Notre premier invité de cette année est Jocelyn
Grégoire, interviewé en tant que président
de la Fédération des Créoles de Maurice (FCM).
L'entretien a été réalisé en deux
temps, vendredi dernier, à quelques heures de son départ
pour les États-Unis.
Commençons en essayant de lever cette ambiguïté,
que vous semblez vouloir entretenir, et qui gêne pas mal
de ceux qui vous connaissent : qui répond aux questions
de cette interview, le père Grégoire ou le président
de la FCM ?
C'est le père Jocelyn Grégoire, président
de la Fédération des Créoles
mais est-ce qu'un prêtre catholique n'a pas pour
mission d'aller répandre la parole du Christ alors qu'un
président de fédération défend, lui,
les intérêts de ses membres ? Cette double fonction,
n'est-elle pas ambiguë ?
Cette ambiguïté n'existe pas pour moi, dans la mesure
où en tant que président de la fédération
je défends une partie de la population mauricienne qui
a besoin d'aide pour se faire reconnaître. Je ne fais qu'appliquer
la théologie de la libération née en Amérique
Latine et reconnue par l'église catholique. Dans les deux
cas, il s'agit de faire sortir les pauvres de leur pauvreté.
Mais tous les catholiques ne pratiquent pas la théologie
de la libération et tous les créoles ne sont pas
des catholiques.
Il ne s'agit pas de politique ou de religion mais de défendre
un peuple à qui l'on n'a pas permis d'exister. C'est cette
cause-là que je défends, et j'invite tous ceux qui
se sentent interpellés à venir me rejoindre pour
me donner un coup de main. En finalité, Maurice tout entière
ne peut que sortir gagnante de ce combat.
N'êtes-vous pas en train de faire comme les politiciens
: jouer sur les deux tableaux, "manz banane dan dé
boutt" comme le dit si bien la langue créole ?
Je ne suis pas un politicien. Si je n'étais pas un prêtre
ayant répondu à l'appel de l'Évangile j'aurais
pu être récupéré comme l'ont été
beaucoup de politiciens. En tant que président, je ne fais
que poursuivre mon travail de prêtre qui pratique l'option
préférentielle pour les pauvres.
Tous ceux qui vous entourent au sein de la fédération,
ont-ils les mêmes objectifs que vous ?
Il existe au niveau des membres de cette fédération
différents courants de pensée politiques et idéologiques.
Ce qui est tout à fait normal, et il faut respecter cela.
Mais nous veillons à ce que la direction de la fédération
soit apolitique et que la cause que nous défendons ne soit
pas récupérée pour des gains personnels
c'est facile à faire ?
Pas du tout. Mais c'est un des principes de base de la naissance
de la fédération et c'est pour cette raison qu'il
n'existe pas, dans mon esprit, la moindre ambiguïté
dans ce je fais en tant que prêtre. C'est la cause qu'il
faut défendre et si je sens la moindre déviation
je n'hésiterai pas une seule seconde à prendre position
publiquement.
Vous dites que vous n'êtes pas un politicien, mais quand
j'écoute vos discours, quand je regarde les affiches de
remerciements pour la réunion - j'allais dire le meeting
- de lancement de la fédération, cela ressemble
à tout ce que font les partis politiques, Jocelyn Grégoire.
Nous utilisons une approche et des techniques politiques sans
faire de la politique politicienne. Les discours et les affiches
sont des moyens de communication modernes que, par exemple, l'église
aurait dû avoir utilisés depuis longtemps
voilà un exemple de cette ambiguïté
dont je parlais : je vous pose une question en tant que président
et vous me répondez en tant que prêtre.
Même si j'enlève ma soutane, ma nature, ma vocation
de prêtre est toujours présente en moi.
Finalement, quoi que vous puissiez dire ou faire vous avez
toujours raison, vous avez une justification
comme les politiciens
! Nous allons arrêter ce débat sur l'ambiguïté
en laissant le soin aux lecteurs de tirer ses propres conclusions
pour passer à des questions précises. Qu'est-ce
que la FCM a fait de concret pour sauver le peuple créole
depuis son lancement en septembre dernier ?
Nous avons mis en place des cellules dans pratiquement tous les
coins du pays afin de commencer un travail de sensibilisation.
La fédération n'existe pas pour régler les
problèmes des gens à leur place mais pour les aider
à se mettre debout et pour leur apprendre à travailler
au lieu d'attendre que la manne tombe du ciel. Il faut un changement
de mentalité pour mettre fin à la méfiance
qui a existé pendant trop longtemps. Nous avions fait une
demande de changement constitutionnel en septembre dernier. Cette
demande a été considérée favorablement
par divers partis politiques et le Premier ministre. Nous avons
aussi demandé une représentation proportionnelle
dans la fonction publique pour les créoles et il y a eu,
récemment, un recrutement dans la force policière
qui a tenu compte de cette revendication.
Vous êtes en train de réclamer un recrutement
dans la fonction publique sur la base de l'ethnicité, pas
du mérite et des qualifications ?
Peu importe. Le problème est que la fonction publique n'est
pas représentative du pays en termes de communautés.
Nous ne demandons que la correction d'une injustice qui dure depuis
des années. Ce changement dans les méthodes de recrutement
est une victoire pour les créoles, la fédération,
mais aussi pour le pays. Elle redonne aux créoles ce qui
lui a si longtemps manqué : l'espérance.
Cette victoire ne se fait pas sur le mérite mais sur
l'appartenance ethnique, ce que des créoles, qui s'en estimaient
victimes, ont dénoncé pendant des années.
En fin de compte il suffit qu'une communauté obtienne son
"boutt" pour que ce qui était hier injustice
devienne aujourd'hui victoire au nom de la cause ? !
Ce n'est pas une question de "boutt" mais de la correction
d'une injustice du système, c'est pour cette raison que
j'ai dit précédemment : peu importe. Pour moi, l'essentiel
c'est que la correction du système est en train de se faire.
C'est facile de dire aujourd'hui que c'est faire de la politique
communale que de recruter plus de créoles dans la police.
Mais on n'a pas entendu beaucoup de protestation du temps où
les créoles n'étaient pas recrutés dans la
police.
Vous avez demandé le changement du terme "population
générale" pour celui de "Créole
et autres chrétiens" dans la Constitution. Si cela
était fait qu'adviendrait-il des Mauriciens qui ne se retrouvent
pas dans la définition créole ou des autres termes
ethniques reconnus par la Constitution ?
Je ne suis pas un politicien
Plus je vous écoute et plus je trouve que vous ressemblez
à cette catégorie
je ne pense pas en tant que politicien, en tout cas. Je
reconnais que le changement que propose la fédération
nécessite un débat au niveau national. Je constate
pour ma part que la population générale est un fourre-tout
dans lequel le créole n'existe pas, n'a pas d'identité,
est dévalorisé
Mais tous les Mauriciens qui sont au bas, ou carrément
en dessous de l'échelle sociale, subissent les mêmes
maux, la même situation
C'est vrai, mais je crois que si l'on améliore le sort
des créoles, les autres pauvres en profiteront également.
Et c'est en changeant une appellation dans la Constitution
qu'on va régler tous les problèmes, comme par magie
?
Non, bien sûr. Ce changement n'est qu'une partie de la réponse
à la situation actuelle des créoles. C'est un bon
élément de réponse qui va leur permettre
d'exister, de se valoriser et de leur faire savoir qu'ils ont
un rôle à jouer dans la société. Mais
le plus gros problème à attaquer après celui
de l'identité et la valorisation devra être celui
de l'éducation.
Que faites-vous des blancs mauriciens : vous leur demandez
de se définir comme créole si votre revendication
constitutionnelle est acceptée ?
Ce serait insensé que je me lance dans une telle démarche.
Je ne dis pas aux blancs de devenir créoles, qu'ils restent
ce qu'ils sont ; ce que je leur demande c'est de travailler pour
aider la communauté créole à s'affirmer.
Ceci étant, et je le répète, mon combat ne
se situe pas seulement au niveau du changement d'un terme dans
la Constitution mais pour la reconnaissance totale des droits
des créoles. Tous ceux qui, quelles que soient leurs communautés
ou leur couleur de peau, veulent s'y associer sont les bienvenus.
De toutes les façons la proposition lancée par la
fédération a initié un débat qui,
je le souhaite, va s'intensifier dans les mois à venir
afin que tous les Mauriciens puissent s'exprimer sur le sujet.
Si la fédération obtient le changement constitutionnel
qu'il réclame, nous allons ouvrir une véritable
boîte de Pandore et chaque groupe ethnique réclamera
l'inclusion de son nom dans la constitution. Est-ce qu'en réglant
un problème nous ne courrons pas le risque d'en créer
plusieurs autres ?
Je vous le répète : le changement constitutionnel
réclamé n'est pas un aboutissement mais un commencement.
Si cette revendication est le point de départ de démarches
pour d'autres groupes qui ne se sentent pas reconnus, tant mieux.
C'est le début d'une démarche qui doit permettre
que toutes les communautés vivant à Maurice soient
citées dans la Constitution ou que toute mention communautaire
soit enlevée pour se fondre sous le terme "mauricien".
Mais on ne peut parvenir à ce dernier résultat qu'en
corrigeant les injustices et en établissant les conditions
idéales pour que cela soit accepté par tous. Comment
peut-on construire le mauricianisme avec une partie de la population
qui n'a jamais été reconnue ? Commençons
par corriger les injustices du passé.
Je vous le répète : l'acceptation de votre revendication
peut nous mener à une multiplication de revendications
ethniques ?
L'obtention de cette revendication identitaire permettra aux créoles
de mieux travailler avec les autres communautés mauriciennes.
On a compris : c'est votre position et vous la partagez. J'aimerais
vous interroger maintenant sur des sujets d'actualité générale
en commençant par Rodrigues où le mot "indépendance",
tabou depuis toujours, a été prononcé par
Johnson Roussety. Votre commentaire ?
Je crois que tout pays ou tout peuple a droit à sa souveraineté.
Mais le fait que le mot "indépendance" a été
prononcé n'est pas une fin en soi. Il y a tout un cheminement,
une réflexion à mener autour de ce mot, de la manière
d'envisager la possibilité de mettre le processus en marche.
Mais il faut aussi répondre à des questions précises,
dont celle-ci : est-ce que dans l'état actuel des choses,
Rodrigues a la capacité d'assumer son indépendance
tant économique que politique ?
Vous ne proposez pas de faire que l'on insère dans la
Constitution le terme "créole de Rodrigues" pour
les Rodriguais ?
Ce n'est pas à moi de le faire.
Quelle a été votre position en tant que président
de la FCM dans le conflit ayant opposé le gouvernement
au secteur sucrier autour de la Multi Annual Adaptation Strategy
(MAAS) ?
C'est un dossier extrêmement politisé, ce qui n'est
pas, je vous le rappelle, du ressort de la fédération.
Ce qui nous intéresse c'est de voir comment la fédération
peut aider les créoles à obtenir des lopins de terre
Certaines voix au sein de la fédération se sont
élevées pour demander que les terres obtenues par
le gouvernement du secteur sucrier soient redistribuées
aux créoles.
Ce n'est pas une prise de position de la fédération.
Mais je crois qu'il faut dépassionner le débat et
ne pas agir, pour reprendre votre expression, comme des "roder
boutt". C'est vrai que nous aurons besoin, pour nos projets
d'agriculture et d'élevage, de terrains afin d'aider les
créoles à s'émanciper, à retourner
vers la terre. Mais je crois que nous aurons à négocier
directement avec le secteur privé et le gouvernement sans
donner l'impression que nous profitons d'une situation politique
ou que nous soutenons un parti plutôt qu'un autre.
Les observateurs disent que 2008 sera une année électorale.
Quelle sera la prise de position de la FCM lors de ces élections
?
Le bureau de la fédération ne pourra pas donner
un mot d'ordre pour tel parti ou telle alliance. Par contre, nous
allons examiner tous les programmes et propositions électorales.
Nous avons une éducation à faire à la communauté
créole par rapport à la chose politique. Il est
temps d'arrêter d'aller voter aveuglément pour un
parti ou un symbole. Avant, il faudra une campagne d'information
objective au cours de laquelle nous allons analyser les propositions
des partis afin que les électeurs créoles soient
en mesure de faire un choix réfléchi.
La fédération pourrait-elle devenir un parti
politique traditionnel avec un programme, un leader et des candidats
?
Ce n'est pas ma vision, ce n'est pas mon objectif
D'accord, ce n'est pas votre but. Mais si une majorité
de la direction de la fédération décide,
démocratiquement, de changer d'orientation et d'entrer
dans la bataille politique ?
Si cette situation se présentait, je n'aurai d'autre alternative
que de démissionner de la fédération. Parce
que je ne veux pas m'associer à un mouvement politique.
Mais avec la pression des élections la fédération
sera sollicitée pour prendre position, prendre parti, soutenir
Notre mission est d'aider les créoles à se mettre
debout et à prendre leur destin en main, pas d'aller soutenir
X, Y ou Z, aveuglément, comme cela a été
politiquement le cas pendant trop longtemps. Nous n'avons pas
créé la fédération pour continuer
dans cette voie. La fédération a été
créée pour éduquer, responsabiliser et faire
avancer le créole, pour qu'il puisse prendre ses décisions
sans suivre aveuglément des directives ou un mot d'ordre.
Êtes-vous convaincu que tous les membres de la fédération,
surtout ses dirigeants, sont d'accord avec votre prise de position
?
Je n'en suis pas sûr parce que nous n'existons que depuis
septembre dernier. Mais, au cours de nos rencontres et grâce
aux questions, pas toujours aimables, que vous me posez, je peux
expliquer ma position et faire passer le message.
N'avez-vous pas une attitude un peu dictatoriale - un peu royale
- du leader politique dont tous les membres doivent suivre la
position ?
Je ne fais qu'expliquer ma position. Maintenant, si elle ne fait
pas l'unanimité au sein de la direction je suis prêt
à m'en aller. Je n'ai pas demandé à devenir
président, je ne voulais que rassembler les énergies
disparates pour les besoins de la cause. Je n'ai pas demandé
à être leader, président ou roi ; on me l'a
proposé. On connaît mes idées et mes positions
et on m'a demandé de présider la fédération
en sachant où je me situe et quels sont les principes sur
lesquels je ne vais pas transiger. On sait que je suis prêtre,
que je ne vais pas faire de la politique active et que je passe
six mois par année hors du pays. Je ne suis pas dictateur
et je n'ai rien à imposer : les choses sont claires.
Un de vos premiers écueils sur la route présidentielle
a pour nom Sylvio Michel des Verts Fraternels, qui n'est pas du
tout d'accord sur votre posture concernant une éventuelle
compensation aux descendants d'esclaves. Vous maintenez cette
posture ?
Je maintiens que je suis contre une compensation aux descendants
d'esclaves. On ne peut pas acheter les libertés et les
symboles peu importe la somme en question. On ne peut pas effacer
l'histoire et la mémoire avec de l'argent. Je suis plus
pour un programme de réhabilitation et d'empowerment.
Cette prise de position peut pousser un nombre de personnes
à quitter la fédération
Je joue un rôle basé sur mon intégrité
et des principes établis qui visent à l'avancement
du créole par la responsabilisation et non pas l'assistance.
J'accepte que des gens ne soient pas d'accord avec mes idées
mais je ne vais pas les changer juste pour leur faire plaisir.
Vous quittez Maurice ce vendredi soir (le 4 janvier) pour vos
six mois annuels aux États-Unis. Cette absence de six mois
de son président n'est-elle pas un lourd handicap pour
la FCM, qui n'a que quelque mois d'existence ?
Handicap oui, lourd, je ne le crois pas. Quoi qu'il en soit, mon
absence sera moins longue en 2008 puisque je me suis arrangé
pour revenir à Maurice tous les deux mois.
Êtes-vous satisfait du travail effectué par la
toute jeune fédération ?
Je suis satisfait de la prise de conscience que l'existence de
la FCM a réussi à créer. Je suis satisfait
que pour l'instant, et malgré les ambiguïtés
dont nous avons parlé, beaucoup de non créoles ont
compris notre démarche et la soutiennent. Je suis satisfait
que le message est non seulement entendu mais mis en pratique
dans beaucoup de cas. Mais ma plus grande satisfaction réside
dans le fait que les créoles commencent à se rendre
compte que rien ne sera possible s'ils n'apprennent pas à
se mettre debout et à travailler en collaboration avec
leurs parents et voisins afin d'éliminer les discriminations
qui existent entre eux en premier lieu.
La première partie de cette interview a été
réalisée vendredi matin. Nous allons la terminer
quelques heures après votre rencontre avec le Premier ministre
dans l'après-midi de vendredi. Quel a été
le sujet de ce rendez-vous ?
Nous avons repris les points que la fédération avait
déjà rendus publics : la reconnaissance constitutionnelle
des Créoles et la reconnaissance du créole comme
langue officielle. Nous avons également abordé la
question de la représentativité des créoles
au sein de la fonction publique. Dans un sens, la conversation
a été très cordiale sauf sur la question
des 35 % de créoles dans la fonction publique avec laquelle
le Premier ministre n'est pas d'accord. Je lui ai dit que ce qui
importait dans cette question ce n'était pas le chiffre
mentionné mais le fait de reconnaître que les créoles
sont sous-représentés dans la fonction publique.
Comment êtes-vous parvenu à ce chiffre de 35 %
?
Je considère qu'il y a 35 % de créoles qui font
partie de la population mauricienne et qu'ils sont sous-représentés
dans la fonction publique.
Est-ce qu'il y a eu une décision ou une promesse à
l'issue de cette réunion ?
Le Premier ministre a promis de faire examiner toutes les demandes
de la fédération par un comité. Il a également
demandé qu'un comité soit mis sur pied à
la fédération pour continuer le dialogue. Je suis
très satisfait de cette première rencontre avec
le Premier ministre, d'autant plus que je lui ai demandé
de faire accélérer les choses sur la question du
changement constitutionnel à l'occasion de la célébration
des 40 ans de l'Indépendance. Le dr Navin Ramgoolam a dit
être d'accord avec cette idée et étudiera
les moyens de faire quelque chose.
Excusez-moi de jouer au rabat-joie Jocelyn Grégoire,
mais savez-vous que le propre des politiciens est de beaucoup
promettre et de ne pas tenir des promesses
Écoutez, cette première rencontre a été
très cordiale et je n'ai aucune raison, à l'heure
où je vous parle, de mettre en doute les promesses faites.
L'avenir nous dira si je me suis trompé.