o p i n i o n WEEK-END --- dimanche 16 décembre 2007



  Faits et effets…—Les masques sont tombés
  Humeur—La femme de César
  Interrogations—Le temps qui court


Faits et effets...

Les masques sont tombés
Josie Lebrasse


Les résultats du CPE ont été, comme chaque année, proclamés. Ce que l'on en retient, c'est que le taux de réussite a légèrement baissé en 2007 comparé à 2006. Mais le vrai résultat, celui dont on n'aime pas trop parler n'est, au final, pas celui des examens mais du système. Or, cet aspect est toujours occulté. Chaque année, il y a 40% d'échec au niveau des 11/12 ans. Certains redoublent, tandis que d'autres, issus surtout des régions et de familles défavorisées, fatalistes, abandonnent, estimant que ce système n'est pas fait pour eux mais pour un certain establishment qui s'est retrouvé conforté avec son A +.

Ceux qui ont recueilli les impressions des pauvres enfants le jour de la proclamation des résultats ont dû être ahuris des confessions de ces pauvres enfants. Qui, pour la plupart, ont, dans la candeur de leur jeune âge, révélé qu'ils se levaient à 5 heures du matin et qu'ils ont pris des leçons même les dimanches pour pouvoir décrocher ces A + tant convoités qui ouvrent la porte des collèges dit nationaux. Il y a peu de protestations et cela peut étonner. Mais cette situation est due au fait que le gouvernement précédent avait déjà construit de nombreuses écoles et que le problème de places a été résolu. Aujourd'hui, le seul fait d'obtenir un collège satisfait de nombreux parents.

Mais cela ne change rien à la vilenie du système, à cette compétition féroce devenue encore plus cruelle depuis que l'Alliance sociale l'a affinée. Ce gouvernement l'a dit, il n'en a que pour son élite. C'est ce qui explique aussi que l'attention soutenue aux établissements des zones d'éducation prioritaire est complètement retombée et que les progrès qui y sont enregistrés ne le doivent qu'aux efforts de quelques enseignants, de parents et de travailleurs sociaux.

Chaque année de CPE qui passe, c'est la reproduction et la perpétuation d'un gâchis qui distingue à 11 ans ceux qui forment "l'élite" et les autres, moins performants, stigmatisés sans compter ceux, plus à plaindre, qui échouent et qui sont susceptibles de perdre à un très jeune âgé l'estime de soi qui, elle-même, est porteuse de toutes les dérives. Les chiffres montrent que la délinquance se rajeunit, que des crimes jadis impensables sont perpétrés par des justiciables de plus en plus jeunes.

Au-delà des statistiques effarantes qui suscitent des manifestations d'étonnement passager, il reste qu'il n'y a aucune réflexion des autorités publiques sur ce problème et encore moins une volonté politique d'y remédier pour de bon, tout n'étant que clientélisme et "nou dimoune". À qui se fier lorsqu'on a un ministre de l'Éducation qui a introduit le A + et qui déclare ensuite que l'on ne peut soumettre les enfants de 11 à une telle compétition et qui ne donne pas de suite à ces propos. C'est de l'incohérence érigée en système de gouvernement. C'est de l'anti-démocratisation à son comble…

Et c'est probablement le même phénomène qui explique les derniers mouvements de propriétaires d'institutions bancaires. Le First City Bank, c'était l'histoire d'un petit pas vers la "démocratisation" des banques avec un petit entrepreneur en la personne de Harry Sookun, Mauricien établi à Londres et qui a fait fortune dans le business des maisons de retraite. Il avait vu trop grand et a dû vendre ses parts mais la banque a tenu grâce à la participation de deux institutions publiques, la State Investment Corporation et la Banque de Développement.

Un dirigeant influent du gouvernement vient de trancher, c'est le groupe CIEL, dont le grand patron n'est autre que Arnaud Dalais, celui-là même qui dirigeait les négociations avec le Premier ministre pour la partie des sucriers qui devient acquéreur de la FCB avec pour partenaire une firme kenyane. Il a été préféré à l'autre prétendant, la British Americain Investment, compagnie qui a, elle aussi, un pied dans le secteur bancaire avec le rachat de la South East Asian Bank. Ces deux nouveaux acteurs sont venus s'ajouter à AfraSia, nouvelle banque du Groupe Mon Loisir de Thierry Lagesse qui vient tout juste de démarrer ses activités.

On a beaucoup entendu Cader Sayed Hossen et Nita Deerpalsing gloser sur la concentration du pouvoir économique, sur le "mari deal" que le Premier ministre a conclu avec la MSPA mais tout le monde sait que les activités bancaires sont extrêmement lucratives. On croyait qu'ils allaient enfourcher leur cheval de bataille et nous dire qu'il faut "partager et combattre les accapareurs". Pas un mot sur les nouveaux acteurs dans le secteur bancaire qui sont déjà à la tête d'importants conglomérats sucriers, industriels et fonciers.

Tout le tam-tam avec les sucriers prend, dès lors, sa réelle dimension. On en a fait un symbole politique avec espoir d'en tirer des dividendes, avec des affiches sans doute déjà prêtes pour être collées et tromper le grand public sur la valeur réelle de la marchandise obtenue. Beau marché de dupes, comme nous l'avons démontré la semaine dernière en décortiquant l'accord conclu que personne n'a vu sauf ceux qui ont eu de longues discussions dans les bureaux feutrés du Bâtiment du Trésor.

En regardant la séquence des événements, cela ne fait que confirmer ce que nous disions ici même, à savoir que nous avons affaire à une bande d'hypocrites, capables de se gargariser de démocratisation le matin mais de favoriser les mêmes "accapareurs historiques" dans un secteur aussi important que celui de la haute finance. C'est comme casser du capitaliste le matin et aller déguster de la langouste avec lui le soir tombé loin des yeux indiscrets. Les masques sont tombés…




Humeur

La femme de César
Jean-Claude Antoine


L'ICAC a pour mission d'enquêter sur tout cas de fraude, de corruption ou d'abus de pouvoir. Ses employés, payés des deniers publics pour mener la guerre aux corrompus, sont censés être au-dessus de tout soupçon. Comme la femme de César de la fameuse maxime latine. Si le nombre d'enquêtes ouvertes par l'ICAC est impressionnant, on ne peut pas en dire autant des résultats. Certaines enquêtes découlant d'affaires qui ont défrayé la chronique depuis des mois - comme celle impliquant le ministre Dullul dans une histoire de baux - ne sont toujours pas terminées. Depuis samedi de la semaine dernière, ce ne sont pas des enquêtes de l'ICAC dont il est question, mais du comportement d'un des membres de sa direction. L'hebdomadaire Samedi Plus publie, le samedi 8 décembre, une enquête mettant en cause Mme Indira Manrakhan sur des voyages à l'étranger. Madame Manrakhan avait été la directrice du Economic Crime Office (ECO), une institution créée sous le premier gouvernement de Navin Ramgoolam pour lutter contre la corruption. Certaines actions de l'ECO furent très médiatisées, comme la convocation de Jayen Cuttaree alors ministre de l'Industrie et du Commerce dans le cadre de l'affaire Air Mauritius. Cette convocation qui aurait pu se terminer en arrestation ministérielle provoqua la dissolution de l'ECO et la révocation de sa directrice. Quelque temps après les élections de 2001, Mme Manrakhan reprit les allégations contre Jayen Cuttaree dans une interview radiophonique qui lui valut un procès pour diffamation qui sera appelé en cour l'année prochaine. L'ironie de cette histoire réside dans le fait que c'est l'ancienne directrice de l'ECO, nommée board member de l'ICAC - avec le changement de gouvernement en 2005 - qui se retrouvera dans le box des accusés.

Mais revenons à l'édition de Samedi Plus du samedi 8 décembre. L'hebdomadaire publie donc une enquête sur deux voyages de la board member de l'ICAC. L'hebdomadaire donne des détails sur l'organisation de ces voyages qui relèverait, selon les faits qu'il avance, de l'abus de pouvoir. L'enquête fait le tapage que l'on imagine et il y a de quoi: si une des board members de l'institution chargée de combattre et de réprimer la fraude et la corruption est accusée d'abus de pouvoir, où allons-nous ? Le directeur de l'ICAC dément l'information de Samedi Plus et la met sur le compte d'"esprits machiavéliques" et met "au défi" de prouver que l'ICAC ne travaille pas dans la transparence. Pour sa part, Mme Manrakhan dément et qualifie les allégations de complot contre l'ICAC qui, en ce moment, "is shining and showing its metal." Mardi, le secrétaire de l'association Sale by Levy and Injustice dépose une plainte contre Mme Manrakhan sur la base de l'article publié par Samedi Plus. Mercredi dernier, la police convoque Rudy Veeramundar, le rédacteur-en-chef de Samedi Plus. Après l'épisode des supposés "false news", toute la profession s'est dit que Rudy Veeramundar serait arrêté, comme Gérard Cateaux, Annabelle Vaulbert et Josian Valère deux semaines plus tôt. À la surprise générale, il sortit libre des bureaux de la CID. Entre-temps, Mme Manrakhan et l'ICAC avaient fait servir du papier timbré au propriétaire, au rédacteur-en-chef et à l'imprimeur de Samedi Plus pour diffamation. La première réclamant Rs 25 millions, l'ICAC Rs 15 millions seulement. Comme quoi, la réputation de l'assesseur de l'ICAC vaut Rs 10 millions de plus que celle de l'institution elle-même. Tout au moins selon les estimations des concernés.

Mais me direz-vous pour quelle raison est-ce que Rudy Veramundur n'a pas été arrêté et traîné en cour sous l'accusation d'avoir publié des "false news" sur Mme Manrakhan ? Tout simplement parce qu'il s'est rendu à la convocation de la police avec un dossier sous le bras. Un dossier dont certaines pages ont été publiées dans l'édition d'hier de Samedi Plus. Un dossier contenant des photocopies de procès verbaux de réunions de… l'ICAC au cours desquelles l'organisation des deux voyages de Mme Manrakhan fut remise en question. Parmi les pièces de ce dossier une réponse plutôt sèche de Mme Manrakhan informant l'officier de l'ICAC qu'un officier du Bureau du Premier Ministre approuvait son plan de voyage. Dans son éditorial qui présente la suite de l'enquête, Rudy Veeramundar pose une question fondamentale: comment une institution indépendance comme l'ICAC peut-elle avoir recours au PMO pour prendre une décision ? Par ailleurs, comment réconcilier la déclaration du directeur de l'ICAC affirmant que les allégations de Samedi Plus étaient des insinuations "d'esprits machiavéliques" et mettant au défi quiconque de prouver que l'ICAC n'opère pas dans la transparence et les procès verbaux de l'institution qu'il dirige sur les désormais fameux voyages de Mme Manrakhan ? Ces déclarations et les pratiques révélées par les documents publiés par Samedi Plus autorisent des questions légitimes sur le fonctionnement de l'institution responsable de la lutte contre la fraude et la corruption. Et qui devrait dans ce domaine donner l'exemple et imposer le respect. Comme la femme de César…




Interrogations

Le temps qui court
Shenaz Patel


L'approche de la fin de l'année et de ses fêtes semble, chaque fois un peu plus, susciter le sentiment d'une incoercible accélération du temps. Chacun de nous peut ainsi, invariablement, se surprendre à penser ou à dire son étonnement de constater à quel point " l'année a filé ". Minutes, heures, jours, semaines et mois n'ont en soi pas changé. C'est juste l'intensification des obligations et sollicitations diverses qui ont intensivement modifié notre rapport au temps, nous donnant souvent le sentiment qu'il nous échappe.

Le temps court, le temps presse : cette conscience semble aussi très diversement perçue au niveau des Etats. C'est en tout cas ce que nous montre la conférence de Bali qui s'est achevée ce week-end, conférence

dont l'objectif principal était de tracer une feuille de route de négociations afin de prolonger au-delà de 2012 le Protocole de Kyoto, seul outil international pour tenter de freiner les émissions de gaz à effet de serre, responsables du réchauffement climatique, à son tour responsable des dérèglements et catastrophes dites " naturelles " qui se généralisent à grande vitesse à travers la planète.

Pendant longtemps, et aujourd'hui encore, alors que les manifestations dévastatrices du réchauffement de la planète se multiplient de façon inquiétante et très déstabilisante tant au point de vue environnemental qu'humain, des voix continuent à s'élever ici et là pour taxer ces prévisions d'exagérations, quand ce n'est de fumisterie pure et simple. Elle a la dent dure, chez certains, la conception qui persiste à voir les environnementalistes comme des " écolos " empêcheurs de développer en rond, avec tout ce que cela peut avoir de péjoratif et de méprisant. Vision étriquée et dépassée s'il en est, à l'heure où les événements ont fini par nous confronter, durement, à la réalisation que les préoccupations environnementales et écologistes sont en effet non en antithèse mais bien au cœur du développement. Tant il est vrai qu'on ne peut espérer de progression, ni humaine, ni sociale, ni économique, au cœur qui, physiquement, concrètement, fiche le camp.

Mais certains intérêts ont la peau dure. Alors même qu'au cœur de cette conférence a été placé le très sérieux et scientifique rapport des experts sur le climat, le GIEC, qui a reçu cette année le Prix Nobel de la Paix, ex æquo avec l'ancien vice-président américain Al Gore, la conférence de Bali a buté

sur la ligne directrice d'une baisse, d'ici 2020, de 25 à 40% des émissions de gaz à effet de serre dans les pays développés. Ce qui a suscité, comme pour le Protocole de Kyoto, l'opposition des Etats Unis, à la tête d'un petit groupe de pays industrialisés, dont le Canada et l'Australie. Quand la puissance prétend tenir en otage, et hypothéquer, l'avenir de la planète toute entière…

Que pouvons-nous, à notre niveau, face à une telle situation ? Sommes-nous condamnés à ne faire que la subir ?

Joël de Rosnay, nouvellement nommé conseiller du Premier ministre, a dit récemment vouloir développer chez nous les infotechnologies, les biotechnologies, les écotechnologies. " Je veux démontrer comment ces nouvelles technologies sont une chance pour Maurice ", déclare-t-il en substance. Il faut aussi, insiste Joël de Rosnay, développer les biocarburants, l'énergie éolienne, l'énergie des vagues. Domaines dans lesquels Maurice pourrait, pour reprendre ses termes, " être à la pointe du monde ".

Le défi est passionnant. Encore faut-il se donner les moyens, conceptuels déjà, de les réaliser. Joël de Rosnay en a sans aucun doute conscience, lui qui déclarait dans le même souffle vouloir " aborder la question de la créativité ". En d'autres mots : " comment faire pour qu'un pays comme Maurice puisse susciter sa créativité, quelles sont les barrières à l'innovation ".

Toute la question, justement est là. Là et dans notre capacité à voir et envisager au-delà de l'horizon le plus rapproché. Car grande semble notre propension à n'envisager les choses même pas dans le court terme mais carrément dans le terme immédiat. Comment expliquer autrement cette volonté tous azimuts de transformer notre île en succession de terrains de golf ? Il n'est pas besoin d'être grand sorcier pour savoir que ce type de terrains, sans parler de l'utilisation intensive de pesticides et d'herbicides qu'il nécessite, est aussi et avant tout un énorme consommateur d'eau. Alors que nous savons que chez nous comme à l'échelle planétaire, l'accès à l'eau est déjà et va devenir davantage au fil des années l'un des défis majeurs auxquels l'humanité sera confrontée, que faisons-nous ? Nous accordons à tour de bras des permis d'aménagement de golfs. Aujourd'hui, plus un projet hôtelier ou un développement de villas de luxe façon IRS ne semble pouvoir se faire sans avoir " son " golf. Et tournent, partout à travers l'île, les tourniquets d'arrosage qui abreuvent allègrement ces fameux greens qui doivent toujours être plus verts (et plus dotés en trous) que celui du voisin. Sommes-nous donc incapables de mesurer l'inanité totale de cette frénésie ? Dans le monde d'Astérix, les Gaulois ne craignaient qu'une chose : que le ciel leur tombe sur la tête. Aujourd'hui, nous y sommes. Et faute de détenir de potion magique, il nous revient de savoir nous prendre en main de façon plus réfléchie et déterminée. A propos, savez-vous qui est notre ministre de l'Environnement ? …





o p i n i o n WEEK-END --- dimanche 16 décembre 2007