L'amélioration de certains indicateurs économiques
mauriciens risque de créer, de part et d'autre, une impression
de récolte précoce des nouvelles graines ensemencées
durant les dix-huit mois qui viennent de s'écouler. Une
telle euphorie serait déplacée et dangereuse. C'est
ce que la première partie de cet article tâchera
de démontrer.
Les réformes doivent continuer, c'est indéniable.
Mais la poursuite de l'action entreprise depuis 18 mois risque
d'être freinée par des développements récents,
notamment la publication de statistiques officielles relatant
un accroissement des inégalités au niveau des ménages
mauriciens. La hausse du coût de la vie, largement causée
par des facteurs hors de notre contrôle, vient, hélas,
accentuer ces inégalités. Dès lors, il y
a des risques que des voix s'élèvent pour épingler
tous ces maux au dos de la réforme et pour demander qu'elle
soit mise en veilleuse, sinon stoppée. Ce serait catastrophique,
et c'est ce à quoi s'adressera la deuxième partie
de cet article.
Nous verrons, dans une troisième et dernière partie,
comment aménager la politique sociale afin qu'elle puisse
avantageusement corriger des conséquences économiques
douloureuses pour les groupes vulnérables de la population
mauricienne.
Bonne santé
L'économie mauricienne donne des signes de bonne santé:
-les chantiers de construction de bâtiments, et bientôt
de routes, sont un vivant témoignage d'activités
nouvelles;
-les investissement directs sont en hausse, dopés notamment
par l'hôtellerie, les IRS (Integrated Resort Schemes)
et, peut-être bientôt, les RES (Real Estate
Schemes);
-La roupie s'apprécie, non seulement à cause de
la faiblesse du dollar américain, mais aussi parce que
les devises étrangères affluent dans des investissements
de projets et de portefeuille d'actions.
Ces faits positifs relèvent de la confiance que des acteurs
économiques placent dans l'évolution et la gestion
de l'économie mauricienne. La partie est-elle pour autant
gagnée?
Les bailleurs de fonds bilatéraux et multi-latéraux
ont les yeux bien ouverts sur notre gestion des réformes,
surtout celles qui consistent à convertir l'industrie sucrière
en industrie cannière à travers le développement
de nouvelles activités industrielles. Pour réussir,
celles-ci requièrent des investisseurs pouvant compter
sur un accompagnement politique soutenu et sans ambiguïté.
Un autre enjeu capital est celui de la formation, depuis celle
de l'adolescent qui a échoué le CPE (Certificate
of Primary Education) jusqu'à celle du jeune qui végète
avec un diplôme universitaire non adapté aux besoins
mauriciens. Ajoutons à la liste le grand besoin de recyclage
de ceux qui ont fait l'objet d'un VRS (Voluntary Retirement
Scheme) et dont la compensation nouvellement reçue
risque de s'amenuiser rapidement, si elle ne fait pas l'objet
d'un placement sain et rémunérateur.
Des problèmes à régler
Les problèmes ne manquent donc pas, et ce n'est l'heure,
ni de s'endormir, ni de faire machine arrière. D'ailleurs
certains indicateurs méritent d'être mentionnés
pour nous rappeler de dures réalités.
-Le taux de chômage a commencé à baisser,
mais à 8,8 pour cent selon les estimations provisoires
pour 2007, il reste encore élevé. Il est particulièrement
regrettable que le taux soit de 15,1 pour cent chez les femmes,
soit 29.900 sur une force de travail disponible de 197.600 personnes.
-L'épargne nationale est toujours au niveau déplorable
où elle a chuté depuis trois ans: 17,2 pour cent
en 2005, 16,7 pour cent en 2006 et 17,2 pour cent en 2007. Inversement,
le taux de consommation reste très élevé
en proportion du revenu brut disponible, soit 82,8 pour cent en
2005, 83,3 pour cent en 2006 et 82,8 pour cent en 2007.
-En conséquence, nous continuons, en tant que pays, à
vivre au-dessus de nos moyens. Le solde de nos échanges
extérieurs (exportations moins importations de biens
et services) est fortement déficitaire depuis trois ans,
et le fossé s'agrandit:-
Déficit des échanges extérieurs
Nous n'arrivons plus à couvrir nos besoins en marchandises
et services importés par l'exportation de notre propre
production. Qu'une telle situation se présente occasionnellement,
ce ne serait pas grave, surtout s'il y avait des circonstances
atténuantes, comme des intempéries ou des importations
conséquentes pour l'infrastructure ou la production. Mais
que cela se répète d'année en année
en s'élargissant, c'est un signal d'alarme qui requiert
des actions soutenues. Consommer, c'est bien et c'est agréable;
faut-il encore que l'on produise et que l'on exporte en quantité
et valeur suffisante pour pouvoir satisfaire nos besoins grandissants.
L'inflation
A ces indicateurs qui interpellent, il y a lieu d'ajouter celui
de l'inflation, si difficile à résorber, alors que
les cours du pétrole, et de matières premières
alimentaires et de fret ne cessent de se hisser à des niveaux
très élevés. Ces nouvelles données
requièrent, de notre part, des mesures appropriées.
S'agissant du pétrole, par exemple, il nous faut redoubler
d'effort pour accroître, de manière significative,
l'apport d'énergie renouvelable afin de réduire
notre dépendance de l'or noir. S'agissant des produits
alimentaires, dont les experts prévoient la poursuite des
tendances haussières des cours mondiaux, nous serions bien
inspirés d'explorer les possibilités d'une production
locale et régionale accrue, notamment pour le maïs
et les légumes. Une diversification agricole, réalisée
avec des outils et des méthodes modernes, redevient à
l'ordre du jour. Elle mérite une planification et des
décisions courageuses dans le cadre d'un partenariat efficace
public-privé.
Un autre risque
L'objectif des considérations énumérées
ci-dessus a été de rappeler des réalités,
afin d'éviter un relâchement des efforts entrepris
par la population depuis 18 mois pour le nécessaire redressement
de la situation de notre pays et la poursuite d'une croissance
inscrite dans la durée, grâce à l'émergence
d'activités nouvelles et lucratives. Mais, comme déjà
mentionné, nous courons un autre risque: c'est celui de
voir s'élever des voix pour stigmatiser les réformes
en cours, sous prétexte qu'elles sont responsables des
inégalités qui perdurent dans la distribution des
revenus des ménages. Le CSO (Central Statistical Office)
vient de rendre public les résultats de sa huitième
enquête quinquennale sur les budgets des ménages
mauriciens. C'est à partir de cette enquête, réalisée
en 2006-07, qu'est construit le nouveau "panier de la ménagère",
soit la liste des dépenses moyennes des ménages,
dont le montant évolutif mensuel permet de calculer le
CPI (Consumer Price Index).
Cette enquête fait d'une pierre deux coups. En sus du relevé
des dépenses, elle mesure les revenus disponibles des ménages,
qu'elle analyse en catégories pour évaluer la part
qui leur revient du revenu disponible brut du pays. Le tableau
suivant mérite une attention particulière.
Distribution des revenus
En 20 ans, la distribution des revenus au bas et en haut de l'échelle
n'a pas beaucoup évolué. De plus, en terme de l'égalité
recherchée, il y a eu une détérioration de
2001-02 à 2006-07. Cette tendance est d'ailleurs reflétée
dans le coefficient de Gini qui s'étend de 0 (égalité
complète) à 1 (inégalité totale).
Ce coefficient s'est légèrement détérioré
de 2001-02 (0,371) à 2006-07 (0,389).
Par ailleurs, 26.900 ménages (8,0 pour cent du total),
représentant 106.100 personnes, avaient un revenu mensuel,
en 2006-07, de pas plus de Rs.3.818, ce qui constituait une pauvreté
relative, selon le code retenu par le CSO. En 2001-02, le nombre
de ménages était égal à 23.700, soit
7,7 pour cent du total, et le nombre de personnes se chiffrait
à 93.200. Selon la définition internationale utilisée
par le CSO, la pauvreté relative désigne cette partie
des ménages disposant d'un revenu inférieur à
la moitié du revenu médian. Ce revenu médian
est celui qui se situe au niveau où 50 pour cent des ménages
ont un revenu qui lui est supérieur et les autres 50 pour
cent un revenu qui lui est inférieur.
Tel est le constat. Il faut maintenant se demander ce qu'il faut
faire pour réduire ces écarts qui se creusent.
Mais d'abord quelques faits méritent d'être signalés.
Quelques faits à signaler
-L'élargissement du fossé entre les riches et les
pauvres n'est pas un phénomène uniquement local.
Un document récent du FMI (Fonds Monétaire International)
a constaté que, si la situation des pauvres dans le
monde s'est améliorée en termes absolus, les inégalités
se sont aussi accrues principalement en raison des progrès
technologiques (voir Perspectives de l'économie mondiale,
octobre 2007). Faut-il pour autant mettre fin au progrès
technologique? Faut-il jeter le bébé avec l'eau
du bain? Certainement pas. Il s'agit plutôt d'améliorer
l'accès à l'éducation et à la formation,
ce qui permettra une répartition plus équitable
de la croissance parmi des populations mieux adaptées à
l'exploitation des nouvelles technologies.
-Le revenu mensuel disponible d'un ménage a été
évalué à Rs.19.025 en 2006-07, soit 33,7
pour cent de plus qu'en 2001-02. Malheureusement, lorsque l'augmentation
est ramenée en termes réels pour éliminer
les effets de l'inflation, elle est quasiment éliminée.
Tout au plus, l'augmentation est estimée à 5 pour
cent si l'on tient compte de la réduction de la taille
des ménages durant ces cinq ans, de 3,9 à 3,7 personnes
en moyenne.
- Il est utile d'analyser, comment se décompose, en moyenne,
le revenu mensuel disponible d'un ménage. C'est l'objet
du tableau suivant qui compare les résultats de 2006-07
à ceux de 2001-02.
Bénéfices entrepreneuriaux
-On remarquera avec quelque appréhension l'apport réduit
des bénéfices entrepreneuriaux (de 17,7 à15,1
pour cent), alors que l'encouragement à se mettre à
son propre compte fait partie de la politique gouvernementale.
Mais il est également vrai qu'en 2006-07, cette politique
était récente et l'Empowerment Programme à
ses premiers balbutiements. De manière générale,
d'ailleurs, cette enquête du CSO réalisée
de juillet à décembre 2006, avant d'être analysée
en 2007, reflète surtout l'impact des politiques socio-économiques
d'avant le début de mise en place des réformes.
C'est la prochaine enquête, à être réalisée
en 2011-12 si l'on s'en tient à la fréquence quinquennale,
qui nous renseignera sur le bien-fondé - ou pas - des réformes
en cours..
Pensions et subventions
-Le pourcentage accru des pensions et autres aides de la sécurité
sociale (de 10,6 à 13,2 pour cent) suscite deux remarques.
La première est négative: les ménages ne
génèrent pas assez de revenus pour subvenir à
leurs besoins et sont donc obligés de frapper à
la porte de la sécurité sociale. La deuxième
voit les choses de manière positive: afin de secourir des
ménages en difficulté financière, l'Etat
met davantage d'aide à leur disposition. En faisant ainsi,
il remplit son rôle de redistribution des richesses. Il
reste à savoir si en 2006-07, comme auparavant d'ailleurs,
ce rôle de redistribution était rempli de la manière
la plus efficace possible.
Fiscalité
-Les déductions du revenu disponible brut ont été
de l'ordre de 2,0 pour cent en 2006-07, soit inférieures
au pourcentage de 3,1 pour cent en 2001-02. C'est une évolution
intéressante qui reflète les tendances récentes
de réduction des taxes à l'importation et de l'impôt
sur le revenu. On peut ainsi mesurer l'impact sur le budget des
ménages des réductions du poids fiscal - facteur
non négligeable lorsque l'on cherche à accroître
le revenu disponible des ménages, surtout ceux qui sont
au bas de l'échelle.
Tempérer les inégalités
Au cours de cet article, la démarche s'est faite en deux
temps: la première a rappelé la nécessité
de poursuivre l'effort, en évitant un relâchement
inapproprié devant quelques indicateurs favorables; la
deuxième a mis en garde contre l'arrêt de la réforme
sous prétexte que des inégalités s'accentuent.
Si cela devait arriver, l'incidence de la pauvreté ne
ferait que s'accentuer.
Toutefois, ces inégalités doivent être réduites.
Il est vrai qu'elles ne pourront jamais disparaître, l'égalité
parfaite étant du domaine de l'utopie, mais elles doivent
être tempérées. Dans le présent contexte
mauricien, il nous semble que quelques pistes doivent être
explorées de manière active, afin que la réforme
en cours débouche sur un réel développement
socio-économique.
Les pistes peuvent être classées en deux catégories:-
-celles qui sont en aval, c'est-à-dire susceptibles
de corriger les conséquences des inégalités;
et
-Celles qui sont en amont, c'est-à-dire susceptibles
de prévenir les causes des inégalités.
Agir sur les conséquences
L'Etat a une excellente occasion de jouer le rôle qui lui
est dévolu dans un système où, par souci
de productivité et de compétitivité, l'activité
économique est largement du ressort du privé. L'Etat
doit remplir son rôle social, qui consiste prioritairement
à venir au secours des pauvres et des vulnérables.
Malheureusement, les aides et subventions de l'Etat ont été
- et sont encore - distribuées de manière peu judicieuse,
avec les effets pervers que l'on connaît: (a) on subventionne
des nantis qui ont pourtant les moyens de faire face au coût
de la vie et d'amortir le coût de dépenses additionnelles;
(b) on les subventionne au même taux que les démunis
qui ne disposent d'aucune réserve pour amortir des hausses
du coût de la vie et (c) on subventionne les démunis
à des taux insuffisants, comme c'est le cas, par exemple,
avec les pensions non-contributives des personnes âgées.
C'est en ciblant davantage d'aide à ces quelque 106.100
personnes vivant, en 2006-07, dans une pauvreté relative
que l'Etat fera uvre utile pour corriger des inégalités
de revenus dans la société mauricienne.
L'entreprise privée a, elle aussi, un rôle déterminant
à jouer. Puisque c'est elle qui a la responsabilité
(malheureusement déniée dans certains cas) de créer
des richesses, elle doit intégrer la notion de solidarité
dans l'affectation de ses bénéfices. Il est agréable
de constater que certains groupes reconnaissent, depuis quelques
années, le bien-fondé de la responsabilité
sociale (corporate social responsibility) et contribuent
un pourcentage de leurs bénéfices à des projets
visant une amélioration des conditions de vie des pauvres
(logement, formation, lutte anti-sida et anti-drogue, environnement
sain,
).
Cette solidarité-là doit devenir comme une deuxième
nature pour toutes les entreprises soucieuses de leurs responsabilités
citoyennes.
Il doit en être de même pour chaque citoyen qui est
en train de récolter les fruits du développement
en cours. Les occasions ne manquent pas où l'on peut -
et l'on doit - pratiquer la solidarité envers ceux qui
sont dans une situation de besoin. L'Etat ne peut pas tout faire;
l'aide personnelle et individuelle est indispensable comme un
complément d'ailleurs plus humain que le secours impersonnel
de la sécurité sociale.
L'action sur les conséquences peut être efficace
rapidement, elle ne requiert que des changements d'attitude et
de politique sociale. Mais il faut aussi agir sur le moyen et
le long terme si l'on veut diminuer les causes des inégalités.
Agir sur les causes
C'est souvent en milieu familial déficient qu'est semée
la mauvaise graine de la pauvreté. Il y a de grands risques
que des parents, issus d'une famille disloquée ou inexistante,
ne puissent eux-mêmes s'occuper avantageusement de leurs
enfants, les élever et les éduquer, les accompagner
durant leur adolescence. C'est ainsi que s'installent les dérives
pour les enfants et les jeunes. A-t-on besoin d'enquêtes
pour identifier les causes de la prolifération de la drogue,
du sida ou des enfants de rue?
Travailler à la réhabilitation des familles et des
quartiers où elles vivent est une priorité, et l'Etat
devrait s'y atteler, avec le concours des ONG (organisations non
gouvernementales) qui travaillent déjà, de manière
préventive, dans les domaines de l'éducation, de
la formation, de l'accompagnement des jeunes et ainsi de suite.
Affecter de grosses sommes d'argent à la réhabilitation
des drogués et des alcooliques, ou bien au soulagement
des sidéens, c'est bien, mais les budgets ne font que s'accroître
car on ne s'attaque pas à la racine du mal. Il vaut mieux
prévenir que guérir. C'est pourquoi il est urgent
pour le gouvernement d'avoir une politique des familles qui soit
efficace, en vue de réduire l'incidence des maux sociaux,
avec leur affreux cortège de violence et de descente dans
la pauvreté.
Donner aux jeunes des occasions de sains divertissements est aussi
une nécessité. Ne doit-on pas se poser des questions
lorsque l'engouement pour le sport s'exprime surtout pour le football
britannique et les paris aux courses hippiques? Les jeunes doivent
retrouver le goût de vivre sainement, en s'enthousiasmant
pour des projets de qualité, contrairement au "tout
tout de suite" qui empoisonne ceux qui y succombent. Les
aînés ont un rôle important à jouer,
celui de l'exemple à donner.
L'environnement dans lequel évolue la jeunesse mauricienne
doit être soigné. C'est ainsi qu'on pourra mieux
créer les conditions qui leur assureront une formation
appropriée et adaptée aux besoins de notre pays.
N'est-ce pas navrant de constater que des emplois créés
grâce aux efforts entrepris dans le cadre de la réforme
doivent être remplis par des étrangers, parce qu'il
manque de Mauriciens qualifiés pour répondre à
la demande?
Un combat sur plusieurs fronts
Comme on aura pu le constater, le combat contre les inégalités
doit être mené sur plusieurs fronts. S'il y a une
leçon à retenir, c'est qu'en accompagnement de tous
les efforts entrepris pour mener à bien les réformes
économiques, notre pays doit être doté d'une
politique sociale, proactive et d'avant-garde, incorporant des
idées novatrices dans les domaines de la famille, de l'éducation,
de la formation, de la jeunesse et des sports. Une telle entreprise
aura plus de chance de succès si elle est menée
par les autorités compétentes avec le concours du
privé et des ONG. C'est en unissant nos efforts que nous
pourrons mieux répondre aux attentes et résoudre
les problèmes.
Pierre Dinan
16.01.08
pmdinan.intnet.mu