i n t e r v i e w WEEK-END --- dimanche 6 janvier 2008



Jocelyn Grégoire

"Je refuse de faire de la politique politicienne"

Notre premier invité de cette année est Jocelyn Grégoire, interviewé en tant que président de la Fédération des Créoles de Maurice (FCM). L'entretien a été réalisé en deux temps, vendredi dernier, à quelques heures de son départ pour les États-Unis.

Commençons en essayant de lever cette ambiguïté, que vous semblez vouloir entretenir, et qui gêne pas mal de ceux qui vous connaissent : qui répond aux questions de cette interview, le père Grégoire ou le président de la FCM ?

C'est le père Jocelyn Grégoire, président de la Fédération des Créoles…

… mais est-ce qu'un prêtre catholique n'a pas pour mission d'aller répandre la parole du Christ alors qu'un président de fédération défend, lui, les intérêts de ses membres ? Cette double fonction, n'est-elle pas ambiguë ?

Cette ambiguïté n'existe pas pour moi, dans la mesure où en tant que président de la fédération je défends une partie de la population mauricienne qui a besoin d'aide pour se faire reconnaître. Je ne fais qu'appliquer la théologie de la libération née en Amérique Latine et reconnue par l'église catholique. Dans les deux cas, il s'agit de faire sortir les pauvres de leur pauvreté.

Mais tous les catholiques ne pratiquent pas la théologie de la libération et tous les créoles ne sont pas des catholiques.

Il ne s'agit pas de politique ou de religion mais de défendre un peuple à qui l'on n'a pas permis d'exister. C'est cette cause-là que je défends, et j'invite tous ceux qui se sentent interpellés à venir me rejoindre pour me donner un coup de main. En finalité, Maurice tout entière ne peut que sortir gagnante de ce combat.

N'êtes-vous pas en train de faire comme les politiciens : jouer sur les deux tableaux, "manz banane dan dé boutt" comme le dit si bien la langue créole ?

Je ne suis pas un politicien. Si je n'étais pas un prêtre ayant répondu à l'appel de l'Évangile j'aurais pu être récupéré comme l'ont été beaucoup de politiciens. En tant que président, je ne fais que poursuivre mon travail de prêtre qui pratique l'option préférentielle pour les pauvres.

Tous ceux qui vous entourent au sein de la fédération, ont-ils les mêmes objectifs que vous ?

Il existe au niveau des membres de cette fédération différents courants de pensée politiques et idéologiques. Ce qui est tout à fait normal, et il faut respecter cela. Mais nous veillons à ce que la direction de la fédération soit apolitique et que la cause que nous défendons ne soit pas récupérée pour des gains personnels…

… c'est facile à faire ?

Pas du tout. Mais c'est un des principes de base de la naissance de la fédération et c'est pour cette raison qu'il n'existe pas, dans mon esprit, la moindre ambiguïté dans ce je fais en tant que prêtre. C'est la cause qu'il faut défendre et si je sens la moindre déviation je n'hésiterai pas une seule seconde à prendre position publiquement.

Vous dites que vous n'êtes pas un politicien, mais quand j'écoute vos discours, quand je regarde les affiches de remerciements pour la réunion - j'allais dire le meeting - de lancement de la fédération, cela ressemble à tout ce que font les partis politiques, Jocelyn Grégoire.

Nous utilisons une approche et des techniques politiques sans faire de la politique politicienne. Les discours et les affiches sont des moyens de communication modernes que, par exemple, l'église aurait dû avoir utilisés depuis longtemps…

… voilà un exemple de cette ambiguïté dont je parlais : je vous pose une question en tant que président et vous me répondez en tant que prêtre.

Même si j'enlève ma soutane, ma nature, ma vocation de prêtre est toujours présente en moi.

Finalement, quoi que vous puissiez dire ou faire vous avez toujours raison, vous avez une justification… comme les politiciens ! Nous allons arrêter ce débat sur l'ambiguïté en laissant le soin aux lecteurs de tirer ses propres conclusions pour passer à des questions précises. Qu'est-ce que la FCM a fait de concret pour sauver le peuple créole depuis son lancement en septembre dernier ?

Nous avons mis en place des cellules dans pratiquement tous les coins du pays afin de commencer un travail de sensibilisation. La fédération n'existe pas pour régler les problèmes des gens à leur place mais pour les aider à se mettre debout et pour leur apprendre à travailler au lieu d'attendre que la manne tombe du ciel. Il faut un changement de mentalité pour mettre fin à la méfiance qui a existé pendant trop longtemps. Nous avions fait une demande de changement constitutionnel en septembre dernier. Cette demande a été considérée favorablement par divers partis politiques et le Premier ministre. Nous avons aussi demandé une représentation proportionnelle dans la fonction publique pour les créoles et il y a eu, récemment, un recrutement dans la force policière qui a tenu compte de cette revendication.

Vous êtes en train de réclamer un recrutement dans la fonction publique sur la base de l'ethnicité, pas du mérite et des qualifications ?

Peu importe. Le problème est que la fonction publique n'est pas représentative du pays en termes de communautés. Nous ne demandons que la correction d'une injustice qui dure depuis des années. Ce changement dans les méthodes de recrutement est une victoire pour les créoles, la fédération, mais aussi pour le pays. Elle redonne aux créoles ce qui lui a si longtemps manqué : l'espérance.

Cette victoire ne se fait pas sur le mérite mais sur l'appartenance ethnique, ce que des créoles, qui s'en estimaient victimes, ont dénoncé pendant des années. En fin de compte il suffit qu'une communauté obtienne son "boutt" pour que ce qui était hier injustice devienne aujourd'hui victoire au nom de la cause ? !

Ce n'est pas une question de "boutt" mais de la correction d'une injustice du système, c'est pour cette raison que j'ai dit précédemment : peu importe. Pour moi, l'essentiel c'est que la correction du système est en train de se faire. C'est facile de dire aujourd'hui que c'est faire de la politique communale que de recruter plus de créoles dans la police. Mais on n'a pas entendu beaucoup de protestation du temps où les créoles n'étaient pas recrutés dans la police.

Vous avez demandé le changement du terme "population générale" pour celui de "Créole et autres chrétiens" dans la Constitution. Si cela était fait qu'adviendrait-il des Mauriciens qui ne se retrouvent pas dans la définition créole ou des autres termes ethniques reconnus par la Constitution ?

Je ne suis pas un politicien…

Plus je vous écoute et plus je trouve que vous ressemblez à cette catégorie…

… je ne pense pas en tant que politicien, en tout cas. Je reconnais que le changement que propose la fédération nécessite un débat au niveau national. Je constate pour ma part que la population générale est un fourre-tout dans lequel le créole n'existe pas, n'a pas d'identité, est dévalorisé…

Mais tous les Mauriciens qui sont au bas, ou carrément en dessous de l'échelle sociale, subissent les mêmes maux, la même situation…

C'est vrai, mais je crois que si l'on améliore le sort des créoles, les autres pauvres en profiteront également.

Et c'est en changeant une appellation dans la Constitution qu'on va régler tous les problèmes, comme par magie ?

Non, bien sûr. Ce changement n'est qu'une partie de la réponse à la situation actuelle des créoles. C'est un bon élément de réponse qui va leur permettre d'exister, de se valoriser et de leur faire savoir qu'ils ont un rôle à jouer dans la société. Mais le plus gros problème à attaquer après celui de l'identité et la valorisation devra être celui de l'éducation.

Que faites-vous des blancs mauriciens : vous leur demandez de se définir comme créole si votre revendication constitutionnelle est acceptée ?

Ce serait insensé que je me lance dans une telle démarche. Je ne dis pas aux blancs de devenir créoles, qu'ils restent ce qu'ils sont ; ce que je leur demande c'est de travailler pour aider la communauté créole à s'affirmer. Ceci étant, et je le répète, mon combat ne se situe pas seulement au niveau du changement d'un terme dans la Constitution mais pour la reconnaissance totale des droits des créoles. Tous ceux qui, quelles que soient leurs communautés ou leur couleur de peau, veulent s'y associer sont les bienvenus. De toutes les façons la proposition lancée par la fédération a initié un débat qui, je le souhaite, va s'intensifier dans les mois à venir afin que tous les Mauriciens puissent s'exprimer sur le sujet.

Si la fédération obtient le changement constitutionnel qu'il réclame, nous allons ouvrir une véritable boîte de Pandore et chaque groupe ethnique réclamera l'inclusion de son nom dans la constitution. Est-ce qu'en réglant un problème nous ne courrons pas le risque d'en créer plusieurs autres ?

Je vous le répète : le changement constitutionnel réclamé n'est pas un aboutissement mais un commencement. Si cette revendication est le point de départ de démarches pour d'autres groupes qui ne se sentent pas reconnus, tant mieux. C'est le début d'une démarche qui doit permettre que toutes les communautés vivant à Maurice soient citées dans la Constitution ou que toute mention communautaire soit enlevée pour se fondre sous le terme "mauricien". Mais on ne peut parvenir à ce dernier résultat qu'en corrigeant les injustices et en établissant les conditions idéales pour que cela soit accepté par tous. Comment peut-on construire le mauricianisme avec une partie de la population qui n'a jamais été reconnue ? Commençons par corriger les injustices du passé.

Je vous le répète : l'acceptation de votre revendication peut nous mener à une multiplication de revendications ethniques ?

L'obtention de cette revendication identitaire permettra aux créoles de mieux travailler avec les autres communautés mauriciennes.

On a compris : c'est votre position et vous la partagez. J'aimerais vous interroger maintenant sur des sujets d'actualité générale en commençant par Rodrigues où le mot "indépendance", tabou depuis toujours, a été prononcé par Johnson Roussety. Votre commentaire ?

Je crois que tout pays ou tout peuple a droit à sa souveraineté. Mais le fait que le mot "indépendance" a été prononcé n'est pas une fin en soi. Il y a tout un cheminement, une réflexion à mener autour de ce mot, de la manière d'envisager la possibilité de mettre le processus en marche. Mais il faut aussi répondre à des questions précises, dont celle-ci : est-ce que dans l'état actuel des choses, Rodrigues a la capacité d'assumer son indépendance tant économique que politique ?

Vous ne proposez pas de faire que l'on insère dans la Constitution le terme "créole de Rodrigues" pour les Rodriguais ?

Ce n'est pas à moi de le faire.

Quelle a été votre position en tant que président de la FCM dans le conflit ayant opposé le gouvernement au secteur sucrier autour de la Multi Annual Adaptation Strategy (MAAS) ?

C'est un dossier extrêmement politisé, ce qui n'est pas, je vous le rappelle, du ressort de la fédération. Ce qui nous intéresse c'est de voir comment la fédération peut aider les créoles à obtenir des lopins de terre…

Certaines voix au sein de la fédération se sont élevées pour demander que les terres obtenues par le gouvernement du secteur sucrier soient redistribuées aux créoles.

Ce n'est pas une prise de position de la fédération. Mais je crois qu'il faut dépassionner le débat et ne pas agir, pour reprendre votre expression, comme des "roder boutt". C'est vrai que nous aurons besoin, pour nos projets d'agriculture et d'élevage, de terrains afin d'aider les créoles à s'émanciper, à retourner vers la terre. Mais je crois que nous aurons à négocier directement avec le secteur privé et le gouvernement sans donner l'impression que nous profitons d'une situation politique ou que nous soutenons un parti plutôt qu'un autre.

Les observateurs disent que 2008 sera une année électorale. Quelle sera la prise de position de la FCM lors de ces élections ?

Le bureau de la fédération ne pourra pas donner un mot d'ordre pour tel parti ou telle alliance. Par contre, nous allons examiner tous les programmes et propositions électorales. Nous avons une éducation à faire à la communauté créole par rapport à la chose politique. Il est temps d'arrêter d'aller voter aveuglément pour un parti ou un symbole. Avant, il faudra une campagne d'information objective au cours de laquelle nous allons analyser les propositions des partis afin que les électeurs créoles soient en mesure de faire un choix réfléchi.

La fédération pourrait-elle devenir un parti politique traditionnel avec un programme, un leader et des candidats ?

Ce n'est pas ma vision, ce n'est pas mon objectif…

D'accord, ce n'est pas votre but. Mais si une majorité de la direction de la fédération décide, démocratiquement, de changer d'orientation et d'entrer dans la bataille politique ?

Si cette situation se présentait, je n'aurai d'autre alternative que de démissionner de la fédération. Parce que je ne veux pas m'associer à un mouvement politique.

Mais avec la pression des élections la fédération sera sollicitée pour prendre position, prendre parti, soutenir

Notre mission est d'aider les créoles à se mettre debout et à prendre leur destin en main, pas d'aller soutenir X, Y ou Z, aveuglément, comme cela a été politiquement le cas pendant trop longtemps. Nous n'avons pas créé la fédération pour continuer dans cette voie. La fédération a été créée pour éduquer, responsabiliser et faire avancer le créole, pour qu'il puisse prendre ses décisions sans suivre aveuglément des directives ou un mot d'ordre.

Êtes-vous convaincu que tous les membres de la fédération, surtout ses dirigeants, sont d'accord avec votre prise de position ?

Je n'en suis pas sûr parce que nous n'existons que depuis septembre dernier. Mais, au cours de nos rencontres et grâce aux questions, pas toujours aimables, que vous me posez, je peux expliquer ma position et faire passer le message.

N'avez-vous pas une attitude un peu dictatoriale - un peu royale - du leader politique dont tous les membres doivent suivre la position ?

Je ne fais qu'expliquer ma position. Maintenant, si elle ne fait pas l'unanimité au sein de la direction je suis prêt à m'en aller. Je n'ai pas demandé à devenir président, je ne voulais que rassembler les énergies disparates pour les besoins de la cause. Je n'ai pas demandé à être leader, président ou roi ; on me l'a proposé. On connaît mes idées et mes positions et on m'a demandé de présider la fédération en sachant où je me situe et quels sont les principes sur lesquels je ne vais pas transiger. On sait que je suis prêtre, que je ne vais pas faire de la politique active et que je passe six mois par année hors du pays. Je ne suis pas dictateur et je n'ai rien à imposer : les choses sont claires.

Un de vos premiers écueils sur la route présidentielle a pour nom Sylvio Michel des Verts Fraternels, qui n'est pas du tout d'accord sur votre posture concernant une éventuelle compensation aux descendants d'esclaves. Vous maintenez cette posture ?

Je maintiens que je suis contre une compensation aux descendants d'esclaves. On ne peut pas acheter les libertés et les symboles peu importe la somme en question. On ne peut pas effacer l'histoire et la mémoire avec de l'argent. Je suis plus pour un programme de réhabilitation et d'empowerment.

Cette prise de position peut pousser un nombre de personnes à quitter la fédération…

Je joue un rôle basé sur mon intégrité et des principes établis qui visent à l'avancement du créole par la responsabilisation et non pas l'assistance. J'accepte que des gens ne soient pas d'accord avec mes idées mais je ne vais pas les changer juste pour leur faire plaisir.

Vous quittez Maurice ce vendredi soir (le 4 janvier) pour vos six mois annuels aux États-Unis. Cette absence de six mois de son président n'est-elle pas un lourd handicap pour la FCM, qui n'a que quelque mois d'existence ?

Handicap oui, lourd, je ne le crois pas. Quoi qu'il en soit, mon absence sera moins longue en 2008 puisque je me suis arrangé pour revenir à Maurice tous les deux mois.

Êtes-vous satisfait du travail effectué par la toute jeune fédération ?

Je suis satisfait de la prise de conscience que l'existence de la FCM a réussi à créer. Je suis satisfait que pour l'instant, et malgré les ambiguïtés dont nous avons parlé, beaucoup de non créoles ont compris notre démarche et la soutiennent. Je suis satisfait que le message est non seulement entendu mais mis en pratique dans beaucoup de cas. Mais ma plus grande satisfaction réside dans le fait que les créoles commencent à se rendre compte que rien ne sera possible s'ils n'apprennent pas à se mettre debout et à travailler en collaboration avec leurs parents et voisins afin d'éliminer les discriminations qui existent entre eux en premier lieu.

La première partie de cette interview a été réalisée vendredi matin. Nous allons la terminer quelques heures après votre rencontre avec le Premier ministre dans l'après-midi de vendredi. Quel a été le sujet de ce rendez-vous ?

Nous avons repris les points que la fédération avait déjà rendus publics : la reconnaissance constitutionnelle des Créoles et la reconnaissance du créole comme langue officielle. Nous avons également abordé la question de la représentativité des créoles au sein de la fonction publique. Dans un sens, la conversation a été très cordiale sauf sur la question des 35 % de créoles dans la fonction publique avec laquelle le Premier ministre n'est pas d'accord. Je lui ai dit que ce qui importait dans cette question ce n'était pas le chiffre mentionné mais le fait de reconnaître que les créoles sont sous-représentés dans la fonction publique.

Comment êtes-vous parvenu à ce chiffre de 35 % ?

Je considère qu'il y a 35 % de créoles qui font partie de la population mauricienne et qu'ils sont sous-représentés dans la fonction publique.

Est-ce qu'il y a eu une décision ou une promesse à l'issue de cette réunion ?

Le Premier ministre a promis de faire examiner toutes les demandes de la fédération par un comité. Il a également demandé qu'un comité soit mis sur pied à la fédération pour continuer le dialogue. Je suis très satisfait de cette première rencontre avec le Premier ministre, d'autant plus que je lui ai demandé de faire accélérer les choses sur la question du changement constitutionnel à l'occasion de la célébration des 40 ans de l'Indépendance. Le dr Navin Ramgoolam a dit être d'accord avec cette idée et étudiera les moyens de faire quelque chose.

Excusez-moi de jouer au rabat-joie Jocelyn Grégoire, mais savez-vous que le propre des politiciens est de beaucoup promettre et de ne pas tenir des promesses…

Écoutez, cette première rencontre a été très cordiale et je n'ai aucune raison, à l'heure où je vous parle, de mettre en doute les promesses faites. L'avenir nous dira si je me suis trompé.



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