i n t e r v i e w WEEK-END --- dimanche 20 janvier 2008



Mgr Mano Rumalshah, Évêque de Peshawar :

"Je suis un bloody Paki de foi chrétienne"

Monseigneur Kenneth Mano Rumalshah, Évêque du diocèse de Peshawar de l'église du Pakistan, est actuellement de passage à Maurice. L'église du Pakistan est une église unifiée formée en 1970 et regroupant les anglicans, les luthériens, les presbytériens d'Écosse et les méthodistes du Pakistan. Nous sommes allé interroger monseigneur Rumalshah sur le quotidien d'un prêtre chrétien dans un pays islamique, mais surtout sur la situation actuelle au Pakistan. Cette interview, qui sort résolument de l'ordinaire, a été réalisée en début de semaine à Phoenix, au domicile de l'Évêque de Maurice.

Monseigneur, je pensais que le Pakistan était un pays islamique et je découvre un évêque de l'église chrétienne unifiée. Combien y a-t-il de chrétiens dans votre pays ?

Je suis né au Pakistan qui faisait alors partie de l'Inde qui elle-même faisait partie de l'empire colonial britannique. Ma famille est originaire du Penjab et s'est convertie au christianisme depuis trois générations. La population est estimée à 160 millions d'habitants, dont 95 % sont des musulmans. Le reste est composé de minorités dont 3% de chrétiens.

Est-ce qu'il était plus facile d'être chrétien dans votre pays avant qu'il ne devienne le Pakistan ?

Il faut souligner que le Pakistan a été le premier pays créé sur la base d'une religion. Cet exemple a été suivi par la création d'Israël, quelques mois après. On connaît les conséquences mondiales de ces deux créations. Le Pakistan est un pays créé par les Anglais dans le cadre de la partition de l'Inde.

Regrettez-vous la partition de l'Inde ?

Je ne regrette pas la partition, mais le fait que les minorités n'aient pas été reconnues comme des citoyens à part entière lors de la création du Pakistan. Mon argument fondamental est le suivant : je ne suis pas responsable du lieu de ma naissance, de mon ethnicité, de la couleur de ma peau et de mon apparence. Mais je suis chrétien par choix et je crois que c'est un droit fondamental de l'homme de pouvoir choisir la religion dans laquelle il se sent le plus à l'aise pour communiquer avec son créateur. Quand votre appartenance à un pays, votre qualité de citoyen sont définies par rapport à votre appartenance religieuse, on vous nie un droit fondamental. Pour être reconnu comme un vrai Pakistanais, je dois être musulman, pas un chrétien. Quand je discute de cette question au Pakistan, la réponse qui m'est donnée est que c'est la loi de la république.

Votre église est officiellement reconnue au Pakistan ?

Elle l'est, mais je dirais que nous sommes plus tolérés qu'acceptés. La possibilité de proclamer ouvertement sa foi religieuse n'est pas encouragée.

Quelle est la vie d'un chrétien pakistanais au Pakistan ?

Il mène la vie d'un citoyen qui fait partie des groupes minoritaires de son pays. La majeure partie des chrétiens pakistanais font partie de la caste des intouchables qui se sont convertis...

... la caste des intouchables existe également au Pakistan...

... elle n'existe pas seulement au Pakistan, mais dans toute l'Asie, même si son nom peut différer selon les pays. C'est la catégorie de ceux qui se trouvent tout au bas de l'échelle sociale. Dans le nord de l'Inde, avant qu'elle ne soit partagée, la majorité des chrétiens était des intouchables convertis.

Peut-on dire qu'ils sont doublement handicapés du fait de faire partie de la caste des intouchables et d'avoir choisi de pratiquer une religion chrétienne ?

On pourrait le dire.

Est-ce qu'ils ne sont pas tentés de changer de religion, ne serait-ce que pour échapper à un de ces deux handicaps sociaux ?

Certains groupes de fondamentalistes organisent de temps à autre des campagnes pour les inciter à quitter le christianisme, mais cela a peu de succès. Il n'est pas facile de faire quelqu'un dont l'intensité de la foi lui permet de supporter les épreuves d'abandonner sa religion. Je dirais que quand on vit ce genre de situations la foi prend une autre dimension. Et puis, un vrai croyant ne change pas de religion juste pour pouvoir améliorer sa condition sociale. Ces conditions difficiles de vie religieuse au Pakistan renforcent la foi des chrétiens qui fait partie de son identité. C'est vrai que la vie est difficile puisque non seulement le pays est en crise politique, mais surtout économique, de manière pratiquement permanente - le Pakistan est 142e sur 171 pays selon l'indice de développement des Nations Unies, derrière le Bangla Desh - mais les chrétiens ont moins d'opportunités que les autres Pakistanais. C'est une situation qui me préoccupe, provoque un état de dépression chez les jeunes chrétiens pakistanais et une envie de quitter le pays.

C'est peut-être une solution au mal être vécu dans son pays ?

Pas forcément. Le désir de quitter son pays où l'on ne se sent pas totalement accepté, où les perspectives d'avenir ne sont pas brillantes pour aller se réfugier à l'ouest, si on peut et si on a les moyens de le faire est légitime. Mais on ne réalise pas suffisamment que le fait de pouvoir s'installer en Europe ne change pas automatiquement sa condition. Ceux qui viennent du sous-continent doivent subir plus, sinon autant, de mauvais traitements dans leur patrie d'adoption. Dans leur pays, ils sont considérés comme des moins que rien du fait de leur appartenance sociale et de leur foi. En Europe, ils sont considérés en raison de leurs origines et de leur apparence comme des moins que riens surnommés péjorativement Pakis. Je parle de ce fait en connaissance de cause. En dépit du fait que j'ai un passeport britannique, je suis considéré comme faisant partie d'une minorité en Grande Bretagne. Où que nous allions, nous devons faire face au minority syndrome.

Peut-on dire que les chrétiens sont traités comme des citoyens de deuxième catégorie au Pakistan ?

La réponse à cette question est malheureusement oui, et j'ajoute dans beaucoup de domaines et pratiquement tous les jours. Il existe des lois contre les minorités, dont font partie les chrétiens, au Pakistan et cela est, du point des droits humains, intolérable. Je suis obligé de reconnaître que je dispose de plus de droits en Grande Bretagne, mon pays d'adoption, qu'au Pakistan, le pays où je suis né. Cela ne devrait pas être le cas. Je pourrais vous citer des exemples de procès où le témoignage d'un Pakistanais qui fait partie de la minorité n'a pas la même valeur que celui d'un Pakistanais de la majorité.

Quels sont les droits d'un chrétien pakistanais ?

En théorie, nous devrions avoir les mêmes que ceux de tous les Pakistanais. Nous vivons comme des citoyens ordinaires autant que faire se peut, mais nous subissons des discriminations dans beaucoup de domaines du fait de notre appartenance religieuse. Mais heureusement que notre foi nous aide à supporter ces épreuves.

Est-ce que vous vivez mieux comme membre d'une communauté minoritaire en Grande Bretagne ?

En Grande Bretagne, j'ai un traitement différent du fait que je suis un évêque et fais partie des gens qui sont connus ou reconnus et respectés. Mais le fait d'être évêque ne change pas mon apparence ethnique et la couleur de ma peau. Ce qui m'a valu plus d'une fois de recevoir cette phrase en pleine figure : Hey, you bloody Paki, go back home ! Au Pakistan, je dois faire face à une autre forme de discrimination, qui blesse plus profondément, puisque venant de la loi du pays où je suis né. Tout en étant évêque, invité à visiter d'autres pays, je reste ce que je suis fondamentalement : a bloody Paki de fois chrétienne. C'est une question de choix.

Justement, pourquoi êtes-vous revenu au Pakistan alors que vous aviez le document dont rêvent des milliers de vos compatriotes : un passeport britannique ?

C'est une question de choix. J'ai vécu vingt ans en dehors du Pakistan en tant que missionnaire et j'aurais pu rester à l'étranger. J'ai choisi de revenir dans mon pays pour exercer et aider mes compatriotes et mes frères chrétiens. Je vis dans une des régions les plus dangereuses du monde au nord du Pakistan avec comme voisins l'Afghanistan et l'Iran, au milieu des tribus dont des éléments sont proches des terroristes. Je ne joue pas au héros, je ne fais que mon devoir. C'est mon pays, c'est ma communauté, je dois vivre avec mes frères et mes sœurs.

Quelle est la position des partis politique sur les discriminations subies par les minorités pakistanaises ?

Les conservateurs sont très conservateurs sur cette question et les libéraux disent qu'ils souhaiteraient apporter des corrections en vue d'améliorer la situation. Les uns et les autres font de la politique en sachant bien qu'ils doivent respecter leurs militants qui sont majoritaires, font et défont les directions des partis et les gouvernements et ont des positions arrêtées sur la question. Les minorités ne représentent pas suffisamment de votes pour que les partis politiques s'intéressent à leurs problèmes et défendent leurs intérêts. Ils sont atteints du "majority syndrome" qui ne les fait considérer que ce que dit le plus grand nombre. Ces militants disent que le Pakistan est le pays des musulmans, point à la ligne. Les militaires sont beaucoup plus attentifs à cette situation, même s'ils ont dû céder à la pression des militants islamiques et fondamentalistes et n'ont pu amener des changements radicaux. Puisqu'on parle de politique, je vais sans doute vous surprendre en disant qu'à mon avis les gouvernements militaires ont été plus modérés sur la question qui nous préoccupe que les gouvernements civils. Les militaires sont en faveur d'un islamisme modéré, plus ouvert, moins fondamentaliste.

Qui dirige le Pakistan aujourd'hui ?

C'est une question intéressante, mais à laquelle il est très difficile de répondre. Je crois qu'on peut répondre à cette question en disant que ce sont les militants islamistes qui, à travers des forces de pression, dirigent le pays. À travers eux, c'est la rue qui dirige à travers des manifestations de masse. J'ajoute que ce n'est qu'une partie de la réponse parce que le Pakistan est un pays complexe, difficile à gouverner, où de multiples forces s'affrontent pour le contrôle du pouvoir dans diverses zones du pays. Par exemple, à Peshawar, qui est entouré de montagnes, ce sont les tribus qui jouent un rôle déterminant actuellement.

Quel est le futur du Pakistan ?

J'espère que le pays et ses habitants vont survivre à toutes les épreuves qu'ils endurent depuis plus de cinquante ans. J'espère que nous allons pouvoir améliorer les conditions de vie, moderniser le pays et augmenter le taux d'alphabétisation qui est actuellement de 37% alors que le taux mondial est de 77%. Mais le futur du Pakistan passe par la réponse à une question fondamentale : la paix dans les pays islamiques. La source de ce problème qui empoisonne nos pays depuis cinquante ans et le monde entier est la question de l'État palestinien. C'est ce dossier qui est à l'origine de tous les problèmes des états islamiques, dont la création d'Al-Quaïda, d'autres organisations islamiques et ses conséquences. Tant que le problème palestinien ne sera pas réglé une fois pour toutes, la situation ne changera pas dans les pays musulmans et donc dans le monde entier. Tant que ce problème ne sera pas réglé, rien ne changera fondamentalement.

Pas plus tard que cette semaine, le président Bush, en visite à Israël, a refusé de se rendre dans l'État palestinien…

Ce genre de refus ne va certes pas arranger les choses, mais au contraire être pris pour une provocation. Une de plus qui va entraîner des réactions. On peut dire et faire tout ce que l'on veut, mais tant que le problème palestinien ne sera pas réglé, le monde continuera à payer le prix de ce conflit. C'est une question fondamentale pour le monde islamique sur laquelle il ne transigera pas et qui a permis à des mouvements comme Al-Quaïda de devenir ce qu'il est aujourd'hui.

Comment expliquez-vous que Ben Ladden ait pu devenir aussi populaire dans les milieux islamistes et les tribus qui vivent des deux côtés de la frontière séparant l'Afghanistan du Pakistan ?

Ben Ladden est un idéologue qui a traduit dans la réalité le concept de ce que devrait faire un bon musulman : mettre sa vie au service et à la défense de sa foi. Ben Ladden est adoré comme un dieu par ses partisans qui ont trouvé en lui le guerrier qui n'accepte pas que l'on puisse porter atteinte à leur religion. Il a fait sienne l'idée que s'il le faut on doit mourir pour la cause et attaquer les ennemis de la foi aussi forts qu'ils puissent être. Ben Ladden a également fait accepter à ses partisans le concept des attaques suicides et, par conséquent, des attentats. Le moteur de l'action de Ben Ladden comme la plupart des mouvements islamistes est le problème palestinien. Le règlement de ce problème ne va pas changer la situation comme par miracle, mais va obliger les forces en présence à modifier leurs positions.

Et que faut-il faire au Pakistan pour rétablir la situation politique et sociale après les récents événements, selon vous ?

Le Pakistan se trouve pratiquement dans une situation de guerre civile en raison du fait que le gouvernement actuel bénéficie du soutien des États Unis. Si le président Musharaf arrivait à dire non aux Américains, il deviendrait le héros du Pakistan moderne.

Les Pakistanais ne peuvent pas supporter les Américains à ce point ?

Si quelques gouvernements musulmans entretiennent des liens politiques et économiques avec Washington, l'ensemble des peuples des pays islamiques ne supporte pas les États Unis.

Est-ce que l'éventuelle arrivée de Benazir Bhutto au pouvoir aurait pu changer la situation au Pakistan ?

Je ne le crois pas. Je ne pense pas qu'elle aurait pu accéder au pouvoir en revenant au Pakistan avec la bénédiction des Américains, comme elle l'a fait. Elle est revenue comme un messie envoyé par Georges W. Bush. Ça, les Pakistanais, plus particulièrement les militants islamistes, ne l'auraient jamais accepté. Si elle était revenue sans parrainage, les choses auraient pu avoir été différentes. Contrairement à ce qu'ils semblent penser, les Américains ne peuvent pas régler les problèmes du monde, surtout quand ils ont contribué à les créer. Je précise ma réponse à la question précédente en soulignant que l'on ne semble pas comprendre dans les pays de l'ouest : depuis le problème des Palestiniens et leur soutien sans condition à Israël, les États Unis sont devenus les ennemis des peuples de pays musulmans. Plus particulièrement au Pakistan où les mouvements islamistes sont non seulement nombreux, mais très puissants. Les problèmes politiques du président Musharaf sont liés au fait qu'il est l'allié des États Unis.

Quelle sont les relations entre le Pakistan et sa grande sœur l'Inde ?

Nous sommes séparés par un problème qui est de la même envergure que celle de la Palestine pour les pays musulmans : le Cachemire. Cette province est la Palestine du sous-continent à tous points de vue. Les relations entre l'Inde et le Pakistan ne seront jamais vraiment rétablies tant que le problème du Cachemire n'aura pas été solutionné. Ce conflit coûte une somme astronomique aux contribuables des deux pays concernés. Au Pakistan, le budget de la Santé et celui de l'Éducation sont inexistants comparés à ce qui est dépensé pour l'armement. Tout cet argent gaspillé en armes aurait pu être utilisé à développer le pays et donner une vie meilleure à ses habitants.

Ce que vous venez de dire contredit votre réponse de tout à l'heure : il est difficile de voir un futur pour le Pakistan…

Il faut quand même espérer, bien qu'on ait tendance à croire que le pays est dirigé par des aveugles conduisant d'autres aveugles. Ce qui est terrible au Pakistan c'est que le débat public n'existe pas, même sur les sujets les plus importants, comme le nucléaire qui a été accepté, sans jamais être questionné. On aurait pu avoir utilisé le nucléaire pour produire de l'énergie, qui est un des problèmes du pays, mais on s'est lancé dans la construction de "la bombe" sans aucune discussion. Avec l'Inde et le Bangla Desh, nous avons plus d'habitants que l'Europe et les États Unis, mais le niveau de vie de nos populations, celles qui ne font pas partie de l'élite anglicisée que l'on montre dans les magazines, sont le quart de ceux des Européens. J'espère que cette tendance finira par être renversée et que ceux d'en bas, la grosse majorité, finiront par voir leurs conditions de vie améliorées.

Face à l'ampleur de la tâche, comment faites-vous pour ne pas être désespéré ?

Je pourrais dire que je suis habitué à cette situation désespérée et que ma foi me permet de la supporter. Il faut savoir faire la différence entre ce que l'on souhaiterait et ce que l'on peut faire de concret. Il ne faut en tout cas jamais se laisser décourager et baisser les bras. Je vis avec l'espoir, parce que les Pakistanais sont fatigués de vivre dans un état de tension depuis plus de cinquante ans. Cette situation de crise ne peut pas durer encore cinquante ans. Du moins, je l'espère.

Est-ce que les prochaines élections pourraient être le début du changement que vous attendez ?

Quand elles ont été annoncées en novembre de l'année dernière, je me trouvais à New York. J'ai été interrogé par la presse américaine qui voulait savoir si la stabilité allait revenir au Pakistan avec le départ des militaires. Ma réponse, que voici, a étonné : je pense que le Pakistan a connu la stabilité à chaque fois que le pays était dirigé par un gouvernement militaire…

Seriez-vous un partisan de la dictature, monseigneur Rumalshah ?

Je savais que j'allais vous choquer. Je ne suis pas en faveur de la dictature, mais je dois reconnaître que le Pakistan a été plus stable pendant les périodes où il a été dirigé par les militaires. Ce n'est pas une prise de position, mais tout simplement la constatation d'un fait.

Que souhaitez-vous dire pour conclure cette interview ?

J'aimerais demander à vos lecteurs, quelle que soit leur religion, de prier pour que le Pakistan puisse sortir du tourbillon dans lequel il se débat depuis plus de cinquante ans et que ses habitants puissent enfin vivre en paix. J'aimerais aussi leur demander de pardonner le ton de certains de mes propos qui ne ressemblent pas à ceux d'un évêque. J'ai souvent répondu à vos questions avec passion comme tout Pakistanais qui veut faire comprendre dans quelle situation dramatique se trouve son pays.



i n t e r v i e w WEEK-END --- dimanche 20 janvier 2008