policiers que l'on peut apercevoir, en patrouille, l'uniforme amarré à la taille par deux tours de ceinture, frêles à donner envie de les rassurer. Et à se demander comment ils ont pu être embauchés. Interrogeons-nous sur la formation réelle qui leur est dispensée. Arrêtons-nous aussi sur les conditions dans lesquelles nombre de policiers de qualité sont obligés d'opérer, sans moyens véritables, soumis à des ingérences politiques incessantes. Obligés de fermer les yeux face aux agissements de gros bras patentés, insolemment forts du soutien de l'un ou l'autre ministre ou député. Interrogeons notre classe politique sur la façon dont elle instrumentalise la force policière, et sur sa propension à favoriser tapeurs et autres groupes de pression de plus en plus musclés le temps d'une campagne électorale et au-delà. Demandons-nous pourquoi l'on " découvre " aujourd'hui que des videurs de boîtes de nuit semblent jouir d'un sentiment d'impunité assez fort pour se permettre d'agresser violemment tout ce qui tombe sous leurs mains armées de matraques, sabres, voire armes à feu ?

Il nous faut sans doute une police formée, qui impose le respect et a les moyens de travailler correctement. Il faut que nos politiciens acceptent de revoir leurs rapports interlopes avec des bandes musclées dont il est illusoire de penser qu'elles iront planter des fraises entre deux campagnes électorales. Mais il faut aussi, plus fondamentalement, que la question du " law and order " nous amène à considérer notre société dans son ensemble.

Cessons de nous boucher les yeux : la criminalité, à Maurice, ira en augmentant au fur et à mesure que s'installera une situation économique qui accule certains à la grande pauvreté face à l'étalage de richesse que s'offrent certains dans un périmètre trop restreint pour soumettre au regard ; au fur et à mesure que la famille se délitera, happée par les impératifs d'une " productivité " de plus en exigeante, sans que soient mises en place, parallèlement, les structures d'accueil et d'accompagnement nécessaires ; au fur et à mesure que nous continuerons à être suffisamment hypocrites pour penser qu'une pratique religieuse plus affirmée suffira à nous prémunir de toute obligation de prendre en compte la part sexuelle de notre être ; au fur et à mesure que notre système éducatif continuera à exclure un trop grand nombre, relégué à la frustration de la marge du développement.

Avec une population qui dépassera les 1,2 millions, une volonté d'accueillir 2 millions de touristes et l'implantation de villes nouvelles comme celle de Tianli qui devrait à elle seule abriter l'an prochain 18 000 nouveaux résidents, qui nous fera croire qu'il suffira de mettre un policier musclé derrière chaque personne ?

Par essence même, l'île se doit d'être solidaire. Ou ne sera pas. Qu'en prennent conscience les diviseurs et opportunistes de tous bords, qui tentent encore de nous faire prendre des matraques pour des baguettes magiques…





o p i n i o n WEEK-END --- dimanche 27 janvier 2008