Monseigneur Kenneth Mano Rumalshah, Évêque du diocèse
de Peshawar de l'église du Pakistan, est actuellement de
passage à Maurice. L'église du Pakistan est une
église unifiée formée en 1970 et regroupant
les anglicans, les luthériens, les presbytériens
d'Écosse et les méthodistes du Pakistan. Nous sommes
allé interroger monseigneur Rumalshah sur le quotidien
d'un prêtre chrétien dans un pays islamique, mais
surtout sur la situation actuelle au Pakistan. Cette interview,
qui sort résolument de l'ordinaire, a été
réalisée en début de semaine à Phoenix,
au domicile de l'Évêque de Maurice.
Monseigneur, je pensais que le Pakistan était un pays
islamique et je découvre un évêque de l'église
chrétienne unifiée. Combien y a-t-il de chrétiens
dans votre pays ?
Je suis né au Pakistan qui faisait alors partie de l'Inde
qui elle-même faisait partie de l'empire colonial britannique.
Ma famille est originaire du Penjab et s'est convertie au christianisme
depuis trois générations. La population est estimée
à 160 millions d'habitants, dont 95 % sont des musulmans.
Le reste est composé de minorités dont 3% de chrétiens.
Est-ce qu'il était plus facile d'être chrétien
dans votre pays avant qu'il ne devienne le Pakistan ?
Il faut souligner que le Pakistan a été le premier
pays créé sur la base d'une religion. Cet exemple
a été suivi par la création d'Israël,
quelques mois après. On connaît les conséquences
mondiales de ces deux créations. Le Pakistan est un pays
créé par les Anglais dans le cadre de la partition
de l'Inde.
Regrettez-vous la partition de l'Inde ?
Je ne regrette pas la partition, mais le fait que les minorités
n'aient pas été reconnues comme des citoyens à
part entière lors de la création du Pakistan. Mon
argument fondamental est le suivant : je ne suis pas responsable
du lieu de ma naissance, de mon ethnicité, de la couleur
de ma peau et de mon apparence. Mais je suis chrétien par
choix et je crois que c'est un droit fondamental de l'homme de
pouvoir choisir la religion dans laquelle il se sent le plus à
l'aise pour communiquer avec son créateur. Quand votre
appartenance à un pays, votre qualité de citoyen
sont définies par rapport à votre appartenance religieuse,
on vous nie un droit fondamental. Pour être reconnu comme
un vrai Pakistanais, je dois être musulman, pas un chrétien.
Quand je discute de cette question au Pakistan, la réponse
qui m'est donnée est que c'est la loi de la république.
Votre église est officiellement reconnue au Pakistan
?
Elle l'est, mais je dirais que nous sommes plus tolérés
qu'acceptés. La possibilité de proclamer ouvertement
sa foi religieuse n'est pas encouragée.
Quelle est la vie d'un chrétien pakistanais au Pakistan
?
Il mène la vie d'un citoyen qui fait partie des groupes
minoritaires de son pays. La majeure partie des chrétiens
pakistanais font partie de la caste des intouchables qui se sont
convertis...
... la caste des intouchables existe également au Pakistan...
... elle n'existe pas seulement au Pakistan, mais dans toute l'Asie,
même si son nom peut différer selon les pays. C'est
la catégorie de ceux qui se trouvent tout au bas de l'échelle
sociale. Dans le nord de l'Inde, avant qu'elle ne soit partagée,
la majorité des chrétiens était des intouchables
convertis.
Peut-on dire qu'ils sont doublement handicapés du fait
de faire partie de la caste des intouchables et d'avoir choisi
de pratiquer une religion chrétienne ?
On pourrait le dire.
Est-ce qu'ils ne sont pas tentés de changer de religion,
ne serait-ce que pour échapper à un de ces deux
handicaps sociaux ?
Certains groupes de fondamentalistes organisent de temps à
autre des campagnes pour les inciter à quitter le christianisme,
mais cela a peu de succès. Il n'est pas facile de faire
quelqu'un dont l'intensité de la foi lui permet de supporter
les épreuves d'abandonner sa religion. Je dirais que quand
on vit ce genre de situations la foi prend une autre dimension.
Et puis, un vrai croyant ne change pas de religion juste pour
pouvoir améliorer sa condition sociale. Ces conditions
difficiles de vie religieuse au Pakistan renforcent la foi des
chrétiens qui fait partie de son identité. C'est
vrai que la vie est difficile puisque non seulement le pays est
en crise politique, mais surtout économique, de manière
pratiquement permanente - le Pakistan est 142e sur 171 pays selon
l'indice de développement des Nations Unies, derrière
le Bangla Desh - mais les chrétiens ont moins d'opportunités
que les autres Pakistanais. C'est une situation qui me préoccupe,
provoque un état de dépression chez les jeunes chrétiens
pakistanais et une envie de quitter le pays.
C'est peut-être une solution au mal être vécu
dans son pays ?
Pas forcément. Le désir de quitter son pays où
l'on ne se sent pas totalement accepté, où les perspectives
d'avenir ne sont pas brillantes pour aller se réfugier
à l'ouest, si on peut et si on a les moyens de le faire
est légitime. Mais on ne réalise pas suffisamment
que le fait de pouvoir s'installer en Europe ne change pas automatiquement
sa condition. Ceux qui viennent du sous-continent doivent subir
plus, sinon autant, de mauvais traitements dans leur patrie d'adoption.
Dans leur pays, ils sont considérés comme des moins
que rien du fait de leur appartenance sociale et de leur foi.
En Europe, ils sont considérés en raison de leurs
origines et de leur apparence comme des moins que riens surnommés
péjorativement Pakis. Je parle de ce fait en connaissance
de cause. En dépit du fait que j'ai un passeport britannique,
je suis considéré comme faisant partie d'une minorité
en Grande Bretagne. Où que nous allions, nous devons faire
face au minority syndrome.
Peut-on dire que les chrétiens sont traités comme
des citoyens de deuxième catégorie au Pakistan ?
La réponse à cette question est malheureusement
oui, et j'ajoute dans beaucoup de domaines et pratiquement tous
les jours. Il existe des lois contre les minorités, dont
font partie les chrétiens, au Pakistan et cela est, du
point des droits humains, intolérable. Je suis obligé
de reconnaître que je dispose de plus de droits en Grande
Bretagne, mon pays d'adoption, qu'au Pakistan, le pays où
je suis né. Cela ne devrait pas être le cas. Je pourrais
vous citer des exemples de procès où le témoignage
d'un Pakistanais qui fait partie de la minorité n'a pas
la même valeur que celui d'un Pakistanais de la majorité.
Quels sont les droits d'un chrétien pakistanais ?
En théorie, nous devrions avoir les mêmes que ceux
de tous les Pakistanais. Nous vivons comme des citoyens ordinaires
autant que faire se peut, mais nous subissons des discriminations
dans beaucoup de domaines du fait de notre appartenance religieuse.
Mais heureusement que notre foi nous aide à supporter ces
épreuves.
Est-ce que vous vivez mieux comme membre d'une communauté
minoritaire en Grande Bretagne ?
En Grande Bretagne, j'ai un traitement différent du fait
que je suis un évêque et fais partie des gens qui
sont connus ou reconnus et respectés. Mais le fait d'être
évêque ne change pas mon apparence ethnique et la
couleur de ma peau. Ce qui m'a valu plus d'une fois de recevoir
cette phrase en pleine figure : Hey, you bloody Paki, go back
home ! Au Pakistan, je dois faire face à une autre
forme de discrimination, qui blesse plus profondément,
puisque venant de la loi du pays où je suis né.
Tout en étant évêque, invité à
visiter d'autres pays, je reste ce que je suis fondamentalement
: a bloody Paki de fois chrétienne. C'est une question
de choix.
Justement, pourquoi êtes-vous revenu au Pakistan alors
que vous aviez le document dont rêvent des milliers de vos
compatriotes : un passeport britannique ?
C'est une question de choix. J'ai vécu vingt ans en dehors
du Pakistan en tant que missionnaire et j'aurais pu rester à
l'étranger. J'ai choisi de revenir dans mon pays pour exercer
et aider mes compatriotes et mes frères chrétiens.
Je vis dans une des régions les plus dangereuses du monde
au nord du Pakistan avec comme voisins l'Afghanistan et l'Iran,
au milieu des tribus dont des éléments sont proches
des terroristes. Je ne joue pas au héros, je ne fais que
mon devoir. C'est mon pays, c'est ma communauté, je dois
vivre avec mes frères et mes surs.
Quelle est la position des partis politique sur les discriminations
subies par les minorités pakistanaises ?
Les conservateurs sont très conservateurs sur cette question
et les libéraux disent qu'ils souhaiteraient apporter des
corrections en vue d'améliorer la situation. Les uns et
les autres font de la politique en sachant bien qu'ils doivent
respecter leurs militants qui sont majoritaires, font et défont
les directions des partis et les gouvernements et ont des positions
arrêtées sur la question. Les minorités ne
représentent pas suffisamment de votes pour que les partis
politiques s'intéressent à leurs problèmes
et défendent leurs intérêts. Ils sont atteints
du "majority syndrome" qui ne les fait considérer
que ce que dit le plus grand nombre. Ces militants disent que
le Pakistan est le pays des musulmans, point à la ligne.
Les militaires sont beaucoup plus attentifs à cette situation,
même s'ils ont dû céder à la pression
des militants islamiques et fondamentalistes et n'ont pu amener
des changements radicaux. Puisqu'on parle de politique, je vais
sans doute vous surprendre en disant qu'à mon avis les
gouvernements militaires ont été plus modérés
sur la question qui nous préoccupe que les gouvernements
civils. Les militaires sont en faveur d'un islamisme modéré,
plus ouvert, moins fondamentaliste.
Qui dirige le Pakistan aujourd'hui ?
C'est une question intéressante, mais à laquelle
il est très difficile de répondre. Je crois qu'on
peut répondre à cette question en disant que ce
sont les militants islamistes qui, à travers des forces
de pression, dirigent le pays. À travers eux, c'est la
rue qui dirige à travers des manifestations de masse. J'ajoute
que ce n'est qu'une partie de la réponse parce que le Pakistan
est un pays complexe, difficile à gouverner, où
de multiples forces s'affrontent pour le contrôle du pouvoir
dans diverses zones du pays. Par exemple, à Peshawar, qui
est entouré de montagnes, ce sont les tribus qui jouent
un rôle déterminant actuellement.
Quel est le futur du Pakistan ?
J'espère que le pays et ses habitants vont survivre à
toutes les épreuves qu'ils endurent depuis plus de cinquante
ans. J'espère que nous allons pouvoir améliorer
les conditions de vie, moderniser le pays et augmenter le taux
d'alphabétisation qui est actuellement de 37% alors que
le taux mondial est de 77%. Mais le futur du Pakistan passe par
la réponse à une question fondamentale : la paix
dans les pays islamiques. La source de ce problème qui
empoisonne nos pays depuis cinquante ans et le monde entier est
la question de l'État palestinien. C'est ce dossier qui
est à l'origine de tous les problèmes des états
islamiques, dont la création d'Al-Quaïda, d'autres
organisations islamiques et ses conséquences. Tant que
le problème palestinien ne sera pas réglé
une fois pour toutes, la situation ne changera pas dans les pays
musulmans et donc dans le monde entier. Tant que ce problème
ne sera pas réglé, rien ne changera fondamentalement.
Pas plus tard que cette semaine, le président Bush,
en visite à Israël, a refusé de se rendre dans
l'État palestinien
Ce genre de refus ne va certes pas arranger les choses, mais au
contraire être pris pour une provocation. Une de plus qui
va entraîner des réactions. On peut dire et faire
tout ce que l'on veut, mais tant que le problème palestinien
ne sera pas réglé, le monde continuera à
payer le prix de ce conflit. C'est une question fondamentale pour
le monde islamique sur laquelle il ne transigera pas et qui a
permis à des mouvements comme Al-Quaïda de devenir
ce qu'il est aujourd'hui.
Comment expliquez-vous que Ben Ladden ait pu devenir aussi
populaire dans les milieux islamistes et les tribus qui vivent
des deux côtés de la frontière séparant
l'Afghanistan du Pakistan ?
Ben Ladden est un idéologue qui a traduit dans la réalité
le concept de ce que devrait faire un bon musulman : mettre sa
vie au service et à la défense de sa foi. Ben Ladden
est adoré comme un dieu par ses partisans qui ont trouvé
en lui le guerrier qui n'accepte pas que l'on puisse porter atteinte
à leur religion. Il a fait sienne l'idée que s'il
le faut on doit mourir pour la cause et attaquer les ennemis de
la foi aussi forts qu'ils puissent être. Ben Ladden a également
fait accepter à ses partisans le concept des attaques suicides
et, par conséquent, des attentats. Le moteur de l'action
de Ben Ladden comme la plupart des mouvements islamistes est le
problème palestinien. Le règlement de ce problème
ne va pas changer la situation comme par miracle, mais va obliger
les forces en présence à modifier leurs positions.
Et que faut-il faire au Pakistan pour rétablir la situation
politique et sociale après les récents événements,
selon vous ?
Le Pakistan se trouve pratiquement dans une situation de guerre
civile en raison du fait que le gouvernement actuel bénéficie
du soutien des États Unis. Si le président Musharaf
arrivait à dire non aux Américains, il deviendrait
le héros du Pakistan moderne.
Les Pakistanais ne peuvent pas supporter les Américains
à ce point ?
Si quelques gouvernements musulmans entretiennent des liens politiques
et économiques avec Washington, l'ensemble des peuples
des pays islamiques ne supporte pas les États Unis.
Est-ce que l'éventuelle arrivée de Benazir Bhutto
au pouvoir aurait pu changer la situation au Pakistan ?
Je ne le crois pas. Je ne pense pas qu'elle aurait pu accéder
au pouvoir en revenant au Pakistan avec la bénédiction
des Américains, comme elle l'a fait. Elle est revenue comme
un messie envoyé par Georges W. Bush. Ça, les Pakistanais,
plus particulièrement les militants islamistes, ne l'auraient
jamais accepté. Si elle était revenue sans parrainage,
les choses auraient pu avoir été différentes.
Contrairement à ce qu'ils semblent penser, les Américains
ne peuvent pas régler les problèmes du monde, surtout
quand ils ont contribué à les créer. Je précise
ma réponse à la question précédente
en soulignant que l'on ne semble pas comprendre dans les pays
de l'ouest : depuis le problème des Palestiniens et leur
soutien sans condition à Israël, les États
Unis sont devenus les ennemis des peuples de pays musulmans. Plus
particulièrement au Pakistan où les mouvements islamistes
sont non seulement nombreux, mais très puissants. Les problèmes
politiques du président Musharaf sont liés au fait
qu'il est l'allié des États Unis.
Quelle sont les relations entre le Pakistan et sa grande sur
l'Inde ?
Nous sommes séparés par un problème qui est
de la même envergure que celle de la Palestine pour les
pays musulmans : le Cachemire. Cette province est la Palestine
du sous-continent à tous points de vue. Les relations entre
l'Inde et le Pakistan ne seront jamais vraiment rétablies
tant que le problème du Cachemire n'aura pas été
solutionné. Ce conflit coûte une somme astronomique
aux contribuables des deux pays concernés. Au Pakistan,
le budget de la Santé et celui de l'Éducation sont
inexistants comparés à ce qui est dépensé
pour l'armement. Tout cet argent gaspillé en armes aurait
pu être utilisé à développer le pays
et donner une vie meilleure à ses habitants.
Ce que vous venez de dire contredit votre réponse de
tout à l'heure : il est difficile de voir un futur pour
le Pakistan
Il faut quand même espérer, bien qu'on ait tendance
à croire que le pays est dirigé par des aveugles
conduisant d'autres aveugles. Ce qui est terrible au Pakistan
c'est que le débat public n'existe pas, même sur
les sujets les plus importants, comme le nucléaire qui
a été accepté, sans jamais être questionné.
On aurait pu avoir utilisé le nucléaire pour produire
de l'énergie, qui est un des problèmes du pays,
mais on s'est lancé dans la construction de "la bombe"
sans aucune discussion. Avec l'Inde et le Bangla Desh, nous avons
plus d'habitants que l'Europe et les États Unis, mais le
niveau de vie de nos populations, celles qui ne font pas partie
de l'élite anglicisée que l'on montre dans les magazines,
sont le quart de ceux des Européens. J'espère que
cette tendance finira par être renversée et que ceux
d'en bas, la grosse majorité, finiront par voir leurs conditions
de vie améliorées.
Face à l'ampleur de la tâche, comment faites-vous
pour ne pas être désespéré ?
Je pourrais dire que je suis habitué à cette situation
désespérée et que ma foi me permet de la
supporter. Il faut savoir faire la différence entre ce
que l'on souhaiterait et ce que l'on peut faire de concret. Il
ne faut en tout cas jamais se laisser décourager et baisser
les bras. Je vis avec l'espoir, parce que les Pakistanais sont
fatigués de vivre dans un état de tension depuis
plus de cinquante ans. Cette situation de crise ne peut pas durer
encore cinquante ans. Du moins, je l'espère.
Est-ce que les prochaines élections pourraient être
le début du changement que vous attendez ?
Quand elles ont été annoncées en novembre
de l'année dernière, je me trouvais à New
York. J'ai été interrogé par la presse américaine
qui voulait savoir si la stabilité allait revenir au Pakistan
avec le départ des militaires. Ma réponse, que voici,
a étonné : je pense que le Pakistan a connu la stabilité
à chaque fois que le pays était dirigé par
un gouvernement militaire
Seriez-vous un partisan de la dictature, monseigneur Rumalshah
?
Je savais que j'allais vous choquer. Je ne suis pas en faveur
de la dictature, mais je dois reconnaître que le Pakistan
a été plus stable pendant les périodes où
il a été dirigé par les militaires. Ce n'est
pas une prise de position, mais tout simplement la constatation
d'un fait.
Que souhaitez-vous dire pour conclure cette interview ?
J'aimerais demander à vos lecteurs, quelle que soit leur
religion, de prier pour que le Pakistan puisse sortir du tourbillon
dans lequel il se débat depuis plus de cinquante ans et
que ses habitants puissent enfin vivre en paix. J'aimerais aussi
leur demander de pardonner le ton de certains de mes propos qui
ne ressemblent pas à ceux d'un évêque. J'ai
souvent répondu à vos questions avec passion comme
tout Pakistanais qui veut faire comprendre dans quelle situation
dramatique se trouve son pays.