o p i n i o n WEEK-END --- dimanche 9 décembre 2007



  Faits et effets - Tout ça… pour ça !
  Humeur - Le vrai vaincu
  Interrogations - La dénomination créole


Faits et effets...

Tout ça… pour ça !
Josie Lebrasse


Disons d'abord qu'après toutes les agressions verbales qui ont marqué le dossier de la réforme sucrière, le Premier ministre a eu le ton qu'il fallait, mercredi, pour présenter à la nation les termes de l'accord que son gouvernement a conclu avec les sucriers. Pas de dérive partisane ni de propos enflammé comme ce qui a été entendu ces derniers temps sur certaines plates-formes dites socioculturelles et - même de la part de certains partis comme ce "small player" de l'Alliance sociale dont le leader Rama Valayden s'est perdu en invectives dimanche dernier à Rose Hill, pour pourfendre les sucriers et vantant les mérites de la Barclays, de Rogers et de Beachcomber - mais une allocution posée et une reconnaissance même de la "bonne volonté" de la MSPA.

Mais au-delà de la présentation et de l'emballage, il reste les faits. Et, au fur et à mesure que l'on décortique le contenu de l'accord, on réalise que l'essentiel de ce MAAS, tant honni que l'on voulait voir partir en fumée, reste, pour l'essentiel, parfaitement intact, valable et, au contraire, canonisé. Contrairement au VRS I, que l'industrie sucrière a financé de ses fonds propres et des emprunts des banques commerciales après qu'une ligne de crédit ait été offerte par la banque de Maurice, c'est, cette fois, l'Union Européenne qui finance à 75% le coût du VRS 2. Le fameux prix politique qui est censé imposer des contreparties. Aussi au vu de ce qui a été agréé, on a envie de dire tout çà pour çà, tout ce tapage, toute cette hargne à monter les uns contre les autres pour, au final, obtenir un accord honorable, certes, pour les deux parties, mais qui n'est pas celui qu'on attendait compte tenu des enchères que le gouvernement avait fait monter sur toute la question.

Pour les terres, on est, en tout cas, loin des 30 000 arpents évoqués par Somduth Dulthumun, les 10 000 de Krit Manohur de la Voice of Hindu et les 5 000 que l'un ou l'autre porte-parole de la commission pour la démocratisation balançait ici et là. L'offre de 2 000 arpents à être contrôlés par l'Empowerment Fund est restée la même. Soit 100 arpents par circonscription, ce qui est loin d'être un exploit lorsqu'on sait que, mis à part le deal Illovo, un établissement sucrier comme Médine a constamment soutenu la municipalité de Beau- Basin/Rose-Hill dans sa politique sociale et infrastructurelle et le conseil de district de l'ouest dans la même perspective. Sans que cela fasse grand bruit.

Pour l'énergie, c'est certainement la grosse déception non seulement pour Patrick Assirvaden qui a animé plus d'une émission à la télévision pour dénoncer le contenu du contrat passé surtout avec le Centre Thermique de Belle Vue. Et aussi pour le consommateur qui était l'impression qu'il allait, dès janvier, payer sa note d'électricité moins chère et que les deux dernières augmentations depuis juillet 2005, tout au moins, seraient annulées. Mais non, ce sont des experts étrangers qui vont venir voir tout ce dossier et faire des recommandations dont il est difficile aujourd'hui de dire ce qu'elles seront.

La participation du Sugar Investment Trust qui passe de 20% à 35%, c'est bien mais on a omis, dans un premier temps, de préciser que ce ne sera pas gratuit mais qu'il faudra acheter ses actions après évaluation et que ceux désirant les acquérir pourront quand même… emprunter d'un fonds de Rs 300 millions créé par Rama Sithanen. Parmi les aspects cachés de l'accord, il y a aussi l'augmentation du prix du sucre sur le marché local que ce soit à usage industriel ou domestique. Sans compter les révélations de notre confrère Patrick Michel du Mauricien sur les conditions à satisfaire pour bénéficier pleinement des aides de l'Union Européenne. Il était manifestement convenu que ce sont les volets les plus susceptibles de frapper l'imagination populaire qui ont été l'objet du marketing du Premier ministre et de son relais la MBC.

Une chose est quand même certaine, c'est que Navin Ramgoolam s'est amélioré par rapport à 98, année où il autorisa la vente de Lonrho à Illovo, transaction assortie d'une exemption fiscale de Rs 198 millions sans aucune contrepartie et "même pas un petit pot de terre" comme l'aimait à le rappeler l'ancien député Veda Baloomoody. Année aussi ou l'accord sur la centrale de Belle Vue fut conclu et que le chef du gouvernement d'alors procéda à son inauguration en grande pompe. Au vu de la tournure des événements, qui sait, peut-être, que Rama Sithanen, Madan Dulloo et Arvin Boolell, trois élus de la république, ministres directement concernés de surcroît, écartés de toutes les discussions avec la MSPA au profit d'un individu sans mandat populaire en la personne de Raja Ramdaursing, doivent être en train de rire sous cape depuis mercredi.

La MSPA, devrait, quant à elle, rapidement changer d'appellation et de sigle pour ne plus être l'objet de fréquentes erreurs de déclinaison et être confondue avec la MSPCA. Dans le contexte de la centralisation et de la diversification, il sera plus approprié de nommer le regroupement des acteurs de l'industrie cannière, la Cane Producers Association. Et adieu vrai lapsus ou déformation délibérée avec… intention de nuire.




Humeur

Le vrai vaincu
Jean-Claude Antoine


C'est pour mener bataille contre l'injustice et permettre aux Mauriciens de participer aux profits de la réforme de l'industrie sucrière que Navin Ramgoolam avait lancé la bataille les sucriers. Il l'avait en tout cas proclamé.

Ses lieutenants avaient emboîté le pas et justifié, au nom de la démocratisation de l'économie, le refus du gouvernement de Navin Ramgoolam de mettre en application le plan de reforme qu'il avait lui-même présenté à l'Union Européenne, le fameux MAAS. Le contenu du plan de réforme préparé par le ministre de l'Agriculture en collaboration avec tous les concernés fut dénoncé - avec une virulence qui fut souvent diffamatoire à l'endroit de certains techniciens - avec accent mis sur trois points précis. Pour réparer l'injustice, et autoriser la mise en pratique du MAAS, sujet au décaissement des fonds de l'Union Européenne il fallait impérativement que les sucriers donnent des terres à l'Etat, offrent 40% de l'actionnariat des usines et autres raffineries et que le contrat des centrales thermiques soit revu à la baisse. En cours de route, le dossier des métayers fut ajouté à la liste des conditions impératives. Dès le départ les sucriers ont offert 2000 arpents de terre - dont 500 à être donnés par des sociétés para-étatique - offert un taux d'actions moins élevé et demandé une expertise indépendante sur les contrats et profits des centrales thermiques. Navin Ramgoolam refusa la proposition en disant qu'elle était inacceptable. Il ajouta même qu'il était disposé à aller jusqu'au bout, jusqu'à la rédaction d'un autre MAAS s'il le fallait.

La "bataille" menée par Navin Ramgooolam aura duré plus de cinq mois. Elle a été alimentée par des déclarations remettant sans cesse de l'huile sur le feu reposant sur les "arguments" communaux utilisés à Maurice lors des campagnes électorales. Une "bataille" marquée par le silence du secteur sucrier qui a été pendant des semaines quasiment absent du débat. Cinq mois plus tard, Navin Ramgoolam vient de déclarer qu'il a gagné la bataille et remporté une victoire historique. Mais de quelle victoire est-il question ? Navin Ramgoolam a dû accepter les 2000 arpents proposés par le secteur sucrier depuis des semaines et que son conseiller en meetings socioculturels avait qualifié de "la coque pistache". Il exigeait que 40% des actions des usines, raffineries et distilleries soient offertes gratuitement aux employés et planteurs, il n'a obtenu que 35% qui devront être achetés, pas offerts gracieusement. Sur la question énergétique le Premier ministre avait trouvé que les profits des centrales thermiques étaient "astronomiques" et avait demandé que les contrats soient revus à la baisse. Les sucriers avaient demandé un arbitrage indépendant pour étudier toute la question. Ils ont obtenu gain de cause. Il n'y a rien dans cet accord - qui aurait pu avoir été signé il y a plusieurs semaines - qui puisse permettre au Premier ministre de parler de "victoire historique" et de "bataille gagnée." En fin de compte, ce sont les sucriers qui ont eu gain de cause, les grandes lignes de leurs propositions ayant été plus respectées que les exigences du Premier ministre et de ses multiples porte-parole. La seule chose que Navin Ramgoolam a obtenue, ce sont 500 arpents de terre qui ne seront pas offerts au gouvernement par les corps para-étatiques mais par le secteur sucrier. Le vrai vaincu de cette fausse bataille est le pays qui a perdu cinq mois en palabres, connu un climat social plus que tendu. Le vrai vaincu est un pays qui aurait pu facilement faire l'économie de cette crise artificielle et devra mettre les bouchées doubles pour rattraper un retard de plusieurs mois. Un retard dû aux caprices du prince désireux de jouer au petit guerrier.

Ce qui vient de se passer ces dernières semaines donne une indication de ce que les Mauriciens et le pays auront à subir lors de la prochaine campagne électorale. Au milieu de son mandat électoral, mandat Navin Ramgoolam n'a pas hésité à faire - et à autoriser - des déclarations susceptibles de déclencher une crise sociale. Pendant cinq mois, les discours, puisant dans le dictionnaire communal, n'a pas arrêté d'opposer "nou banne" à "banne la" et à faire référence aux ancêtres coolies exploités par les ancêtres colons. Le Premier ministre n'a pas hésité, pour mener sa "bataille" à bloquer un accord économique que son propre gouvernement avait signé avec l'Union Européenne. Si pour gagner 500 arpents, il a été capable de paralyser économiquement le pays que ne fera-t-il pas pour tenter de gagner les prochaines élections ?




Interrogations

La dénomination créole
Shenaz Patel


On ne peut, d'entrée de jeu, que constater la rapide montée en puissance du Festival Créole dont la deuxième édition s'est achevée aux petites heures ce matin, avec un calendrier beaucoup plus étoffé que l'an dernier. Et si l'on peut à nouveau déplorer certains choix discutables et certaines absences inexplicables au niveau des participants, force est aussi de reconnaître que le festival s'est davantage ouvert cette année à des Mauriciens de toutes ascendances, qui vivent au quotidien la réalité créole de notre pays. Alors que l'an dernier il était évident que le Festival Créole était voulu comme un Festival des Créoles.

N'en demeure pas moins que nous sommes là confrontés à une double problématique. Celle qui concerne la réalité créole culturelle et la réalité créole politique. Une problématique qui se double aussi de celle qui concerne d'une part l'attention portée à la construction d'une identité sur le plan interne, et l'image touristique que nous voulons projeter d'autre part.

Le fait même que ce soit non le ministère des Arts et de la Culture mais celui du Tourisme qui organise ce Festival Créole en dit long à ce sujet. La capacité organisationnelle du dernier nommé mérite, à n'en pas douter, des lauriers. Et une des grandes réussites de ce Festival, le Ebony Show présenté à la Citadelle dimanche dernier, offre une éclatante illustration de ce dont est capable la créativité mauricienne, pour peu qu'on soit prêt à lui donner quelques moyens. Car avec la voix lyrique de Véronique Zuël, le sagaï roots de Menwar, le blues créole de Triton, les poèmes de Dev Virahsawmy, la danse métissée de la Art Academy d'Anna Patten, et la modernité chorégraphique de Jean-Renat Anamah, le concepteur et chef d'orchestre Sanedhip Bhimjee a su, au-delà du défilé de mode, présenter une fort belle conjugaison et déclinaison d'une certaine identité mauricienne. Et l'on se prend à rêver, à voir cela, de ce que ces artistes pourraient, pour peu qu'on leur donne les moyens ici mobilisés, nous créer pour une célébration du 12 mars enfin délivrée du sempiternel composite show de la juxtaposition des cultures…

On ne peut par ailleurs occulter le fait que le ministre du Tourisme, Xavier Duval, est un créole, qui se fait aujourd'hui fort de se proclamer tel. Et c'est là où la dimension politique de notre créolité prend toute sa signification.

Compte tenu des récentes et puissantes revendications concernant l'identité créole, qui entend désormais être reconnue comme celle des Afro-Mauriciens, l'appellation "créole" semble vouloir plus que jamais être rattachée, chez nous, à une réalité ethnique précise. Une réalité dont le politique a réalisé qu'il doit la prendre en compte de toute urgence. Car on ne saurait continuer à ignorer le dénuement réel, le sentiment d'ostracisme, le statut de laissés-pour-compte du développement dont une part de notre population estime être victime en raison de son ascendance africaine. Reste que ce n'est pas un festival, fut-il exclusivement fait par et pour des créoles, qui résoudra cela. Ce n'est, au mieux, qu'une étape, nécessaire, dans une entreprise de revalorisation identitaire. Mais il en faut, concrètement, beaucoup plus.

Par ailleurs, il importe de prendre en compte que l'on peut être de culture créole sans être ethniquement créole. Et c'est bien, au fond, ce que montre ce festival. Que les Afro-Mauriciens sont à l'origine de la création d'une langue, d'une cuisine, d'une musique, d'une danse, bref d'une façon de vivre qui a été et continue à être partagée et enrichie par une majorité de Mauriciens, toutes origines ethniques confondues.

Et la question qui se pose à nous, valeur du jour, peut se résumer ainsi : comment, aujourd'hui, faire la part entre une communauté créole qui demande à être reconnue dans sa spécificité ethnique (et culturelle) et le reste d'une population mauricienne qui, culturellement, se vit aussi créole, ne serait-ce qu'à travers la langue qu'elle utilise quasi unanimement ?

Nous sommes, aujourd'hui, à un carrefour. Comme l'indique un discours tenu par le Premier ministre le week-end dernier, où il se dit prêt à accéder à la demande de la fédération menée par le Père Grégoire d'ôter, de la Constitution, la dénomination "Population générale" pour la remplacer par l'appellation "Créoles et autres chrétiens".

Va pour Créoles. Grosse interrogation toutefois sur le "autres chrétiens", tant il peut sembler discutable de ramener cette identité à une réalité religieuse, même si l'on reconnaît le rôle indéniable joué par celle-ci dans le façonnement de l'identité créole.

Une suggestion : que tout en créant la catégorie "Créole", l'on n'abolisse pas la catégorie "Population Générale". Qu'on la conserve pour que puissent s'y retrouver tous ceux qui ne peuvent ou ne veulent se reconnaître sous les appellations de Hindous, Musulmans, Chinois, et Créoles et autres chrétiens. Qui sait, peut-être qu'un jour les Mauriciens de population générale auront eux aussi leurs best losers, en attendant qu'ils deviennent une communauté majoritaire…

Quant au Festival, il nous revient de reconnaître que ce que nous avons vu cette année s'acheminait plus dans le sens d'un Festival Mauricien qu'un Festival Créole dans le sens ethnique que semblent désormais vouloir donner à ce terme des représentants créoles. De là à se demander si, d'un point de vue touristique, il ne vaudrait pas mieux faire valoir l'originalité d'un Festival Mauricien plutôt que de chercher à concurrencer la quinzaine de Festival Créoles qui existent déjà à travers le monde…





o p i n i o n WEEK-END --- dimanche 9 décembre 2007